Elle enfonça le matériel dans ses poches, songeant déjà au moment où le produit détruirait petit à petit les facultés de la femme flic. Elle se débattrait dans un premier temps. Tant mieux. La Bête adorait la lutte, voilà pourquoi elle préférait le contact charnel à l’utilisation du pistolet hypodermique. Sentir l’emprise croître, percevoir les battements de ces cœurs qui s’emballent… Puis la tête du flic partirait à la renverse. Une, deux, puis trois fois. Alors, très lentement, ses paupières se rabattraient jusqu’à la déconnexion complète…
Pour se rouvrir ici, dans l’antre de la folie…
Écrasé sur le siège d’une machine à sous, Vigo Nowak broyait du noir par berlines complètes. La main dans un seau de jetons marqués de l’inscription « Casino de Saint-Amand-les-eaux », il comptait les cadavres, ces destinées arrachées suite à une collision improbable dans un champ d’éoliennes. On dit qu’en additionnant une infinité d’événements qui découlent les uns des autres, un vol de papillon au Japon peut déclencher un cyclone aux États-Unis. À Grande-Synthe, le licenciement six mois plus tôt de deux types ordinaires avait entraîné la mort d’au moins cinq personnes. L’une au fond d’un marais, un roseau au travers de la gorge. Une autre tuée dans un entrepôt. Et une famille complète intoxiquée au monoxyde de carbone. Sans oublier, peut-être, la petite diabétique. Un carnage digne d’un tueur en série. N’en était-il pas devenu un ?
À la suite du coup de grisou de 1906, à Courrières, mille deux cents personnes avaient péri par six cents mètres de fond, certaines déchirées par la déflagration, la plupart décédées par asphyxie. L’une des plus grandes catastrophes minières du XX esiècle. Après plus de quarante jours, une douzaine de mineurs étaient sortis du trou. Des morts-vivants bloqués là-dessous à tâtonner dans le noir, à chercher des passages, creuser avec leurs ongles à travers les éboulis, les poutres explosées, les cadavres éparpillés. Pour survivre, on raconte qu’ils s’étaient abreuvés du contenu des gourdes abandonnées et avaient croqué à plusieurs reprises dans de la chair morte.
Des bras, des jambes, crus et pourrissants… Ils avaient dévoré leurs frères. Les morts avaient préservé l’existence des vivants, leurs dépouilles avaient servi une cause. Vigo se dit qu’au fond, il avait juste imité ces gueules noires courageuses. À sa manière.
Les Coutteure n’avaient pas souffert. Ils s’étaient endormis chez eux, comme tous les soirs, dans la moiteur agréable du poêle à charbon. À cette différence près qu’ils ne se réveilleraient jamais. Emportés tous les trois sans souffrance vers des cieux accueillants. Pouvait-il exister embarcation plus douce ?
Vigo ne les avait pas tués. Il les avait soulagés d’une vie trop dure à porter. Oui, c’était ça. Il les avait soulagés…
Que se serait-il passé de toute façon ? L’assassin aurait retrouvé Sylvain, puis serait remonté jusqu’à lui pour récupérer son bien. Et ensuite ? Pouvait-on imaginer qu’il épargnerait des témoins, alors qu’il avait étranglé une fillette innocente ? Non, il les aurait abattus, tous les deux. Clac ! Une balle en pleine tête ! Laissant derrière Sylvain Coutteure une veuve et une enfant sans père.
Au moins, lui avait géré la situation proprement…
L’ingénieur déversait des trains de jetons dans les fentes des bandits-manchots. Il s’acharnait sur les boutons. Rien ne sortait. Juste des faciès de jokers moqueurs, des fruits stupides, des symboles insignifiants. Autour, ça gagnait. De petites sommes certes, mais les clochettes tintaient derrière les écrans de fumée, les gyrophares attisaient les regards blasés.
Le Grand Manitou avait-il décidé de rompre les liens ? Vigo frissonnait. De plus en plus, il percevait l’âcreté du barreau d’acier sur le tissu fin de sa langue. Pas à cause d’erreurs potentielles commises sur la scène de crime. Non, son sentiment allait bien au-delà. La chance lui avait amené l’argent, mais qui disait qu’un hasard mesquin ne le lui reprendrait pas ? Comment lutter contre cette marée qui brassait les destinées ?
