— En tant que figure, symbole, métaphore… Il faut tenir compte de l’époque. Mais pour Augustin, Dieu ne peut avoir créé le mal. Le mal n’est qu’un défaut de bien. Une défaillance. L’homme est fait pour la lumière. Il « est » la lumière, puisqu’il est conscience de Dieu. Il n’a besoin que d’être guidé, d’être parfois rappelé à l’ordre. « Tous les êtres sont bons puisque le créateur de tous, sans exception, est souverainement bon. »
Luc soupira, en exagérant son souffle.
— Si Dieu est si grand, comment expliquer qu’il soit toujours tenu en échec par une simple « défaillance » ? Comment expliquer que le mal soit partout — et triomphe chaque fois ? Chanter la gloire de Dieu, c’est chanter la grandeur du mal.
— Tu blasphèmes.
Il s’arrêta de marcher et se tourna vers moi :
— L’histoire de l’humanité n’est que l’histoire de la cruauté, de la violence, de la destruction. Personne ne peut le nier. Comment expliques-tu cela ?
Je n’aimais pas son regard derrière ses lunettes. Ses yeux brillaient d’un éclat fiévreux, infecté. Je refusai de répondre, pour ne pas être confronté à cette énigme aussi vieille que le monde : le versant violent, maléfique, désespéré de l’humanité.
— Je vais te le dire, reprit-il en posant sa main sur mon épaule. Parce que le mal est une force réelle. Une puissance au moins égale au bien. Dans l’univers, deux forces antithétiques sont en lutte. Et le combat est loin d’être joué.
— On se croirait revenu au manichéisme.
— Et pourquoi pas ? Tous les monothéismes sont des dualismes déguisés. L’histoire du monde, c’est l’histoire d’un duel. Sans arbitre.
Les feuilles bruissaient sous nos pas. Mon enthousiasme de rentrée s’était évaporé. Finalement, je me serais passé de cette rencontre. J’accélérai le pas vers le bureau des inscriptions :
— Je ne sais pas ce que tu as étudié ces dernières années mais tu es tombé dans l’occultisme.
— Au contraire, dit-il en me rattrapant, j’ai planché sur les sciences modernes ! Partout, le mal est à l’œuvre. En tant que force physique, en tant que mouvement psychique. La loi des équilibres : c’est aussi simple que cela.
— Tu enfonces des portes ouvertes.
— Ces portes, on les oublie trop souvent sous couvert de complexité, de profondeur. À l’échelle cosmique, par exemple, la puissance négative règne en maîtresse. Songe aux explosions d’énergie des étoiles, qui finissent par devenir des trous noirs, des gouffres négatifs, qui aspirent tout dans leur sillage…
Je compris que Luc préparait déjà sa thèse. Il œuvrait à je ne sais quel délire sur l’envers du monde. Une sorte d’anthologie du mal universel.
— Prends la psychanalyse, fit-il en perçant l’air avec sa clope. De quoi s’occupe-t-elle ? De notre versant noir, de nos désirs interdits, de notre besoin de destruction. Ou le communisme, tiens. Belle idée au départ. Pour parvenir à quoi ? Au plus grand génocide du siècle. Quoi qu’on fasse, quoi qu’on pense, on revient toujours à notre part maudite. Le XX esiècle en est le manifeste suprême.
— Tu pourrais raconter n’importe quelle aventure humaine de cette manière. C’est trop simpliste.
Luc alluma une cigarette à son mégot :
— Parce que c’est universel. L’histoire du monde se résume à ce combat entre deux forces. Par un étrange défaut du regard, le christianisme, qui a pourtant mis un nom sur le mal, veut nous faire croire qu’il s’agit d’un phénomène annexe. On ne gagne rien à sous-estimer son ennemi !
J’étais parvenu au bureau administratif. Je montai la première marche et demandai avec irritation :
— Qu’est-ce que tu veux prouver ?
— Après ta thèse, tu entres au séminaire ?
— Pendant ma thèse, tu veux dire. L’année prochaine, je compte aller à Rome.
Un rictus coupa son visage.
