Cecilia Bloch, Ingrid Coralin.
Mes fantômes familiers, ma seule famille…
Je me secouai et vérifiai ma montre. Presque 20 heures — le temps d’agir. Je montai un étage. Composai le code d’accès de la Brigade des Stups et pénétrai dans les bureaux. Je croisai, sur la droite, l’open-space du groupe d’enquête de Luc. Pas un rat. À croire qu’ils s’étaient tous retrouvés ailleurs — peut-être dans une de leurs brasseries habituelles pour boire en silence. Les hommes de Luc étaient les plus durs du Quai des Orfèvres. Je souhaitais bonne chance aux gars de l’IGS qui allaient les interroger. Les flics ne lâcheraient pas un mot.
Je dépassai la porte de Luc sans m’arrêter, lançant un coup d’œil dans les pièces voisines : personne. Je revins sur mes pas, tournai la poignée — fermée. Je tirai de ma poche un trousseau de passes et fis jouer la serrure en quelques secondes. Je pénétrai sans bruit à l’intérieur.
Luc avait fait le ménage. Sur le bureau, pas un papier. Sur les murs, pas un avis de recherche. Au sol, pas un dossier en retard. Si Luc avait vraiment voulu partir, il n’aurait pas procédé autrement. Le goût du secret : une des clés du personnage.
Je restai immobile quelques secondes, laissant les lieux venir à moi.
Le repaire de Luc n’était pas plus grand que le mien mais il disposait d’une fenêtre. Je contournai le bureau — un meuble des années trente que Luc avait acheté dans une brocante — et m’approchai du panneau de liège derrière le fauteuil. Quelques photos y étaient encore fixées. Pas des clichés professionnels : des portraits de Camille, huit ans, et d’Amandine, six ans. Dans l’obscurité, leurs sourires flottaient sur le papier glacé comme à la surface d’un lac. Des dessins d’enfants se détachaient aussi — des fées, des maisons peuplées d’une petite famille, « papa » armé d’un gros pistolet poursuivant les « marchands de drogue ». Je posai mes doigts sur ces images et murmurai : « Qu’est-ce que t’as fait ? Putain, qu’est-ce que t’as fait ?… »
J’ouvris chaque tiroir. Dans le premier, des fournitures, des menottes, une bible. Dans le deuxième et le troisième, des dossiers récents — des affaires sorties. Rapports impeccables, notes de service bien léchées. Jamais Luc n’avait travaillé avec ce degré d’ordre. Il s’était livré ici à une mise en scène. Un bureau de premier de la classe.
Je m’arrêtai sur l’ordinateur. Aucune chance que le PC contienne un scoop mais je voulais en avoir le cœur net. J’appuyai, machinalement, sur la barre d’espace. L’écran s’alluma. J’attrapai la souris et cliquai sur une des icônes. Le programme me demanda un mot de passe. Je tapai la date de naissance de Luc, à tout hasard. Refus. Les prénoms de Camille et d’Amandine. Deux refus, coup sur coup. J’allais tenter une quatrième possibilité quand la lumière jaillit.
— Qu’est-ce que tu fous là ?
Sur le seuil, se tenait Patrick Doucet, dit « Doudou », numéro deux du groupe de Luc. Il avança d’un pas et répéta :
— Qu’est-ce que tu fous dans ce putain de bureau ?
Sa voix sifflait entre ses lèvres serrées. Je ne retrouvai ni mon souffle, ni ma voix. Doudou était le plus dangereux de l’équipe. Une tête brûlée dopée aux amphètes qui avait fait ses armes à la BRI et vivait pour le « saute-dessus ». La trentaine, une tête d’ange malade, des épaules de culturiste, carrées dans un blouson de cuir râpé. Il portait les cheveux courts sur les côtés, longs sur la nuque. Détail raffiné : sur la tempe droite, trois griffes étaient rasées.
Doudou désigna l’ordinateur allumé.
— Toujours à fouiller la merde, hein ?
— Pourquoi la merde ?
Il ne répondit pas. Des ondes de violence lui secouaient les épaules. Son blouson s’ouvrait sur la crosse d’un Glock 21 — un calibre .45, l’arme régulière du groupe.
