La secrétaire souriait maintenant de toutes ses dents. « Et qu’est-ce qu’un gentil monsieur comme vous pourrait bien vouloir à notre Celia ? »
Il réprima une montée de colère, courte mais ardente, devant tant d’indiscrétion et répondit aimablement : « Juste la saluer.
— Je vois. » Elle griffonna un numéro de téléphone sur un bloc-notes, arracha la feuille et la lui tendit. « Si elle ne veut pas vous rendre votre salut, vous pouvez toujours venir me voir. »
Ryan lui prit le papier des mains, soutenant son regard qui le mettait en feu.
Tard dans l’après-midi, un messager apporta une grosse enveloppe en papier kraft à Ryan dans sa chambre d’hôtel. À l’intérieur était glissé un mot : Voici votre liste. Soyez prudent et détruisez-la quand vous aurez terminé.
Signé : C.J.H.
Ryan sortit trois feuilles de l’enveloppe et les étala sur le lit. Une douzaine de noms dactylographiés, certaines adresses n’indiquant qu’un lieu-dit. Ryan se représenta de petites maisons basses ou de vastes demeures au bout d’un chemin de terre, des routes sans nom que seul connaissait le facteur.
L’un des noms lui était vaguement familier : Luykx, à la tête d’une fortune constituée par l’exploitation de restaurants et de bars. Au-dessous était griffonné un commentaire.
Ne vous approchez pas d’Albert Luykx. C’est un de mes amis personnels. Je ne veux pas qu’on l’embête.
Haughey fournissait d’autres informations. Nationalités, organisations, grades, relations, professions. Il y avait des hommes d’affaires, un écrivain, un maître d’école, deux médecins, riches pour la plupart.
Ryan s’intéressa à ceux qui ne l’étaient pas.
Catherine Beauchamp, romancière, nationaliste bretonne comme Lainé. Elle travaillait pour une œuvre de charité. Elle touchait un salaire, rien d’extraordinaire, mais elle gagnait sa vie. Désirait-elle plus d’argent ? Suffisamment pour se retourner contre ses amis ?
Et Hakon Foss. Un nationaliste norvégien employé comme jardinier et homme à tout faire, essentiellement au service de Skorzeny et de ses associés. Bien placé pour observer leurs allées et venues, peut-être au point de jalouser un train de vie qui lui était interdit.
Ryan parcourut la liste encore une fois. Les hommes d’affaires s’étaient tous enrichis en Irlande. Gestion de patrimoine, hôtellerie, une imprimerie, un éleveur de chevaux de course.
Autant d’activités qui nécessitaient un capital, de l’argent, et en quantité importante. Ces hommes avaient fui le continent avec assez de liquidités, ou avec la capacité de s’en procurer, pour s’établir confortablement dans la vie. Pourquoi risqueraient-ils de perdre ce qu’ils avaient construit ? Il repensa à Catherine Beauchamp et à Hakon Foss.
Il commencerait par eux.
Ryan consulta sa montre. Presque six heures. Il tira de sa poche le morceau de papier plié. Le nom de Celia, ainsi que les chiffres étaient écrits en caractères fluides.
Assis sur le lit, il souleva le combiné du téléphone, composa le code pour obtenir la ligne, puis les numéros un par un sur le cadran, écoutant après chacun le mécanisme revenir au repos.
La sonnerie retentit cinq fois. Enfin, une femme à la voix rauque répondit.
« J’aimerais parler à Celia Hume, dit Ryan.
— Elle n’est pas là. Je peux lui transmettre un message, si vous voulez.
— Dites-lui qu’Albert Ryan a appelé, s’il vous plaît. » Il donna le numéro de l’hôtel et celui de sa chambre. La femme promit d’avertir Celia.
Ryan était assis depuis trente minutes, seul dans le silence, quand le téléphone sonna.
