Menten hocha la tête. « Autant qu’on puisse l’espérer. Mais mon contact au ministère de la Justice me conseille de changer de nom. »
Skorzeny avait eu la chance d’être dénazifié par les autorités allemandes. Il avait fallu pour cela distribuer des pots-de-vin considérables, mais la possibilité de vivre libre en conservant son nom valait la dépense.
« Vous seriez bien avisé de suivre son conseil.
— J’en ai l’intention. » Menten opina à nouveau, un air nostalgique sur son visage rond.
« Parfait. Frau Tiernan servira le dîner d’ici une heure. Vous restez, évidemment.
— Oui, merci. » Menten se pencha en avant. « Qu’en est-il de ces meurtres ? J’ai appris la mort du Kamerad Krauss avant mon départ de Rotterdam.
— Il y en a eu un autre.
— Mon Dieu. Qui ?
— Un Breton. Pas quelqu’un d’important. Et un Irlandais. Je me suis couché tard hier à cause d’eux, mais mon ami le ministre de la Justice a mis son meilleur élément sur l’affaire. »
Skorzeny ne rougit pas de son mensonge. Il ne considérait pas le ministre comme son ami. Plutôt une connaissance utile. Il savait parfaitement que les gens comme Haughey recherchaient sa compagnie parce qu’il était une figure célèbre et que sa gloire rejaillissait sur leur personne.
Des imbéciles, tous.
« Tant mieux, dit Menten. Helmut Krauss était un type bien. Il ne méritait pas une fin pareille.
— Helmut Krauss était un ivrogne et un trousseur de jupons. Nous connaissons la fin qui nous attend, que nous la méritions ou non. »
Menten se raidit sous le regard de Skorzeny, hésitant à contester l’opinion émise sur son vieil ami. Puis il s’humecta les lèvres et dit : « Naturellement, on soupçonne les extrémistes juifs. Ou le Mossad, peut-être. »
Skorzeny songea à détromper Menten, mais comprit qu’il serait plus facile de lui laisser le réconfort de sa haine. « Bien sûr », répondit-il.
Skorzeny passa la journée du lendemain dans les champs, tandis que ses garçons de ferme conduisaient les moutons d’un enclos à un autre. Il admira les chiens et la façon dont leur maître, un long diable nommé Tiernan, rougeaud et sec comme une corde, les contrôlait avec son sifflet et ses cris.
Depuis le sommet de la pente, Skorzeny regarda les chiens déployés en arc de cercle sur l’herbe et il pensa à des avions de chasse volant en formation. Sur un bref coup du sifflet de Tiernan, ils s’immobilisèrent, prêts à bondir, dans une concentration absolue. Il y avait un père et son fils, avait dit Tiernan. Le jeune, sans qu’il fût besoin d’aucun dressage, imitait tout simplement son géniteur.
Encore un ordre donné au sifflet, et les chiens s’élancèrent, travaillant deux par deux, encerclant le troupeau, rassemblant les moutons comme des mains qui ramassent la terre. En quelques minutes, le troupeau s’était écoulé dans le champ voisin et l’un des valets de ferme refermait la porte.
Ayant accompli leur mission, les chiens coururent vers leur maître et se couchèrent à ses pieds. Tiernan les caressa l’un après l’autre derrière les oreilles avec ses mains noueuses.
À nouveau, car ce n’était pas la première fois, Otto Skorzeny s’étonna de ce qui le rendait heureux aujourd’hui. Si différent de ce qu’il éprouvait vingt ans auparavant. Jeune homme, il aimait l’odeur de la cordite, l’air brûlé par la poudre à canon, le vacarme tonitruant du combat. Et les garçons, les beaux, les forts, les courageux garçons qui défiaient la mort, tous sous son commandement.
À présent, son ventre avait grossi, ses hanches et ses genoux se rebellaient parfois ; ses poumons étaient à court de souffle quand il grimpait un versant, les cuisses douloureuses. Mais l’âge ne l’inquiétait pas outre mesure. Malgré les signes de sa dégradation physique, il conservait une bonne santé. Il pouvait encore compter sur dix ou quinze ans de vie agréable, puis dix autres supportables, peut-être, avant que son cœur ne lâche.
