— Mwen regarde quand même. »
Pyè s’accroupit pour explorer les jambes et les poches de Fegan. Il trouva un portefeuille, puis le téléphone portable.
« Non, dit Fegan.
— Non quoi ?
— Mon téléphone. J’en ai besoin. »
Pyè partit d’un rire. « Ou bezwan anyen, Gerry.
— Pardon ?
— T’as besoin de rien. » Pyè lâcha le portable qui rebondit en heurtant le sol. L’écran se fissura.
« Non », répéta Fegan.
Le Haïtien leva un pied pour écraser l’appareil. Fegan serra le poing et lui asséna un coup brutal dans la pomme d’Adam en frappant avec ses phalanges. Pyè s’effondra contre la voiture et glissa à terre, pris d’un accès de toux, les yeux écarquillés.
« J’ai dit non. »
Le souffle coupé, battant des paupières, Pyè tenta de se relever. Une main aux doigts épais s’abattit sur l’épaule de Fegan pour l’obliger à se retourner. Il saisit un poignet dans sa main gauche, pivota à l’intérieur de la prise, sentit un nez éclater sous son coude. Du sang tiède lui éclaboussa le visage. Encore deux attaques, et le chauffeur mordit la poussière. Sa tête heurta le bitume avec un craquement.
Fegan se retourna vers Pyè qui haletait et se préparait à fuir, la trachée enflée.
« Ne bouge pas », ordonna Fegan.
Passant une main derrière son dos comme s’il voulait attraper quelque chose, le Haïtien essaya à nouveau de se lever. Le pied de Fegan l’atteignit en pleine mâchoire et l’envoya bouler dans le caniveau, entre la voiture et le trottoir. Un pistolet tomba à ses côtés avec un bruit sourd.
Fegan ramassa son portable, le fit tourner dans ses mains en examinant l’écran, puis le remit dans sa poche avec son portefeuille. Il récupéra le pistolet, un semi-automatique, et le pointa sur la vitre arrière. « Ouvrez la fenêtre. »
Aucune réaction.
Fegan s’approcha. Il frappa contre la vitre avec le canon de l’arme. « Ouvrez », répéta-t-il.
À l’intérieur, deux silhouettes indistinctes ne bougeaient pas.
Fegan donna un coup de crosse dans la fenêtre. La vitre tenait bon. Deux autres tentatives en vinrent à bout, arrosant les deux hommes d’une pluie de verre.
Frankie et Packie Doyle regardaient Fegan, les mains levées dans un geste pacifique.
« Laissez-moi tranquille, dit Fegan. Si vous me cherchez encore une fois, je vous tue tous les deux. Compris ? »
Les Doyle demeuraient pétrifiés.
Fegan appuya le canon de son arme contre la joue de Packie. « Compris ? »
Packie hocha la tête. Frankie répondit : « Oui. »
« Emmenez Pyè à l’hôpital. Il risque de mourir. Compris ? »
Frankie hocha la tête. Packie répondit : « Oui. »
« Bien. » Fegan glissa le pistolet dans sa poche à côté du portable et s’éloigna.
« Fichez le camp, dit l’inspecteur principal Gordon.
— Non, répondit Lennon. Je veux voir la scène du crime.
— Qui vous parle de crime ? C’était un accident. Il était ivre, il a glissé et s’est fendu le crâne. »
À la porte de leurs chambres, les clients de l’hôtel observaient les allées et venues des équipes de soin et de la police.
« Quelqu’un a essayé de le tuer il y a deux jours, insista Lennon.
— N’importe quoi, répliqua Gordon. Une femme a été agressée dans son immeuble. Ça n’avait rien à voir. Pure coïncidence.
— Quelqu’un s’est introduit chez lui et l’a poursuivi. Il me l’a dit. Il a vu qui c’était.
— Il vous a raconté ça ?
— Hier.
— Où ?
— Ici. En bas, dans la cour. Il m’a appelé sur mon portable et a dit qu’il voulait me parler. Il était mort de trouille.
— Il avait bu ?
— Oui.
— Et voilà, conclut Gordon. Il était ivre et il a glissé, c’est tout. »
Lennon essaya de déchiffrer l’expression de son supérieur. « Vous savez bien que ce n’est pas vrai.