— Tu pues l’alcool, remarquai-je.
Le flic avança encore. Je reculai, la trouille au ventre.
— Y’a pas de quoi boire un coup, peut-être ?
J’avais vu juste. Les hommes de Luc étaient partis se bourrer la gueule. Si les autres rappliquaient maintenant, je me voyais bien dans la peau du flic lynché par les collègues d’un service rival.
— Qu’est-ce que tu cherches ? me souffla-t-il en pleine face.
— Je veux savoir comment Luc en est arrivé là.
— T’as qu’à regarder ta vie. T’auras la réponse.
— Luc n’aurait jamais renoncé à l’existence. Quelle qu’elle soit. Elle est un don de Dieu et…
— Commence pas avec tes sermons.
Doudou ne me quittait pas des yeux. Seul, le bureau nous séparait. Je remarquai qu’il vacillait légèrement : ce détail me rassura. Complètement ivre. J’optai pour les questions franches :
— Comment était-il ces dernières semaines ?
— Qu’est-ce que ça peut te foutre ?
— Sur quoi travaillait-il ?
Le flic se passa la main sur la figure. Je me glissai le long du mur et m’éloignai.
— Il a dû se passer quelque chose…, continuai-je sans le lâcher du regard. Peut-être une enquête qui lui a foutu le moral par terre…
Doudou ricana :
— Qu’est-ce que tu cherches ? L’affaire qui tue ?
Dans son cirage, il avait trouvé le mot juste. Si je devais me résoudre au suicide de Luc, c’était une de mes hypothèses : une enquête qui l’aurait fait basculer dans un désespoir sans retour. Une affaire qui aurait bouleversé son credo catholique. J’insistai :
— Sur quoi bossiez-vous, merde ?
Doudou me suivait du coin de l’œil, alors que je reculais toujours. En guise de réponse, il émit un rot sonore. Je souris à mon tour :
— Fais le malin. Demain, ce seront les Bœufs qui te poseront la question.
— Je les emmerde.
Le flic frappa l’ordinateur du poing. Sa gourmette lança un éclair d’or. Il hurla :
— Luc a rien à se reprocher, tu piges ? On a rien à se reprocher ! Putain de Dieu !
Je revins sur mes pas et éteignis le computeur avec douceur.
— Si c’est le cas, murmurai-je, t’as intérêt à changer d’attitude.
— Maintenant, tu parles comme un avocat.
Je me plantai devant lui. J’en avais marre de son mépris à deux balles :
— Écoute-moi bien, ducon. Luc, c’est mon meilleur pote, O.K. ? Alors, arrête de me regarder comme une balance. Je trouverai la raison de son acte, quelle qu’elle soit. Et c’est pas toi qui m’en empêcheras.
Disant cela, je me dirigeai vers la porte. Quand je franchis le seuil, Doudou cracha :
— Personne chantera, Durey. Mais si tu remues la merde, tout le monde s’ra éclaboussé.
— Et si tu m’en disais un peu plus ? lançai-je par-dessus mon épaule.
En guise de réponse, le flic brandit un majeur bien raide.
À ciel ouvert.
Un escalier à ciel ouvert. Lorsque j’avais visité l’appartement pour la première fois, j’avais tout de suite su que je le prendrais à cause de ce détail. Des marches dallées de tomettes, surplombant une cour du XVIII esiècle, enroulées autour d’une rampe de fer couverte de lierre. Immédiatement, j’y avais éprouvé une sensation de bien-être — de pureté. Je m’imaginais revenir du boulot et grimper ces degrés apaisants, comme si je traversais un sas de décontamination.
Je ne m’étais pas trompé. J’avais placé ma part d’héritage dans ce trois-pièces du Marais et, depuis quatre ans, j’éprouvais chaque jour la vertu magique de l’escalier. Quelles que soient les horreurs du boulot, la spirale et ses feuilles me nettoyaient. Je me déshabillais sur le seuil de ma porte, fourrais directement mes fringues dans un sac de pressing et plongeais sous la douche, achevant le processus de purification.
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