« Comment va votre fils ? a-t-il demandé à Becky. J’espère qu’il est pas retombé d’un arbre, ces jours-ci.
— Non, Robby se porte comme un charme. Vous avez lu le journal d’aujourd’hui, monsieur Hodges ?
— Non, je l’ai même pas encore sorti du plastique. »
En cette nouvelle ère, où l’on a tout au bout des doigts sur Internet, il y a des jours où il ne le sort pas du tout. Le journal reste là, à côté de son La-Z-Boy, tel un enfant abandonné.
« Lisez la section métropolitaine. Page deux. Et rappelez-moi. »
Il l’a rappelée cinq minutes après.
« Mon Dieu, Becky.
— C’est exactement ce que je me suis dit… C’était une chic fille.
— Vous êtes de garde aujourd’hui ?
— Non, je monte voir ma sœur dans le nord de l’État. On y passe le week-end. » Becky s’interrompt une seconde : « En fait, à mon retour, j’ai dans l’idée de demander mon transfert à l’unité de soins intensifs de l’hôpital général. Il y a un poste qui se libère et j’avoue que j’en ai un peu marre du D r Babineau. C’est vrai, ce qu’on dit : parfois, les neurologues sont plus cinglés que leurs patients. » Elle s’interrompt encore, puis ajoute : « Je pourrais dire que j’en ai un peu marre de Hartsfield aussi, mais ça serait pas tout à fait juste. La vérité, c’est qu’il me fout les jetons. Comme la maison hantée du quartier me foutait les jetons quand j’étais petite.
— Ah ouais ?
— Mmm-mmh. Je savais qu’y avait aucun fantôme dedans mais en même temps, si y en avait eu ? »
Hodges arrive à l’hôpital peu après quatorze heures. En cette après-midi de veille de grand week-end, la Clinique des Traumatisés du Cerveau ne pourrait pas être plus déserte. Du moins dans la journée.
L’infirmière de service — Norma Wilmer, d’après son badge — lui remet son passe visiteur. Tout en l’épinglant à sa chemise, Hodges remarque, juste pour passer le temps :
« Il semblerait que vous ayez eu une tragédie dans le service, hier.
— Je ne peux pas en parler, répond l’infirmière Wilmer.
— Vous étiez de garde ?
— Non. »
Elle retourne à son travail de bureau et ses écrans de contrôle.
C’est bon ; il en apprendra plus de la bouche de Becky à son retour, quand elle aura eu le temps de contacter ses sources. Si elle va jusqu’au bout de son projet de transfert (pour Hodges, c’est encore le meilleur signe que tout ça est peut-être bien réel), il trouvera quelqu’un d’autre pour le renseigner un peu. Certaines infirmières sont des fumeuses invétérées, en dépit de tout ce qu’elles savent de cette funeste habitude, et celles-là sont toujours contentes d’empocher un peu d’argent pour les clopes.
Hodges se dirige d’une démarche nonchalante vers la chambre 217, conscient que son cœur bat plus vite et plus fort que la normale. Encore un signe qu’il a commencé à prendre tout ça au sérieux. L’article dans le journal du matin l’a secoué, et pas qu’un peu.
Il rencontre Bibli Al en chemin, qui pousse son petit chariot, et lui lance son salut habituel :
« Salut, Al, comment ça va aujourd’hui ? »
Al ne répond pas tout de suite. Il a même pas l’air de le voir. Les cernes style coquards qu’il a sous les yeux sont plus marqués que jamais et ses cheveux — d’ordinaire soigneusement peignés — sont en bataille. Et aussi, son foutu badge est à l’envers. Hodges se demande une nouvelle fois si Al est pas en train de perdre le nord.
« Tout va bien, Al ?
— Oui, oui, répond Al d’un ton absent. Jamais aussi bien que ce qu’on voit pas, hein ? »
Hodges ne voit absolument pas quoi répondre à pareille absurdité, et avant que quelque chose ait pu lui venir à l’esprit, Al a déjà passé son chemin. Hodges, perplexe, le regarde s’éloigner, avant d’en faire de même.
