Stephen King - Carnets noirs

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En prenant sa retraite, John Rothstein a plongé dans le désespoir les millions de lecteurs des aventures de Jimmy Gold. Rendu fou de rage par la disparition de son héros favori, Morris Bellamy assassine le vieil écrivain pour s’emparer de sa fortune, mais surtout, de ses précieux carnets de notes. Le bonheur dans le crime ? C’est compter sans les mauvais tours du destin… et la perspicacité du détective Bill Hodges.
Après
King renoue avec un de ses thèmes de prédilection : l’obsession d’un fan. Dans ce formidable roman noir où l’on retrouve les protagonistes de
(prix Edgar 2015), il rend un superbe hommage au pouvoir de la fiction, capable de susciter chez le lecteur le meilleur… ou le pire.
STEPHEN KING
« Une déclaration d’amour à la lecture et à la littérature américaine… Merveilleux, effrayant, émouvant. » The Washington Post

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— Et de quoi d’autre ? Parce que ce monstre a aucun avenir ! »

Bill en est pas si sûr , pense Jerome, mais jamais il le dirait. Holly va mieux, mais elle est encore fragile. Et comme elle l’a dit elle-même, l’obsession, elle sait ce que c’est. De plus, lui-même n’a pas la moindre idée de ce que signifie cet intérêt persistant de Bill pour Brady. Il a seulement un pressentiment. Une intuition.

« Restons-en là », dit-il.

Cette fois, quand il pose sa main sur la sienne, elle le laisse faire, et ils bavardent de choses et d’autres encore un moment. Puis il consulte sa montre.

« Faut que j’y aille. J’ai promis de passer chercher Barbara et Tina à la piste de roller.

— Tina est amoureuse de toi, lâche Holly tout de go tandis qu’ils remontent la pente vers leurs voitures.

— Si c’est le cas, ça lui passera, dit Jerome. Je repars dans l’Est et dans pas longtemps, un mignon garçon va faire irruption dans sa vie. Elle écrira son nom sur les couvertures de ses livres.

— Je veux bien le croire, dit Holly. C’est comme ça que ça se passe en général, non ? Je ne veux pas que tu la taquines, c’est tout. Elle penserait que tu te moques d’elle et ça la rendrait triste.

— Je la taquinerai pas », dit Jerome.

Ils sont arrivés aux voitures et, encore une fois, Holly se force à soutenir son regard.

« Moi, je suis pas amoureuse de toi, pas comme elle, mais je t’aime quand même beaucoup, alors prends soin de toi, Jerome. Il y a des étudiants qui font de grosses bêtises. Ne sois pas l’un d’eux. »

Cette fois, c’est elle qui le prend dans ses bras.

« Oh, j’ai failli oublier, s’exclame Jerome. J’ai un petit cadeau pour toi. C’est un T-shirt, mais je pense pas que tu voudras le mettre pour aller voir ta mère. »

Il lui tend son sac en papier. Elle en sort un T-shirt rouge vif et le déplie. Un slogan, imprimé en lettres noires sur le devant, clame :

CETTE CONNERIE C’EST DES CONNERIES

JIMMY GOLD

« Ils les vendent à la librairie du City College. Je te l’ai pris en XL, au cas où tu voudrais t’en servir comme chemise de nuit. » Il scrute son visage tandis qu’elle contemple le slogan imprimé sur le devant du T-shirt. « Bien sûr, tu peux le ramener et l’échanger contre autre chose, si tu l’aimes pas.

— Je l’aime beaucoup », dit-elle, et son visage s’éclaire d’un sourire. C’est le sourire qu’aime Hodges, celui qui la rend belle. « Et je vais le mettre pour aller voir ma mère. Rien que pour la faire chier. »

Jerome paraît si interloqué qu’elle éclate de rire.

« T’as jamais envie de faire chier ta mère ?

— Si, de temps en temps. Et, Holly… moi aussi je t’aime. Tu sais ça, hein ?

— Oui, je le sais », dit-elle en serrant le T-shirt contre sa poitrine. « Et je suis bien contente. Cette connerie c’est loin d’être des conneries. »

MALLE

Arrivant par Birch Street, Hodges remonte le sentier qui traverse la friche et trouve Pete assis au bord du ruisseau, les genoux remontés contre la poitrine. Près de lui, un arbre rabougri penche au-dessus de l’eau réduite à un mince filet après un long été caniculaire. Sous l’arbre, le trou où était enterrée la malle a été de nouveau excavé. La malle elle-même est posée en travers de la berge. Elle a un air vieux, fatigué, et quelque peu menaçant : une voyageuse temporelle venue d’une époque où le disco était encore à la mode. Un tripode de photographe est posé non loin de là. Il y a aussi deux sacs qui ressemblent à de l’équipement de pro.

