« Vous pigez ce qu’ils veulent surtout, au New Yorker ? »
Hodges n’a pas été inspecteur de police pendant quasiment trente ans pour rien.
« Un résumé des deux derniers romans, je suppose. Jimmy Gold, sa sœur et tous ses copains. Qui a fait quoi à qui, quand et comment, et comment tout finit par s’arranger à la fin.
— Ouais. Et je suis le seul à savoir tout ça. Ce qui m’amène au chapitre excuses… »
Il considère Hodges gravement.
« Pete, tu n’as besoin de faire aucune excuse. Aucune charge n’a été retenue contre toi et moi je n’ai absolument rien à te reprocher. Holly et Jerome non plus, d’ailleurs. On est juste contents que ta mère et ta sœur s’en soient bien sorties.
— Elles s’en sont sorties de justesse. Si je ne vous avais pas envoyé balader, ce jour-là dans votre voiture, et si je ne vous avais pas filé entre les doigts en passant par la pharmacie, je parie que Bellamy ne serait jamais venu chez nous. Tina fait encore des cauchemars.
— Elle t’en veut pour ça ?
— En fait… non.
— Ben voilà, dit Hodges. T’avais le couteau sous la gorge. Au propre comme au figuré. Halliday t’avait terrorisé et tu n’avais aucun moyen de savoir qu’il était mort, ce jour-là, quand t’es retourné à sa librairie. Quant à Bellamy, tu ne savais même pas qu’il était encore en vie, et encore moins qu’il était sorti de prison.
— Tout ça c’est vrai, mais c’est pas juste parce que Halliday m’avait menacé que j’ai refusé de vous parler. Je pensais avoir encore une chance de garder les carnets, vous voyez ? C’est pour ça que j’ai pas voulu vous parler. Et que je me suis enfui. Je voulais les garder. C’était pas là, en gros plan, dans ma tête, mais c’était en arrière-plan, c’est sûr. Ces carnets… eh ben… — et ça je dois le dire dans l’article que je suis en train d’écrire pour le New Yorker — ,… ils m’ont ensorcelé. J’ai besoin de faire des excuses parce que en réalité, je ne suis pas tellement différent de Morris Bellamy. »
Hodges prend Pete par les épaules et le regarde au fond des yeux.
« Si c’était vrai, tu ne serais jamais allé au Centre Aéré pour les brûler.
— J’ai pas fait exprès de lâcher le briquet, dit doucement Pete. Le coup de feu m’a fait sursauter. Je pense que je l’aurais fait de toute façon — s’il avait tiré sur Tina — mais j’en serai jamais sûr à cent pour cent.
— Moi , j’en suis sûr, dit Hodges. À deux cents pour cent.
— Ouais ?
— Ouais. Alors dis-moi, combien ils te payent pour ça ?
— Quinze mille dollars. »
Hodges commente d’un sifflement.
« À acceptation. Mais ils vont l’accepter, c’est sûr. M. Ricker m’aide, et ça vient plutôt bien. J’en ai déjà écrit la moitié, le premier jet. Je suis pas doué pour la fiction, mais ça, ça me va. Je pourrai peut-être en faire mon métier, plus tard.
— Qu’est-ce que tu comptes faire de l’argent ? Le placer pour financer tes études à l’université ? »
Pete secoue la tête.
« L’université, j’irai, d’une façon ou d’une autre. Je m’en fais pas pour ça. Non, l’argent c’est pour payer Chapel Ridge. Tina y entre cette année. Vous pouvez pas savoir comme elle est excitée.
— C’est bien, dit Hodges. C’est vraiment bien. »
Ils restent un petit moment assis en silence, les yeux fixés sur la malle. On entend des bruits de pas sur le sentier, et des voix d’hommes. Les deux types qui surgissent portent quasiment la même chemise à carreaux et le même jean neuf encore marqué des plis de la boutique. Ils doivent croire que tout le monde s’habille comme ça dans l’intérieur des terres, se doute Hodges. L’un a un appareil photo autour du cou ; l’autre transporte un projecteur additionnel.
