Il s’était relevé et consultait discrètement sa montre.
« Il faut que je mette les choses en route maintenant. Il faut que j’y aille. D’accord ? Je vais appeler le lieutenant Bounine — vous vous souvenez de Bounine ? Vous l’avez vu hier soir — et je vais lui demander de vous ramener chez vous. »
A mi-chemin de la porte, il se retourna vers elle.
« Au fait, je m’appelle Souvorine. Felix Souvorine. »
Le milicien et l’employé de la morgue attendaient dans le couloir. « Laissez-la, dit Souvorine. Elle ira bien. » Ils le regardaient avec un drôle d’air. Il se demanda si c’était du mépris, ou un respect prudent. Il n’était pas certain de savoir ce qu’il méritait le plus et n’avait pas le temps d’approfondir. Il leur tourna le dos et composa le numéro d’Arseniev à Iassenevo.
« Sergo ? Il faut que je parle au colonel… Oui, c’est urgent Et il faut que vous m’organisiez un moyen de transport… Oui — vous êtes prêt ? Il faut que vous me trouviez un avion. »
D’après son dossier au Parti, il y avait plus de soixante ans que Varvara Safanova vivait à la même adresse, quelque part dans le vieux quartier d’Arkhangelsk, à une dizaine de minutes en voiture des quais, dans un environnement entièrement construit en bois. On accédait aux maisons de bois par des escaliers en bois qui donnaient sur des trottoirs en bois — en vieux bois gris, délavé par les intempéries, dont on avait dû faire flotter les troncs sur la Dvina pour les acheminer jusque-là bien avant la Révolution. Cela formait un paysage hivernal assez pittoresque si l’on cachait les grands ensembles de béton qui se dressaient en arrière-plan. Des bûches s’empilaient près de certaines maisons et, çà et là, un ruban de fumée allait lécher les nuages bas.
Les rues étaient larges et désertes, gardées de chaque côté par des sentinelles de bouleau argenté, et la neige présentait une surface trompeusement lisse. Mais il n’y avait en fait pas de route, et la Toyota s’enfonça dans des ornières où l’on aurait pu s’enfouir jusqu’au tibia, tressautant et rebondissant le long des trottoirs jusqu’au moment où Kelso suggéra qu’ils finissent leurs recherches à pied.
Il attendit, frissonnant sur les caillebotis, pendant que O’Brian fourrageait dans le coffre. De l’autre côté de la rue, il y avait une douzaine de wagons de marchandises. Soudain une porte de fortune bricolée sur le flanc de l’un d’eux s’ouvrit, et une jeune femme en sortit, suivie par deux petits enfants tellement couverts qu’ils en étaient presque sphériques. Elle entreprit de traverser le grand champ de neige, les deux petits traînant derrière tout en contemplant Kelso avec une curiosité solennelle, jusqu’à ce qu’elle se retourne pour leur crier sèchement de se dépêcher.
O’Brian verrouilla la voiture. Il avait pris l’une des mallettes en aluminium. Kelso avait toujours la serviette.
« Tu as vu ça ? s’étonna Kelso. Il y a des gens qui vivent dans ces wagons de marchandises, là-bas. Non, mais tu as vu ? »
O’Brian émit un grognement et remonta sa capuche.
Ils descendirent la rue à pas pesants, passant devant une rangée de maisons délabrées et rapiécées, chacune inclinée suivant un angle original par rapport au sol. Chaque été, en dégelant, la terre devait bouger, et les maisons avec. Alors on clouait de nouvelles planches sur les nouvelles fissures, ce qui faisait que certains murs présentaient des couches de colmatage qui devaient remonter au temps des tsars. Il eut le sentiment que le temps s’était figé. Il n’était pas difficile d’imaginer Anna Safanova marchant, cinquante ans plus tôt, exactement là où ils marchaient, une paire de patins jetée en travers des épaules.