— Je te vois bien prêcher dans une église à moitié vide, devant une poignée de vieillards. Pas trop de risques à choisir ce genre de voie. Tu me fais penser à un médecin qui chercherait un hôpital de bien-portants.
— Tu voudrais quoi ? criai-je tout à coup. Que je devienne missionnaire ? Que je parte convertir des animistes sous les tropiques ?
— Le mal, répliqua Luc d’un ton calme. Voilà la seule chose importante. Servir le Seigneur, c’est combattre le mal. Il n’y a pas d’autre route.
— Toi, qu’est-ce que tu vas faire ?
— Je vais sur le terrain. Regarder le diable dans les yeux.
— Tu renonces au séminaire ?
Luc déchira son dossier d’inscription :
— Bien sûr. Et à ma thèse aussi. Je t’ai fait marcher. Pas question pour moi de rempiler cette année. Je suis juste venu ici chercher un certificat. Ces cons-là m’ont donné un dossier parce qu’ils m’ont pris pour un mouton. Comme toi.
— Un certificat ? Pour quoi faire ?
Luc ouvrit ses mains. Les fragments de papier s’envolèrent, rejoignant les feuilles mortes.
— Je pars au Soudan. Avec les Pères Blancs. Missionnaire laïque. Je veux affronter la guerre, la violence, la misère. Le temps des discours, c’est terminé. Place aux actes !
J’aurais pu me rendre à Vernay les yeux fermés. L’A6 d’abord, porte de Châtillon, direction Nantes-Bordeaux, l’A10, vers Orléans, puis l’A11, en suivant les panneaux de Chartres.
Les voitures fonçaient mais la pluie retenait leurs phares, traçant des lignes distinctes, des traits de lumière semblables aux filaments à l’intérieur d’une ampoule. À 7 heures du matin, le jour n’était pas encore levé.
Je réfléchissais aux informations que j’avais collectées à l’aube. Après un sommeil en pointillé, je m’étais réveillé pour de bon à 4 heures du matin. Sur Google, j’avais frappé les quatre lettres fatidiques : COMA. Des milliers d’articles étaient sortis. Histoire d’installer une note d’espoir dans ma recherche, et de la limiter, j’avais ajouté un autre mot : RÉVEIL.
Pendant deux heures, j’avais lu des témoignages de réveils soudains, de retours progressifs à la conscience, et aussi d’expériences de mort imminente. J’étais surpris par la fréquence de ce phénomène. Sur cinq victimes d’infarctus ayant entraîné un coma momentané, au moins une subissait cette « mort temporaire », marquée d’abord par une sensation de décorporation, puis la vision d’un long tunnel et d’une lumière blanche, que beaucoup assimilaient au Christ lui-même. Luc avait-il éprouvé ce grand flash ? Reviendrait-il un jour à la conscience pour nous le raconter ?
Je dépassai la cathédrale de Chartres, avec ses deux flèches asymétriques. La plaine de la Beauce se déroulait à perte de vue. Je sentais des fourmillements dans les mains — je me rapprochais de la maison de Vernay. Roulant encore une cinquantaine de kilomètres, j’empruntai la bretelle de sortie de Nogent-le-Rotrou et m’engageai sur la nationale. Alors, je plongeai dans la véritable campagne, au moment même où le soleil émergeait.
Les collines s’élevaient, les vallons se creusaient, et les champs noirs, couverts de givre, scintillaient dans la clarté matinale. Je baissai ma vitre et respirai les parfums de feuilles, les odeurs d’engrais, l’air froid de la nuit qui ne voulait pas reculer.
Trente kilomètres encore. Je contournai Nogent-le-Rotrou et pris une départementale, à la frontière de l’Orne et de l’Eure-et-Loir. À gauche, après dix kilomètres, un panneau apparut : PETIT-VERNAY. Je m’engageai dans l’étroit chemin et roulai trois cents mètres. Au premier virage, un portail de bois blanc apparut. Je regardai ma montre : huit heures moins le quart. J’allais pouvoir mener ma reconstitution, à la seconde près.
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