— Déjà ? regretta Josh visiblement déçu. On n’a même pas eu le temps de faire connaissance.
— Je connais tout de toi, c’était… passionnant.
Elle embrassa Lauren et son mari, salua Josh d’un geste de la main qui signifiait « à jamais ! » puis elle quitta rapidement la terrasse. Elle avait dû taper dans l’œil de ce pauvre Josh parce qu’il lui emboîta le pas et l’accompagna sur le trottoir.
— Tu veux que je te dépose quelque part ? lui demanda-t-il. J’ai un…
— Coupé Mercedes, l’interrompit-elle. Je sais, tu me l’as dit deux fois. C’est gentil, mais je suis garée juste là.
Elle ouvrit le coffre de sa voiture, tandis que Josh restait planté derrière elle.
— Je demanderai ton numéro à Lauren, dit-il, je suis souvent dans le coin, on pourrait boire un café.
— Très bien, répondit Anna pour qu’il s’en aille, tout en ouvrant un grand sac en toile qui encombrait son coffre.
Josh poursuivit :
— En fait, tu ne m’as toujours pas dit ce que tu faisais comme métier.
Au moment où il terminait sa phrase, Anna sortit du sac un gilet pare-balles et l’enfila. Alors qu’elle ajustait les fixations autour de son corps, elle vit les yeux de Josh s’écarquiller et fixer l’écusson réfléchissant sur lequel était inscrit en lettres majuscules :
POLICE
— Je suis le chef-adjoint de la police d’Orphea, lui dit-elle en sortant un étui dans lequel était rangée son arme et qu’elle accrocha à sa ceinture.
Josh la dévisagea, hébété et incrédule. Elle monta dans sa voiture banalisée et démarra en trombe, faisant resplendir dans la lumière du soir tombant les éclairs bleus et rouges de ses gyrophares, avant d’enclencher sa sirène, attirant les regards de tous les passants.
D’après la centrale, un agent de la police d’État venait d’être agressé dans un immeuble tout proche. Toutes les patrouilles disponibles ainsi que l’officier de permanence avaient été appelés pour intervenir.
Elle descendit la rue principale à toute allure : les piétons en train de traverser retournèrent se réfugier sur les trottoirs et, dans les deux sens du trafic, les voitures se rangeaient sur le côté en la voyant approcher. Elle roulait au milieu de la route, pied au plancher. Elle avait l’expérience des appels d’urgence aux heures de pointe à New York.
Lorsqu’elle arriva au bas de l’immeuble, une patrouille de police était déjà sur place. En pénétrant dans le hall, elle tomba sur l’un de ses collègues qui redescendait les escaliers. Il lui cria :
— Le suspect s’est enfui par la porte arrière de l’immeuble !
Anna traversa tout le rez-de-chaussée jusqu’à l’issue de secours, à l’arrière du bâtiment, qui donnait sur une ruelle déserte. Un étrange silence régnait : elle tendit l’oreille, à l’affût d’un son qui puisse l’aiguiller, avant de reprendre sa course et d’arriver jusqu’à un petit parc désert. À nouveau, silence total.
Elle crut entendre un bruit dans les fourrés : elle sortit son arme de son étui et se précipita à l’intérieur du parc. Rien. Soudain, il lui sembla voir une ombre courir. Elle s’élança à sa poursuite, mais elle perdit rapidement sa trace. Elle finit par s’arrêter, désorientée et hors d’haleine. Le sang martelait ses tempes. Elle entendit un bruit derrière une haie de buissons : elle s’approcha lentement, le cœur battant. Elle vit une ombre, qui avançait à pas feutrés. Elle attendit le moment propice, puis elle bondit, braquant son arme sur le suspect et lui ordonnant de ne plus bouger. C’était Montagne, qui la braquait aussi.
— Putain, Anna, t’es cinglée ? s’écria-t-il.
Elle soupira et remit son arme dans son étui tout en se pliant en deux pour reprendre son souffle.
— Montagne, qu’est-ce que tu fous ici ? lui demanda-t-elle.