— Hé, attention.
— Il y a autre chose, on le sait. Il était menacé, il avait peur de quelqu’un. Vous ne pouvez pas faire comme si…
— Taisez-vous, coupa Gordon.
— Vous n’avez pas…
— Fermez-la. » Gordon attrapa Lennon par sa manche et l’entraîna au fond du couloir, près de l’issue de secours. Posant une main sur sa poitrine, il le poussa contre le mur.
« Maintenant, vous allez m’écouter. Votre carrière en dépend. » Après avoir jeté un coup d’œil dans le couloir pour s’assurer qu’on ne pouvait l’entendre, Gordon poursuivit : « M. Toner intéressait la Branche Spéciale. Et quand quelqu’un intéresse la Branche Spéciale, c’est elle qui décide. Les agents qu’elle a envoyés sur les lieux ont conclu à un accident. Vous savez ce que ça signifie ?
— Quoi ?
— Ça signifie que c’était un accident. Quoi que vous en pensiez, quoi que, moi, j’en pense, c’était un accident. Point final.
— Mais enfin, je ne peux pas…
— Laissez tomber, je vous dis. » Gordon tapota la poitrine de Lennon d’un doigt insistant. « Qu’est-ce qui vous a pris de parler à Toner ? D’abord, vous harcelez le propriétaire de la maison, et ensuite…
— Je n’ai harcelé personne, protesta Lennon. Tout ce que j’ai fait… »
Gordon le repoussa brutalement. « Taisez-vous, bon Dieu ! Vous êtes déjà sur la corde raide, n’aggravez pas votre cas. Ne racontez pas que vous avez parlé à Toner. N’en dites rien à personne. Si ça revient aux oreilles de Dan Hewitt, ou de n’importe qui à la Branche Spéciale, vous dégagerez immédiatement. Ces gens-là, on ne s’y frotte pas. On ne se met pas en travers de leur chemin. On ne leur marche pas sur les pieds. Vous comprenez ce que je vous explique ? »
Lennon inspira profondément pour contenir sa colère.
« Vous me comprenez ? »
Lennon ferma les yeux, serra les poings. Lorsqu’il rouvrit les yeux, il répondit en regardant Gordon bien en face : « Je comprends.
— Parfait. » Gordon fit un pas en arrière et rajusta sa cravate. « Retournez à Ladas Drive maintenant, au lieu de lambiner. Il y a du boulot là-bas. Du vrai.
— Quel genre de boulot ?
— Vous allez me préparer un interrogatoire.
— Un interrogatoire ? Avec qui ?
— Avec l’autre jeune. On m’a appelé juste avant que vous arriviez.
— Quel jeune ?
— Il est venu se livrer ce matin, dit Gordon en souriant. Celui qui était aussi chez Declan Quigley la nuit du meurtre. Celui qu’on cherchait. Je veux que vous rassembliez tous les comptes rendus, toutes les photos, bref, toutes les informations dont on dispose. Je veux des photos de son copain avec le cou tordu et le couteau à la main. J’en aurai terminé ici dans une heure, il faut que ce soit prêt pour l’interrogatoire. Je veux pouvoir lui mettre ces images sous le nez et lui foutre la trouille de sa vie. Je veux des aveux avant la fin de la journée. Qu’est-ce que vous attendez ? Filez.
Lennon disposa les documents et les photos en deux tas sur le bureau de Gordon. D’un côté, les photos ; de l’autre, les rapports. Sur le dessus de la pile, Brendan Houlihan le regardait de ses yeux morts. Il avait la main glissée sous sa cuisse, avec la lame à peine visible entre ses doigts et le tissu de son pantalon de survêtement. On ne voyait pas son flanc du côté opposé à l’objectif, gris de poussière alors qu’il ne devait pas l’être.
« Trop facile », dit Lennon.
Il resta debout, immobile, repassant les divers éléments de l’enquête dans son esprit. Non, c’était une idée stupide qui le mettrait dans une merde noire. Il décrocha pourtant le téléphone et composa le numéro du policier du standard.
« Le jeune garçon est déjà en salle d’interrogatoire ? demanda-t-il.
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