Nausée, envie de dormir. J’ôtai mon trench-coat et conservai ma veste, malgré la chaleur. J’aimais la sensation familière de sa doublure en soie. Une seconde peau. Je m’assis dans mon fauteuil et considérai ma troisième peau : mon bureau. Cinq mètres carrés sans fenêtre, où s’entassaient les dossiers au point de couvrir les murs.
Je lançai un regard à la pile de paperasses que j’avais récoltée. Procès-verbaux d’auditions ou d’interpellations, factures détaillées de téléphone, relevés bancaires de suspects, « réquises » que les juges m’accordaient enfin. Et aussi : la revue de presse criminelle, qui tombait matin et soir, provenant du cabinet du ministère de l’Intérieur, ainsi que les télégrammes résumant les affaires les plus importantes en Île-de-France. Le bain de boue habituel. Le tout couvert de Post-it collés par mes lieutenants, signalant les résultats ou les impasses de la journée.
La nausée, en force. Je ne voulais même pas écouter mes messages. Ni sur mon portable, ni sur ma ligne fixe. Je contactai plutôt la gendarmerie de Nogent-le-Rotrou, la ville la plus proche de Vernay, et demandai à parler au capitaine qui avait supervisé le sauvetage de Luc. L’homme me confirma les informations de Svendsen. Le corps lesté, le transfert en urgence, la résurrection.
Je raccrochai, palpai mes poches, trouvai mes sans-filtre. J’attrapai une clope, mon briquet et, tout en réfléchissant, savourai chaque détail du rituel. Le paquet bruissant, intime ; le parfum oriental qui s’en dégageait, mêlé aux effluves d’essence du Zippo ; les grains de tabac qui restaient sur mes doigts, comme des fétus d’or. Puis, enfin, la gorgée de feu jusqu’au fond de ma poitrine…
18 heures. Je commençai enfin le décryptage des documents. Les Post-it. Déjà, des signes de solidarité : « Avec toi. Franck. » « Rien n’est perdu. Gilles. » « C’est le moment d’avoir du cran ! Philippe. » Je décollai ces messages et les plaçai à l’écart.
Alors seulement, je me plongeai dans le boulot, comptant les bons et les mauvais points de la journée. Foucault m’informait que la DPJ de Louis-Blanc refusait de nous communiquer le dossier concernant un corps tailladé, retrouvé près de Stalingrad. Ce meurtre pouvait être lié à un règlement de comptes entre dealers sur lequel nous enquêtions depuis un mois, à la Villette. Le refus ne m’étonnait pas. Toujours la vieille rivalité entre cette DPJ et la Crime. Chacun chez soi et les cadavres seront bien gardés.
Message suivant, plus constructif. Quinze jours auparavant, un camarade de promotion, basé à la DPJ de Cergy-Pontoise, m’avait demandé conseil sur un meurtre : une femme, 59 ans, esthéticienne, assassinée dans son parking. Seize coups de rasoir. Pas de vol, pas de viol. Aucun témoin. Les enquêteurs avaient envisagé un crime passionnel, puis un acte pervers — pour se retrouver dans une impasse.
En observant les photos du cadavre, j’avais remarqué plusieurs détails. Les angles d’attaque du rasoir révélaient que l’assassin était de même taille que sa victime, plutôt petite. L’arme était singulière : un coupe-chou à l’ancienne, qu’on ne trouve plus que dans les brocantes. Un tel instrument pouvait appartenir à un meurtrier de sexe féminin. Dans les règlements de comptes entre putes, par exemple, c’est l’arme qu’on utilise — une arme qui défigure —, alors que les hommes jouent plutôt du couteau et frappent au ventre.