— Permets-moi de te retourner la question ! Tu n’es pas de service ce soir !
En sa qualité de chef-adjoint, Montagne était techniquement son supérieur hiérarchique. Elle n’était que deuxième adjoint.
— Je suis de permanence, expliqua Anna. La centrale m’a appelée.
— Dire que j’étais sur le point de le coincer ! s’agaça Montagne.
— De le coincer ? Je suis arrivée avant toi. Il n’y avait qu’une patrouille devant l’immeuble.
— Je suis passé par la rue arrière. Tu aurais dû donner ta position à la radio. C’est ce que les équipiers font. Ils communiquent les informations, ils ne jouent pas les têtes brûlées.
— J’étais seule, je n’avais pas de radio.
— Tu en as une dans ta voiture, non ? Tu fais chier, Anna ! Depuis ton premier jour ici, tu fais chier tout le monde !
Il cracha par terre et retourna en direction de l’immeuble. Anna le suivit. Bendham Road était à présent envahie de véhicules d’urgence.
— Anna ! Montagne ! les apostropha le chef Ron Gulliver en les voyant arriver.
— On l’a loupé, chef, maugréa Montagne. J’aurais pu l’avoir si Anna n’avait pas foutu la merde comme toujours.
— Va te faire foutre, Montagne ! s’écria-t-elle.
— Toi, va te faire foutre, Anna ! tempêta Montagne. Tu peux rentrer chez toi, c’est mon affaire !
— Non, c’est mon affaire ! Je suis arrivée avant toi.
— Rends-nous service à tous et dégage d’ici ! rugit Montagne.
Anna se tourna vers Gulliver pour le prendre à témoin.
— Chef… vous pouvez intervenir ?
Gulliver détestait les conflits.
— Tu n’es pas en service, Anna, dit-il d’une voix apaisante.
— Je suis de permanence !
— Laisse l’affaire à Montagne, trancha Gulliver.
Montagne eut un sourire triomphant et se dirigea vers l’immeuble, laissant Anna et Gulliver seuls.
— Ce n’est pas juste, chef ! fulmina-t-elle. Et vous laissez Montagne me parler de cette façon ?
Gulliver ne voulait rien entendre.
— S’il te plaît, Anna, ne fais pas une scène ! lui demanda-t-il gentiment. Tout le monde nous regarde. Je n’ai pas besoin de ça maintenant.
Il dévisagea la jeune femme d’un œil curieux puis lui demanda :
— Tu avais un rancard ?
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
— Tu as mis du rouge à lèvres.
— Je mets souvent du rouge à lèvres.
— Là, c’est différent. T’as une tête à avoir un rancard. Pourquoi tu n’y retournes pas ? On se verra au commissariat demain.
Gulliver se dirigea vers l’immeuble à son tour, la laissant toute seule. Elle entendit soudain une voix qui l’interpellait et tourna la tête. C’était Michael Bird, le rédacteur en chef de l’ Orphea Chronicle .
— Anna, lui demanda-t-il en arrivant à sa hauteur, que se passe-t-il ici ?
— Je n’ai pas de commentaires à faire, répondit-elle, je ne suis en charge de rien.
— Tu le seras bientôt, sourit-il.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Ben, quand tu reprendras la direction de la police de la ville ! Est-ce pour ça que tu viens de te disputer avec le chef-adjoint Montagne ?
— Je ne sais pas de quoi tu parles, Michael, affirma Anna.
— Vraiment ? répondit-il d’un air faussement étonné. Tout le monde sait que tu seras le prochain chef de la police.
Elle s’éloigna sans répondre et retourna à sa voiture. Elle enleva son gilet pare-balles, le jeta sur la banquette arrière et démarra. Elle aurait pu retourner au Café Athéna , mais elle n’en avait aucune envie. Elle rentra chez elle et s’installa sous le porche de sa maison avec un verre et une cigarette, et profita de la douceur de la soirée.
Je suis arrivée à Orphea le samedi 14 septembre 2013.
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