Elle baissa les yeux.
Cassanu avait atteint l’épaule de Valou, agrippait toujours Palma, ils se tenaient tous les trois, serrés, comme des ballots tombés d’un cargo. Flottant désespérément, tirés vers le fond, coulant, remontant, secoués, trempés, épuisés. Sans autre espoir que de tenir, tenir, tenir.
Tenir pourquoi? Jusqu’à quand? Qui pouvait leur tendre une main?
— Ecoute, répéta Aurélia.
Pendant des années, Clotilde se le reprocha. Jamais elle ne se remit vraiment de cette vexation: Aurélia avait reconnu ce bruit avant elle, même si elle ne l’avait quasiment jamais entendu. Ce bruit de moteur.
Sur le moment, Clotilde se contenta de laisser exploser son émotion.
De hurler de tous ses poumons.
— Là! Là!
Et de crier à Papé:
— Tenez! Par pitié, tenez, vous êtes sauvés!
A une centaine de mètres, derrière le dernier cap de rochers qui masquait le reste de la presqu’île de la Revellata, la grotte des Veaux Marins, le phare, la Punta Rossa, venait de surgir un petit bateau.
Plus gros qu’une barque, moins qu’un vrai chalutier.
L’ Aryon .
Moteur à fond, fendant les vagues, slalomant avec aisance entre les écueils qu’il semblait connaître par cœur. Natale, à la barre, portait un coupe-vent rouge et ses cheveux blonds volaient au vent.
Jamais le cœur de Clotilde n’avait battu aussi fort.
Natale fut près des trois corps émergés en quelques secondes, coupa le moteur, se pencha pour saisir Valentine en premier.
Ce ne fut pas aisé, les vagues puissantes secouèrent le bateau dès que le moteur fut coupé; Valou, sanglée, était incapable de l’aider. Seul Cassanu pouvait pousser le corps de l’adolescente, au risque de lâcher Palma. Natale se penchait sur le bastingage, au point de manquer d’en tomber.
Enfin, ils parvinrent à déposer Valentine dans le fond de la barque.
Au tour de Palma.
Elle bougeait. Elle bougeait à présent. Suffisamment pour que son corps ne soit pas qu’un paquet à lever. Elle les aida de son mieux, se recroquevilla, Cassanu Idrissi passa un bras sous sa taille, un autre sous ses cuisses, la souleva jusqu’à ceux de Natale, comme un marié porte sa promise pour franchir le seuil de la maison dans laquelle ils vivront toute leur vie.
Clotilde eut l’impression qu’à ce moment leurs regards se croisèrent. Que des mots sortirent de leur bouche.
Dans ceux de son Papé, elle lut: «Pardon.»
Dans ceux de sa mère, elle lut: «Merci.»
C’était stupide, les lèvres de sa mère étaient bâillonnées.
Allongée dans l’ Aryon , Palma rejoignit sa petite-fille.
Sauvées!
Natale enfin, tendit sa main à Cassanu.
Papé avait lutté près de sept minutes contre la mer, les vagues, le courant, les rochers.
Une lutte inégale. Il y était pourtant parvenu. Il avait tenu.
Le vieillard était hors de force.
Du moins, c’est ce que les gendarmes conclurent, c’est ce que les journalistes corses titrèrent à la une dès le lendemain, c’est ce que les chasseurs racontèrent, avec une immense fierté, au bar des Euproctes, c’est même ce que toute sa vie Clotilde dirait à Valou, à Palma, toutes les fois qu’elles lui demanderaient comment tout s’était terminé.
Papé avait lutté jusqu’à son dernier souffle.
Jamais aucun témoin ne raconta ce qu’il croyait avoir vu.
Natale Angeli lui tendait la main. Elle était à quelques centimètres à peine de celle de Cassanu.
Il ne la saisit pas. Il se laissa couler.
Le 23 août 2016, 21 h 30
Rarement il y avait eu autant de monde sur la corniche de la Petra Coda.
Jamais, depuis au moins vingt-sept ans.