Mais surtout, les plaies étaient concentrées sur le visage, la poitrine, le bas-ventre. Le meurtrier s’était acharné sur les parties qui désignaient le sexe. Il s’était surtout attardé sur la figure, coupant le nez, les lèvres, les yeux. En défigurant sa victime, l’assassin s’était peut-être concentré sur sa propre image, comme s’il brisait un miroir. J’avais aussi noté l’absence de plaies de défense, induites par des mouvements de lutte ou de protection : l’esthéticienne ne s’était pas méfiée. Elle connaissait son agresseur. J’avais demandé à mon collègue de Cergy si la morte n’avait pas une fille ou une sœur. Mon pote de promotion avait promis d’interroger de nouveau la famille. Le Post-it disait simplement : « La fille a avoué ! »
Je mis de côté les factures de téléphone, les relevés bancaires — pas assez concentré pour décrypter quoi que ce soit. Passai à une autre liasse, fraîchement imprimée : un rapport de constatation, sur une scène de crime que j’avais manquée la veille. Mon troisième de groupe, Meyer, était le procédurier de l’équipe, l’écrivain de la bande. Licencié en lettres, il mettait un soin particulier à rédiger ces constates — et savait y faire pour évoquer les lieux du meurtre.
Tout de suite, je fus dans l’histoire. Le Perreux, midi, l’avant-veille. À l’heure du déjeuner, un ou plusieurs agresseurs avaient pénétré dans une bijouterie avant que la gérante ait pu actionner l’alarme. Ils avaient emporté la caisse, les bijoux — et la femme. On l’avait retrouvée assassinée dans les bois qui bordent la Marne, le lendemain matin, à demi enterrée. C’était ce lieu que décrivait Meyer : le corps à moitié enseveli, l’humus, les feuilles mortes. Et les chaussures de la victime, posées perpendiculairement à côté de la sépulture. Pourquoi les chaussures ?
Un souvenir prit forme dans ma mémoire. À l’époque de mes aspirations humanitaires, avant de voyager en Afrique, j’avais sillonné la banlieue nord dans un bus distribuant nourriture, vêtements et soins aux familles nomades qui survivaient sous les ponts du périphérique. Pour l’occasion, j’avais étudié la culture des Rom. Sous leur aspect crado et dévoyé, j’avais découvert un peuple très structuré, suivant des règles strictes, notamment à propos de l’amour et de la mort. Lors d’un enterrement, une histoire identique, justement, m’avait frappé. Les gitans avaient déchaussé le corps avant de l’inhumer et posé ses bottes près de la sépulture. Pourquoi ? Je ne m’en souvenais plus mais la similitude méritait d’être creusée.
J’attrapai mon téléphone et appelai Malaspey. Le plus froid de mon groupe, et le moins bavard. Le seul qui ne risquait pas de me parler de Luc. Sans préambule, je lui ordonnai de trouver un spécialiste des Rom et de vérifier leurs rites funéraires. Si mon soupçon se confirmait, il faudrait gratter autour des communautés tsiganes du 94. Malaspey acquiesça puis raccrocha, comme prévu, sans un mot personnel.
Retour à la paperasse. En vain. Plus moyen de me concentrer. Je laissai tomber les auditions et contemplai mon capharnaüm, les murs tapissés de dossiers non sortis, c’est-à-dire, en langage de flic, non résolus. Des affaires anciennes que je refusais de classer. J’étais le seul enquêteur de la Brigade à conserver de tels documents. Le seul aussi à prolonger leur délai de prescription — dix années pour les crimes de sang —, en menant de temps à autre un interrogatoire ou en trouvant un fait nouveau.
J’observai, en haut d’une pile, la photographie punaisée d’une petite fille. Cecilia Bloch, dont le corps brûlé avait été retrouvé à quelques kilomètres de Saint-Michel-de-Sèze, en 1984. On n’avait jamais piégé le coupable — le seul indice était les bombes aérosol utilisées pour mettre le feu au corps. Pensionnaire à Sèze, j’avais été obsédé par cette affaire. Une question me hantait : le meurtrier avait-il d’abord tué la petite ou l’avait-il brûlée vive ? Quand j’étais devenu flic, j’avais exhumé le dossier. J’étais retourné sur les lieux. J’avais interrogé les gendarmes, les habitants proches — sans résultat.
Une autre enfant figurait sur le mur. Ingrid Coralin. Orpheline qui devait avoir aujourd’hui douze ans et grandissait de foyer en foyer. Une gamine dont j’avais indirectement tué les parents, en 1996, et à qui je versais, anonymement, une pension.
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