Brady est assis à sa place habituelle près de la fenêtre, vêtu de sa tenue habituelle : jean et chemise à carreaux. On lui a coupé les cheveux. Mal. Quelqu’un a vraiment salopé le boulot. Hodges doute que son p’tit gars en ait quelque chose à faire. C’est pas comme s’il devait sortir ce soir pour aller danser.
« Salut, Brady. Ça fait une baille, comme disait l’aumônier de marine à la Mère Supérieure. »
Brady continue à regarder par la fenêtre et les mêmes sempiternelles questions font la ronde dans la tête de Hodges. Brady voit-il quelque chose là-dehors ? Sait-il qu’il a de la compagnie ? Et dans ce cas, sait-il qu’il s’agit de Hodges ? A-t-il seulement des pensées ? Parfois , il pense — suffisamment, en tout cas, pour prononcer quelques phrases simples —, et en salle de kiné, il est capable de traîner les pieds sur les vingt mètres environ de Torture Avenue, comme l’appellent les patients. Et après ? Ça veut dire quoi ? Les poissons peuvent bien nager dans l’aquarium, ça veut pas dire qu’ils pensent.
Hodges se dit : Jamais aussi bien que ce qu’on voit pas.
Et ça aussi, qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire… ?
Il soulève la photo encadrée de Brady et sa mère enlacés, souriant à pleines dents. Si ce salopard a jamais aimé quelqu’un, c’était sa chère vieille maman. Hodges guette sa réaction au fait que son visiteur tripote la photo de Deborah Ann. Pas de réaction apparemment.
« Elle a l’air sexy, Brady. Elle était sexy ? C’était la super chaudasse, dis ? »
Pas de réponse.
« Je te demande ça juste parce que, quand on a craqué ton ordinateur, on a trouvé des photos d’elle plutôt ollé ollé. Nuisette, bas nylon, petite culotte et soutien-gorge, tu vois, ce genre de trucs. Elle m’a paru sexy, en petite tenue. Aux autres flics aussi, quand ils l’ont matée. »
Il a beau servir ce mensonge avec son panache habituel, il n’obtient toujours pas de réaction. Nada .
« Tu te l’es tapée, Brady ? Je parie que t’en crevais d’envie. »
Il a rêvé, là ? Ou il a vu l’infime frémissement d’un sourcil ? Une imperceptible moue ?
Peut-être bien, mais Hodges sait aussi que ça pourrait juste être son imagination, parce qu’il veut que Brady l’entende. Personne en Amérique ne mérite plus que cet enfoiré d’assassin qu’on frictionne du sel sur ses plaies.
« Peut-être que tu l’as tuée et qu’ ensuite tu te l’es tapée. Plus besoin de s’embarrasser de politesses, hein ? »
Rien.
Hodges s’installe dans le fauteuil visiteur et repose la photo sur la table de nuit à côté du Zappit, l’un des livres électroniques que Al remet aux patients qui en demandent. Il croise les mains et regarde Brady, qui aurait jamais dû sortir de son coma, mais qui en est sorti.
Enfin.
Plus ou moins.
« Tu joues la comédie, Brady ? »
Il lui pose toujours cette question, et il a jamais obtenu de réponse. Il en obtient aucune aujourd’hui non plus.
« Une infirmière s’est suicidée la nuit dernière dans le service. Dans les toilettes. Tu savais ça ? Son nom n’a pas été révélé, mais ils disent dans le journal qu’elle est morte d’hémorragie massive. J’imagine que ça veut dire qu’elle s’est tailladé les veines, mais j’en suis pas sûr. Si tu l’as su, je suis sûr que ça t’a fait bicher. T’as toujours adoré les suicides, hein ? »
Il attend. Rien.
Hodges se penche en avant, plonge son regard dans le visage inexpressif de Brady, et lui parle gravement.
« Le truc — ce que je comprends pas —, c’est comment elle a fait ça. Les miroirs sont pas en verre dans ces toilettes, mais en métal poli. J’imagine qu’elle a pu se servir du miroir de son poudrier ou autre, mais ces petits machins-là me semblent pas tellement de taille pour un boulot pareil. Comme sortir son couteau dans une fusillade. » Il s’adosse au fauteuil. « Hé, peut-être qu’elle avait un couteau. Un de ces petits couteaux suisses, tu sais ? Dans son sac. T’en as déjà eu un, toi ? »
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