Stephen King - Carnets noirs

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En prenant sa retraite, John Rothstein a plongé dans le désespoir les millions de lecteurs des aventures de Jimmy Gold. Rendu fou de rage par la disparition de son héros favori, Morris Bellamy assassine le vieil écrivain pour s’emparer de sa fortune, mais surtout, de ses précieux carnets de notes. Le bonheur dans le crime ? C’est compter sans les mauvais tours du destin… et la perspicacité du détective Bill Hodges.
Après
King renoue avec un de ses thèmes de prédilection : l’obsession d’un fan. Dans ce formidable roman noir où l’on retrouve les protagonistes de
(prix Edgar 2015), il rend un superbe hommage au pouvoir de la fiction, capable de susciter chez le lecteur le meilleur… ou le pire.
STEPHEN KING
« Une déclaration d’amour à la lecture et à la littérature américaine… Merveilleux, effrayant, émouvant. » The Washington Post

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Ce qu’il ne dit pas, ne dira jamais, c’est à quel point ça lui fait mal de savoir que les carnets n’existent plus. Ça le brûle comme du feu de savoir ça. Il comprend parfaitement ce qu’a pu éprouver Morris, et ça aussi, ça brûle comme du feu.

« J’aurais préféré qu’elle reste enterrée. Si seulement je l’avais jamais trouvée…

— Avec des si, dit Hodges, on referait le monde. Allons-y. J’ai besoin d’appliquer de la glace avant que ça n’enfle trop.

— Avant que quoi n’enfle ? » s’enquiert Holly.

Hodges passe un bras autour de ses épaules. Parfois, Holly se raidit quand il fait ça, mais aujourd’hui non, alors il pose aussi un baiser sur sa joue. Lequel baiser fait naître un sourire hésitant sur ses lèvres.

« Est-ce qu’il t’a frappé là où ça fait mal aux garçons ?

— Oui. Maintenant, chut. »

Ils marchent lentement, en partie pour ménager Bill, en partie pour ménager Pete. Sa sœur commence à peser mais il ne veut pas la lâcher. Il veut la porter jusqu’à la maison sans s’arrêter.

APRÈS

PIQUE-NIQUE

C’est le vendredi qui ouvre les festivités du long week-end de Labor Day [19] Premier lundi de septembre aux États-Unis. . Une Jeep Wrangler — plus de la première jeunesse mais toujours chérie de son propriétaire — entre sur le parking des terrains de Petite Ligue du stade McGinnis et s’arrête à côté d’une Mercedes bleu layette, plus toute jeune elle non plus. Jerome Robinson met pied à terre et descend la pelouse vallonnée en direction d’une table de pique-nique déjà garnie de nourriture. Il balance un sac en papier au bout de son bras.

« Hey, Hollyberry ! »

Elle se retourne.

« Combien de fois t’ai-je dit de ne pas m’appeler comme ça ? Cent ? Mille ? »

Mais elle sourit en disant ça, et, quand il la serre contre lui, elle lui rend son étreinte. Jerome n’insiste pas, cependant : il la relâche bien vite et demande ce qu’il y a à manger.

« Salade de poulet, salade de thon et salade de chou. J’ai aussi apporté un sandwich au rosbif. Pour toi. Si tu le veux. Moi, j’ai arrêté la viande rouge. Ça perturbe mon rythme circadien.

— Alors, si je peux t’éviter d’être tentée… »

Ils s’assoient. Holly leur sert du Snapple dans des verres en carton. Ils trinquent à la fin de l’été puis attaquent les victuailles, parlant de tout et de rien, de films et de séries télé, évitant pour le moment la raison qui les a conduits ici : ce n’est qu’un au revoir, temporaire certes, mais un au revoir tout de même.

« Dommage que Bill n’ait pas pu venir, dit Jerome alors que Holly lui tend un morceau de tarte au chocolat. Tu te souviens quand on s’est tous retrouvés ici pour pique-niquer après son audition ? Pour fêter sa relaxe par la juge d’instruction ?

— Je m’en souviens parfaitement bien, dit Holly. Tu voulais qu’on vienne en bus !

— Le bus c’était gwatuit, m’zel’ Holly ! s’exclame Tyrone Feelgood. Moi y en a vouloi’ tout ça là gwatuit !

— Change de disque, Jerome. Celui-là est usé. »

Jerome soupire.

« Ouais, c’est clair.

— Bill a reçu un appel de Peter Saubers, explique Holly. C’est pour ça qu’il n’a pas pu venir. Il m’a dit de te transmettre son amitié et de te dire qu’il te verra avant que tu repartes à Cambridge. Essuie-toi le nez. Tu as une tache de chocolat dessus. »

Jerome résiste à l’envie de lancer : Moi y en a pwéféwer couleu’ chocolat !