Y stationnaient dans le désordre le plus complet trois camions de pompiers, deux ambulances, quatre camionnettes de gendarmerie, un nombre impressionnant de véhicules de touristes coincés sur l’unique route reliant Ajaccio à Calvi, seuls quelques motos et les sportifs du soir, joggeurs et cyclistes, parvenaient à se faufiler au ralenti, non sans tourner la tête vers le précipice.
Des pompiers avaient jeté une échelle de corde et l’assuraient en perçant des prises d’acier dans les rochers, un Zodiac de la gendarmerie maritime patrouillait dans la crique où Cassanu avait disparu, en vain. L’ Aryon avait été fermement amarré à l’aide de mains de fer et de chaînes d’acier, complétant les cordages en polyester. Ainsi stabilisé, on avait pu approcher l’échelle de corde, doublée d’un treuil, et, lentement, Valentine, Palma remontèrent, encadrées par des secouristes aguerris aux sauvetages en hélicoptère sur le GR 20.
Elles atteignirent la route ainsi escortées, presque obligées de fendre une haie de badauds, de flics et de proches: Reculez, reculez . On drapa la petite-fille et sa grand-mère d’une couverture de survie dorée. Tout va bien, tout va bien , avait rapidement diagnostiqué un médecin urgentiste qui ressemblait à Harrison Ford jeune, mais il avait tout de même insisté pour les transporter jusqu’au Centre hospitalier d’Ajaccio. L’ambulance était ouverte béante, les brancards avancés, le moteur allumé, le chauffeur tirait sur son mégot, prêt à démarrer. Palma leva une main fatiguée: Doucement, doucement . Clotilde avait à peine eu le temps d’étreindre sa fille et sa mère avant que les secouristes ne les séparent: Plus tard, madame, plus tard .
Natale fut le dernier à rejoindre la route par l’échelle de corde, sans treuil ni escorte. Cesareu Garcia l’aida lorsqu’il parvint au dernier échelon, une main ferme pour le hisser, une tape franche dans le dos, une félicitation physique, virile, presque silencieuse: Bien joué, mon gars , celle qui suffit aux hommes épuisés qui reviennent de l’exploit, remontent du puits en feu ou quittent le terrain en vainqueurs.
Franck s’était éloigné de quelques mètres vers les voitures pour apporter à Valentine des habits secs, un pull, un pantalon, des baskets.
Aurélia discutait avec Harrison Ford, prenant un air affecté d’infirmière qui gère avec compétence et compassion.
Clotilde, sans même l’avoir prémédité, se retrouva face à Natale. Moins de trois mètres les séparaient. Elle le trouva incroyablement sexy, son coupe-vent dont il avait ouvert la fermeture Eclair jusqu’au nombril, ses yeux bleus balayés par ses cheveux salés, son sourire de héros tranquille. Un irrésistible besoin de se jeter à son cou la traversa, un élan spontané, une pulsion naturelle, évidente, de lui hurler Merci, merci, merci à l’oreille, de lui confier qu’elle avait toujours su qu’il larguerait les amarres, que l’ Aryon voguerait à nouveau, qu’ils n’avaient qu’à redescendre l’échelle de corde, mettre les voiles, filer. Sa fille, sa mère étaient sauvées; s’étaient retrouvées. Tout était réglé. Il était temps de partir.
Elle fit un pas.
L’envie de presser son corps contre celui de Natale était bestiale, animale, comme si lui seul possédait ce mélange de force et de calme capable de tout apaiser.
Aurélia laissa en plan Harrison Ford et en fit deux.
Franck confia les habits secs de sa fille au premier ambulancier qui passait et en fit trois.
Cesareu Garcia se recula, tel un arbitre de catch qui laisse le ring aux adversaires.
— Natale! cria Aurélia.
Il ne bougea pas.
— Clo! cria Franck dans son dos. Clo!
Elle ne bougea pas.
— Clo. Valou veut te voir.
Elle hésita.
— Elle a quelque chose… quelque chose d’important à te confier.
Le chauffeur de l’ambulance béante avait craché son mégot. Un brancardier avançait. La nuit commençait à tomber. Déjà les camions de pompiers décampaient. Le Zodiac des flics décrivait des cercles toujours plus larges pour scruter plus loin dans la mer.
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