« La fameuse malle », dit Hodges en s’asseyant à côté de Pete.

Pete hoche la tête.

« Ouais. La fameuse malle. Le photographe et son assistant sont partis déjeuner mais je crois qu’ils vont pas tarder à revenir. Ils avaient pas l’air emballés par nos restaurants en ville. Ils viennent de New York. » Il hausse les épaules, comme si ça expliquait tout. « Au début, le gars voulait me faire asseoir dessus, avec le menton dans la main. Vous savez, comme la statue célèbre. J’ai réussi à l’en dissuader mais ça a pas été facile.

— C’est pour le journal local ? »

Pete secoue la tête, un sourire naissant sur ses lèvres.

« Non, monsieur Hodges, c’est ça ma bonne nouvelle. C’est pour le New Yorker . Ils veulent publier un article sur ce qui s’est passé. Et pas un petit. C’est pour les pages centrales. Les “pages chaudes”, comme ils disent. Un vraiment grand article, peut-être le plus grand qu’ils aient jamais publié.

— C’est formidable !

— Ouais, si je le foire pas. »

Hodges scrute un instant son visage.

« Attends une seconde. C’est toi qui vas l’écrire ?

— Ouais. D’abord, ils voulaient envoyer un de leurs journalistes — George Packer, c’est un bon — pour m’interviewer et écrire l’histoire. C’est un gros coup pour eux parce que John Rothstein était une de leurs stars à l’époque, de la même trempe que John Updike, Shirley Jackson… enfin, vous voyez qui je veux dire. »

Hodges ne voit pas, mais il fait oui de la tête.

« Rothstein était comme qui dirait la référence en son temps pour les ados dépressifs, et ensuite pour la classe moyenne dépressive. Un peu comme John Cheever. Je suis en train de lire Cheever. Vous connaissez sa nouvelle Le Nageur ? »

Hodges secoue la tête.

« Vous devriez la lire. Elle est épatante. Bon, en tout cas, ils veulent l’histoire des carnets. Toute l’histoire, du début à la fin. Ça, c’est depuis qu’ils ont fait travailler trois ou quatre graphologues sur les photocopies que j’avais faites et sur les fragments. »

Hodges est au courant, pour les fragments. Il restait assez de papier roussi dans les restes carbonisés du sous-sol pour valider l’affirmation de Pete selon laquelle les carnets perdus étaient véritablement l’œuvre de Rothstein. L’enquête de police retraçant l’histoire de Morris Bellamy avait achevé de corroborer les dires du garçon. Dont Hodges n’avait jamais douté un seul instant.

« T’as pas voulu de Packer, j’imagine.

— J’ai voulu de personne . Si quelqu’un doit écrire cette histoire, c’est moi. Pas juste parce que je l’ai vécue, mais parce que lire John Rothstein a changé ma… »

Il s’interrompt et secoue la tête.

« Non. J’allais dire que son œuvre a changé ma vie mais c’est faux. Je ne crois pas qu’un ado ait déjà une vie à changer. J’ai juste eu dix-huit ans le mois dernier. Je crois que ce que je veux dire, c’est que son œuvre a changé mon cœur . »

Hodges sourit.

« Je comprends ça.

— L’éditeur en charge de l’article m’a sorti que j’étais trop jeune — ça vaut mieux que de dire que j’ai pas de talent, hein ? — alors je lui ai envoyé quelques-uns de mes écrits. Ça a aidé. Et aussi, je lui ai tenu tête. Ça n’a pas été trop difficile. Négocier avec un mec d’un magazine new-yorkais, c’était pas la mer à boire, après m’être coltiné Bellamy. Ça, c’était de la négociation . »

Pete hausse les épaules.

« Ils le corrigeront comme ils voudront, bien sûr, j’ai assez lu pour savoir comment ça se passe, et je l’accepte. Mais s’ils veulent le publier, ce sera avec mon nom sur mon histoire, et pas autrement.

— Une position dure, Pete. »

Pete regarde fixement la malle et, l’espace d’un instant, il fait beaucoup plus que ses dix-huit ans.

« On vit dans un monde dur. Je l’ai découvert quand mon père s’est fait écraser au City Center. »

Aucune réponse ne semble appropriée, alors Hodges se tait.

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