« Vous avez bien mangé ? » leur lance Pete alors qu’ils traversent le ruisseau en se dandinant de pierre en pierre.
« Super bien, dit l’homme à l’appareil photo. Chez Denny’s. J’ai pris un Moons Over My Hammy [20] Littéralement : « Lunes (œufs au plat) sur mon jambon ». Calembour sur le titre de la chanson populaire Moon over Miami (Lune au-dessus de Miami).
. Les galettes de pommes de terre étaient un rêve culinaire à elles toutes seules. Ramène-toi, Pete. On va commencer par une série de toi à genoux devant la malle. Je veux aussi faire une série où tu regarderas dans la malle.
— Mais elle est vide », objecte Pete.
Le type se tapote le front du bout du doigt.
« Les gens imagineront . Ils se diront : “Qu’est-ce que ça a dû être quand il a ouvert cette malle pour la première fois et qu’il a vu tous ces trésors littéraires ! Tu piges ? »
Pete se lève, essuie le fond de son jean déjà délavé et à l’aspect bien plus naturel.
« Vous voulez rester pour la prise de vue, monsieur Hodges ? C’est pas tous les jours qu’un jeune de dix-huit ans a droit à un portrait en double page dans le New Yorker à côté d’un article écrit de sa main.
— J’adorerais, Pete, mais j’ai une course à faire.
— OK. Merci d’être venu et de m’avoir écouté.
— Tu voudras bien rajouter une seule chose à ton histoire ?
— Quoi ?
— Qu’elle n’a pas commencé avec ta découverte de la malle. »
Hodges considère l’objet : noir, éraflé, une relique au couvercle moisi et aux charnières rouillées.
« Elle a commencé avec l’homme qui l’a placée là. Et quand tu auras envie de te reprocher la façon dont les choses ont tourné, tu feras bien de te souvenir de la phrase que Jimmy Gold dit toujours. “Cette connerie c’est des conneries”. »
Pete rigole et lui tend la main.
« Vous êtes un chic type, monsieur Hodges. »
Hodges la lui serre.
« Tu peux m’appeler Bill. Je te laisse maintenant, va sourire pour la photo. »
Il s’arrête de l’autre côté du ruisseau pour jeter un coup d’œil en arrière. Suivant les instructions du photographe, Pete s’est agenouillé, une main posée sur le couvercle râpé de la malle. C’est la pose classique de revendication de propriété. Elle rappelle à Hodges une photo qu’il a vue un jour, d’Ernest Hemingway, agenouillé à côté d’un lion qu’il venait de tuer. Mais le visage de Pete est totalement dénué de cette assurance souriante, imbécile, complaisante qu’arborait Hemingway. Le visage de Pete dit : J’ai jamais été propriétaire de ça.
Oublie jamais ça, petit, pense Hodges en reprenant le chemin de sa voiture.
Oublie jamais ça.
Il a dit à Pete qu’il avait une course à faire. C’était pas tout à fait exact. Il aurait pu dire qu’il avait à bosser sur un dossier, mais c’est pas tout à fait exact non plus. Quoique ç’aurait été plus proche de la vérité.
Juste avant de partir pour son rendez-vous avec Pete, il a reçu un coup de fil de Becky Helmington, de la Clinique des Traumatisés du Cerveau. Hodges lui verse une petite somme tous les mois pour qu’elle le tienne au courant de l’évolution de l’état de santé de Brady Hartsfield, le patient qu’il appelle « mon p’tit gars ». Elle le tient aussi au courant de tous les phénomènes étranges qui surviennent dans le service et lui transmet les dernières rumeurs. Le cerveau rationnel de Hodges soutient que ces rumeurs ne reposent sur rien, et que certains phénomènes étranges ont en fait des explications rationnelles, mais son cerveau est constitué de bien plus que la partie rationnelle en surface. Dans ses profondeurs, en dessous de cette partie rationnelle, s’étend un océan souterrain — il y en a un dans toutes les têtes, croit-il — où évoluent d’étranges créatures.
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