Il leur fallut encore dix minutes pour trouver la rue de la vieille dame, une allée en fait, guère plus, qui partait de la rue principale, après un bosquet de bouleaux, et débouchait sur l’arrière de la maison. La cour abritait quelques bêtes : des poules, un cochon, deux chèvres. Et, dominant tout cela, fantomatique dans la neige, se dressait une tour d’une quinzaine d’étages dont les lumières jaunes étaient visibles dans la partie inférieure.
O’Brian ouvrit sa mallette, en sortit sa caméra vidéo et commença à filmer. Kelso le regarda faire, malheureux.
« On ne devrait pas d’abord vérifier si elle est là ? Tu ne devrais pas lui demander d’abord l’autorisation ? — T’as qu’à la lui demander. Vas-y. »
Kelso examina le ciel. Les flocons paraissaient plus gros à présent, aussi lisses et potelés que des mains de bébé. Il se sentait une boule grosse comme le poing au creux de l’estomac. Il traversa la cour, respira l’odeur forte et chaude des chèvres, puis gravit les marches de bois branlantes qui conduisaient au porche côté jardin. Il s’immobilisa sur la troisième marche. La porte était entrouverte et, par l’embrasure étroite, il découvrit une vieille femme toute courbée appuyée sur une canne, qui les observait.
« Varvara Safanova ? » demanda-t-il.
Elle ne répondit pas tout de suite. Puis, au bout d’un moment, elle marmonna : « Qui la demande ? »
Il prit cela pour une invitation et franchit les dernières marches qui le séparaient de la porte. Il n’était pas très grand mais, lorsqu’il atteignit le porche en ruine, il eut l’impression d’être un géant. Elle souffrait, il s’en rendit compte, d’ostéoporose. Ses épaules lui arrivaient aux oreilles, ce qui lui donnait l’air méfiant.
Il baissa sa capuche et, pour la seconde fois de la matinée, débita son mensonge soigneusement préparé : ils étaient ici pour faire une émission sur les communistes ; ils cherchaient des gens qui avaient des souvenirs intéressants. C’était le Parti local qui leur avait donné son adresse. Et, pendant qu’il parlait, il ne cessait de l’évaluer, cherchant à faire coïncider cette silhouette voûtée avec la mère qui apparaissait fugitivement dans le journal de la jeune fille. « Maman est forte, comme toujours… C’est maman qui me conduit à la gare… J’embrasse ses joues si chères… » Elle avait ouvert un tout petit peu plus la porte pour mieux le regarder, aussi pouvait-il mieux la voir lui aussi. Mis à part son châle, elle portait des vêtements masculins — de vieux vêtements, ceux de son défunt mari, peut-être —, avec de grosses chaussettes et des bottes d’homme. Son visage était encore beau. Elle avait dû être éblouissante en son temps, cela se voyait dans le dessin de la mâchoire et des pommettes, dans l’acuité de son œil valide encore bleu-vert ; la cataracte avait rendu l’autre laiteux. Il ne fallait pas se donner beaucoup de mal pour l’imaginer en jeune communiste des années trente, fondatrice et pionnière d’une nouvelle civilisation, héroïne socialiste capable d’enthousiasmer un Shaw ou un Wells. Il supposa qu’elle avait dû déifier Staline.
« Eh oui, maman, c’est une maison modeste ! Deux étages seulement. Ton bon cœur bolchevique se réjouirait devant tant de simplicité ! »
« … Alors, si c’était possible, conclut-il, nous aimerions vous prendre un peu de votre temps. Nous vous en serions très reconnaissants. »
Mal à l’aise, il faisait passer la serviette de cuir d’une main dans l’autre. Il avait conscience de la neige qui s’accumulait en une masse froide sur ses épaules, de l’eau qui coulait sur son crâne, et de O’Brian qui les filmait, au pied de l’escalier.
Nom de Dieu, fichez-nous dehors, songea-t-il soudain. Dites-nous d’aller nous faire foutre et d’emporter nos mensonges avec nous. C’est ce que je ferais, si j’étais à votre place. Vous devez savoir ce qui nous amène ici.
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