« Pete va bien ?

— Oui. Il avait une bonne nouvelle à annoncer à Bill de vive voix . J’arrive pas à finir ma tarte, j’en ai trop. Tu la veux ? Sauf si ça t’embête de manger mes restes. Je comprendrais très bien, mais je suis pas enrhumée, ni rien.

— J’utiliserais même ta brosse à dents s’il le fallait, lui dit Jerome, mais je suis repu.

— Beuuh, dit Holly. Moi, j’utiliserais jamais la brosse à dents de quelqu’un d’autre. »

Elle ramasse leurs verres et assiettes en carton et va les jeter dans la poubelle la plus proche.

« Tu pars à quelle heure demain matin ? demande Jerome.

— Le soleil se lève à six heures quarante-cinq. Je compte avoir décollé à sept heures trente au plus tard. »

Holly part en voiture à Cincinnati voir sa mère. Toute seule. Jerome a du mal à y croire. Il est content pour elle, mais il a peur aussi. Que se passera-t-il en cas de pépin, si elle panique ?

« Arrête de t’inquiéter, lui dit-elle quand elle vient se rasseoir. Tout ira bien. C’est que de l’autoroute, pas de conduite de nuit et la météo annonce un temps clair. Et puis j’emporte les CD de mes trois musiques de film préférées : Les Sentiers de la perdition, Les Évadés et Le Parrain 2 . Cette BO étant la mieux, à mon humble avis, même si Thomas Newman est dans l’ensemble largement meilleur que Nino Rota. La musique de Thomas Newman est mystérieuse.

— John Williams, La Liste de Schindler, dit Jerome. Y a rien au-dessus.

— Jerome, je voudrais pas dire que tu dis que des conneries… mais je le dis. »

Jerome rigole, ravi.

« J’aurai mon portable et mon iPad, batterie chargée au max. La Mercedes sort de la révision. Et vraiment, ça fait que six cents kilomètres.

— Super. Mais surtout, appelle en cas de besoin. Moi ou Bill.

— Évidemment. Quand repars-tu à Cambridge ?

— La semaine prochaine.

— Tu as terminé sur les quais ?

— Terminé, et je suis bien content de passer à autre chose. Le travail physique, c’est peut-être bon pour le corps, mais je crois pas que ça ennoblisse l’âme. »

Holly a encore du mal à soutenir le regard des gens — même de ses amis les plus proches — mais aujourd’hui elle fait un effort et soutient le regard de Jerome.

« Pete va bien, Tina va bien, leur mère est de nouveau sur pied. Tout ça, c’est parfait, mais Bill , est-ce qu’il va bien, lui ? Dis-moi la vérité.

— Je vois pas ce que tu veux dire. »

Subitement, c’est Jerome qui a du mal à soutenir son regard.

« Il est trop mince, pour commencer. Il a poussé son régime gym-salade trop loin. Mais c’est pas ça qui m’inquiète le plus.

— C’est quoi ? »

Mais Jerome sait, et il n’est pas surpris que Holly sache, même si Bill pense avoir réussi à le lui cacher. Holly a ses méthodes.

Elle baisse la voix comme si elle craignait d’être entendue même s’il n’y a personne d’autre qu’eux à cent mètres à la ronde :

« Il va le voir souvent ? »

Jerome n’a pas besoin de demander de qui elle parle.

« Je sais pas trop.

— Plus d’une fois par mois ?

— Je pense, oui.

— Une fois par semaine ?

— Peut-être pas aussi souvent. »

Mais qui peut l’affirmer ?

« Pourquoi ? » Holly a les lèvres qui tremblent. « Il est… Brady Hartsfield est un légume ou pas loin !

— T’as rien à te reprocher, Holly. Crois-moi. Tu l’as frappé parce qu’il s’apprêtait à faire sauter deux mille jeunes dans une salle. »

Il essaie de lui toucher la main mais elle la retire brusquement.

« Je me reproche rien ! Je le referais ! Encore et encore et encore ! Mais je déteste penser que Bill est obsédé par lui. Je sais ce que c’est, l’obsession, et c’est pas agréable ! »

Elle croise les bras sur sa poitrine, vieux geste de réconfort dont elle s’est en grande partie sevrée.

« Je crois pas que ce soit de l’obsession à proprement parler. » Jerome s’exprime avec précaution, cherchant les mots justes : « Je crois pas qu’il soit question du passé.

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