Il remplirait ce temps comme il s’y employait aujourd’hui, à marcher dans ses champs, à regarder le travail des hommes attachés à les entretenir et les chiens qui s’acquittaient de leur mission avec l’ardeur dont seul un esprit simple est capable.
C’était aussi ce qui faisait un bon soldat, bien sûr. Pour Skorzeny, les meilleurs fantassins étaient issus des classes ouvrières. Des hommes habitués à passer leurs journées aux champs ou à l’usine, uniquement préoccupés de la tâche devant eux. Qu’on leur donne des fusils et un ennemi sur lequel tirer et l’on pouvait contempler l’ordre naturel de la vie qui se jouait entre le feu et le sang.
Un bon membre de commando était un tout autre animal. Pour cela il fallait un esprit supérieur, pas seulement malin, une intelligence égale à la dureté du cœur.
Quelqu’un comme le lieutenant Ryan.
Skorzeny l’avait vu dès que l’Irlandais était entré dans la suite du Grand Hotel à Malahide. Ryan n’avait pas cillé en découvrant les corps dans la maison, le trou béant dans la tempe de Groix, les cheveux roussis, le cuir chevelu arraché. Il possédait ce silex au fond de lui, le même que Skorzeny.
Et Ryan était clairvoyant. Pas comme Haughey, chez qui le discernement et la ruse ne servaient que la cupidité, mais avec cette perspicacité que l’on acquiert dans des endroits du monde où l’hostilité et le sang sont maîtres. Skorzeny ne doutait pas que l’Irlandais retrouverait le traître. Mais le lui amènerait-il ? Ryan devinerait sûrement ce qui attendait l’informateur. Aurait-il le cran, en toute conscience, de livrer un prisonnier à un tel sort ?
Skorzeny n’aurait su se prononcer.
Une fois rentré chez lui, il se lava et se changea, puis se rendit dans son bureau. Il avait l’intention de convoquer Lainé, mais celui-ci l’attendait déjà, fumant une de ces cigarettes nauséabondes qu’il roulait lui-même.
Le Français malingre était assis les bras et les jambes croisées, tassé sur lui-même, de sorte qu’il ressemblait à un handicapé malformé. Skorzeny s’installa en face de lui et ouvrit l’étui à cigarettes posé sur son bureau. Il regretta que Lainé n’en ait pas pris une, au lieu d’empester le bureau avec la fumée âcre de son tabac.
« Qui est l’Irlandais* ? » demanda Lainé.
Skorzeny parlait couramment français depuis un très jeune âge. « Je vous l’ai dit. Le lieutenant Albert Ryan, G2, Direction du renseignement.
— Je ne l’aime pas. Il ne m’inspire pas confiance.
— Peu importe, répliqua Skorzeny. Laissez-le faire son boulot, c’est tout. Je n’ai aucun doute sur ses capacités. C’est un soldat. Comme moi. »
Lainé inclina la tête pour montrer que l’insulte voilée de Skorzeny ne lui avait pas échappé. « Et moi, j’étais quoi ? Une lavandière ? »
Skorzeny choisit de ne pas répondre. Il dit seulement : « J’apprécierais que vous restiez dans votre chambre ce soir. J’ai des invités importants à dîner. »
La langue de Lainé recueillit des brins de tabac sur ses lèvres. Il les recracha. « Quels invités ? »
Skorzeny considéra les fragments de tabac humide qui avaient atterri sur le cuir de son bureau. « Des membres de la classe politique. Esteban vous apportera votre repas, avec une bouteille de la cave. »
Les yeux de Lainé s’éclairèrent. « Vous avez une cave ?
— Frau Tiernan servira de l’agneau, aussi je suggère un penfolds grange shiraz 1955. C’est un vin australien, mais il est excellent. »
Lainé fit une moue dédaigneuse, puis haussa les épaules et acquiesça. « Très bien. Mais je vous le répète, cet Irlandais ne me plaît pas. Comment savez-vous qu’il ne nous trahira pas ? »
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