Otto Skorzeny compta l’argent posé sur le bureau, dans son cabinet de travail, pendant que Pieter Menten buvait son café. Cinq mille en dollars américains, dix mille en livres sterling et encore trente mille en devises irlandaises. Menten avait voyagé en ferry et en train, transportant la valise de Rotterdam à Harwich, en Angleterre, puis depuis le port gallois de Holyhead jusqu’à Dun Laoghaire, où Skorzeny l’attendait dans sa Mercedes.
Le Hollandais avait bien vieilli. Depuis la guerre, la vie le traitait avec douceur. Son nez long et ses pommettes saillantes lui donnaient une allure aristocratique, comme si la richesse était pour lui un droit acquis à la naissance, non pas le fruit de son travail.
L’argent avait été livré à Rotterdam par un messager arabe qui s’était chargé de retirer les fonds dans une banque en Suisse, en échange d’une commission de cinq pour cent. Skorzeny avait entendu dire, plus d’une fois, qu’il s’agissait en fait d’un Algérien de descendance berbère, mais la précision n’avait jamais été confirmée. Quelle que soit son origine, il voyageait avec deux gardes du corps, de lourds gaillards au teint basané dont la nationalité aussi était incertaine. Seul un homme très courageux, ou très stupide, aurait osé s’y attaquer.
L’Arabe touchait toujours son pourcentage en dollars. À en croire la rumeur, il le dépensait en grande partie dans les bordels d’Amsterdam, mais là encore, nulle preuve ne pouvait être apportée.
Satisfait, Skorzeny préleva mille livres irlandaises et les tendit à Menten. Il déposa le reste de l’argent dans le coffre-fort mural derrière son bureau, fit un écran de son corps massif pour taper les chiffres de la combinaison après avoir refermé la porte, puis raccrocha le paysage sur le clou.
Menten souleva l’objet rectangulaire enveloppé dans un tissu qui reposait à ses pieds. « En guise de cadeau », dit-il en anglais.
Skorzeny prit le paquet, écarta le tissu et découvrit un petit tableau au cadre tout simple montrant une jeune femme en noir, un oiseau perché sur sa main.
« De Hans Holbein le Jeune, dit Menten. Réalisé après son retour à Bâle aux environs de 1530. Charmant, vous ne trouvez pas ?
— Superbe, dit Skorzeny en s’asseyant à son bureau en face de Menten. Et j’apprécie le geste, mein Kamerad . Ce tableau provient de votre collection ? »
La collection personnelle de Pieter Menten était autrefois si importante qu’il avait fallu un train entier pour la transporter.
« Non, il a été acquis récemment. Par un vieux Kamerad , Dominik Foerster. Vous vous souvenez de lui ? »
Explorant sa mémoire, Skorzeny se rappela un homme mince à lunettes qu’il avait croisé une fois à Berlin. « Je crois, oui.
— Je suis tombé sur lui alors que je passais un week-end à Noordwijk, sur la côte hollandaise. Il vivait dans une petite pension sous un nom d’emprunt, en proie au plus grand désarroi, avec la peur constante d’être découvert par un fanatique quelconque. Je lui ai dit qu’il trouverait peut-être un havre en Irlande, ou en Amérique du Sud, à condition d’en avoir les moyens. Fort judicieusement, ses fonds sont bloqués sous la forme d’œuvres d’art arrachées aux Juifs. »
Skorzeny tint le tableau à bout de bras, admirant les détails de la robe de la jeune femme, l’éclat de ses yeux.
« En effet, c’est très judicieux. Dites-lui de solliciter Abbot Verlinden à Priorij Onze-Lieve-Vrouw van Gent . Je lui ferai une lettre d’introduction. Abbot Verlinden le présentera ensuite aux diverses institutions en Irlande et aidera notre Kamerad à organiser son voyage. Notre compte à Zurich prendra en charge les frais qu’il ne pourra assumer personnellement. »
Menten sourit. « Merci. Dominik sera extrêmement soulagé. Je le préviendrai dès mon retour à Rotterdam dans quelques jours. Avant cela, je dois visiter des biens immobiliers à Waterford.
— Waterford ? demanda Skorzeny. C’est une région magnifique. Les autorités irlandaises se sont-elles montrées accommodantes ? »
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