On ne va pas chercher la chance. C’est elle qui vient vous prendre… Et elle vous quitte quand bon lui semble, creusant dans son sillage un grand trou dans lequel peuvent se glisser des démons odieux…
Vigo se sentit nauséeux, mal à l’aise. La fumée de cigarette lui piquait les yeux, le brouhaha incessant des saletés électroniques bourdonnait dans ses oreilles. L’espace se distordait en ondes molles, se découpait en cubes colorés mal empilés. Les yeux, les bouches des joueurs fondaient en masques brûlés. L’homme aux cheveux de jais se réfugia dans les toilettes, à la limite de vomir, s’y enferma de longues minutes. Le calme s’installa, chaud et apaisant. La tempête intérieure se tassait, dévoilant une mer tranquille. Dans sa tête, des mouettes surgirent à l’horizon. Des masses aux plumes goudronneuses, aux becs crochus, aux cris remplacés par des hurlements de bébé.
Des sanglots de nourrisson vibraient sans fin sous son crâne. Vigo se cogna la tempe contre le mur, mais rien n’y faisait. Les déchirures cérébrales redoublèrent d’intensité, mêlées aux déclics lointains des jetons de métal qui coulaient des machines insipides.
Vigo comprit que la prison dans laquelle il finirait ses jours ne se trouvait pas à l’extérieur, mais à l’intérieur même de sa tête…
Depuis quatre mois, Lucie ne connaissait de la nuit que la blancheur du lait, la stérilisation des biberons, la satisfaction permanente de deux petites bouches goulues et les pleurs agressifs. Avant de retravailler, elle avait en quelque sorte inversé son biorythme, de manière à se calquer sur la courbe d’activité des jumelles. Mais à présent, ses seuls moments de repos ressemblaient à l’horizon lointain d’une terre miraculeuse. Un monde de rêves et d’illusions.
Son esprit se heurtait aux lignes tranchantes du rapport d’autopsie de Mélodie Cunar, la fillette atteinte de cette maladie orpheline qui frappait un humain sur dix millions. Une dysplasie-septo-machin, une saleté qui privait dès la naissance un enfant du plus merveilleux des sens : la vue.
Même si une branche de l’enquête prenait fin avec la mise sous les verrous de la vétérinaire, le brigadier de police voulait comprendre cette impression d’inachevé qui la taraudait, ce déclic subliminal qu’elle avait ressenti chez Léon. Effleurer la solution ne lui suffisait pas. La voir jaillir d’une autre bouche encore moins. Il fallait aller au bout de la traque ! Un premier pavé de descriptions sordides avalé, Lucie s’autorisa une pause et enclencha le chauffe-biberon. Sa montre indiquait vingt-deux heures et le capitaine Raviez ne l’avait toujours pas rappelée pour l’informer du dénouement. Norman ne répondait pas aux appels sur son portable.
Évidemment. Tu n’es déjà plus rien pour eux. Que croyais-tu, brigadier ?
Les équipes avaient-elles retrouvé la petite diabétique vivante ? Vervaecke avait-elle livré le numéro de plaque permettant d’identifier les chauffards ? À quel monstre de chair ressemblait cette vétérinaire tueuse d’enfants, empailleuse d’animaux ? Quelle étincelle noire s’était allumée en elle pour qu’un jour elle chevauche la ligne interdite ? Cette même ligne que Lucie sentait vibrer, là, aux portes de son esprit… Une ligne tellement facile à briser…
La jeune femme réprima un frisson.
Une fois l’affaire dans les tiroirs, elle, policier bas de gamme, retomberait aux oubliettes, dans ce train-train quotidien des masses humaines ignorées. Les préfets de police de bidule-machin et autres gradés à dix barrettes recevraient, quant à eux, tous les honneurs. Quand se présenterait une nouvelle occasion d’affronter le brasier palpitant d’une enquête de cette envergure ? Retrouverait-elle un jour ces sensations uniques qui l’arrachaient de terre et l’amenaient sur le front dangereux des esprits meurtriers ?
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