Il sortit son portable de sa poche et me montra le message en question, reçu à minuit, dans la nuit de lundi à mardi :
Je dois m’absenter quelque temps d’Orphea. C’est important. Je t’expliquerai tout.
— Et vous n’avez pas eu de nouvelles depuis ce message ? demandai-je.
— Non. Mais honnêtement, ça ne m’inquiète pas. Stephanie est une journaliste au caractère indépendant. Elle avance à son rythme sur ses articles. Je ne me mêle pas trop de ce qu’elle fait.
— Sur quoi travaille-t-elle en ce moment ?
— Le festival de théâtre. Chaque année, à la fin juillet, nous avons un important festival de théâtre à Orphea…
— Oui, je suis au courant.
— Eh bien, Stephanie avait envie de raconter le festival de l’intérieur. Elle rédige une série d’articles à ce sujet. En ce moment, elle interviewe les bénévoles qui assurent la pérennité du festival.
— Est-ce que c’est son genre de « disparaître » ainsi ? m’enquis-je.
— Je dirais « s’absenter », nuança Michael Bird. Oui, elle s’absente régulièrement. Vous savez, le métier de journaliste nécessite de quitter souvent son bureau.
— Est-ce que Stephanie vous a parlé d’une enquête d’envergure qu’elle menait ? interrogeai-je encore. Elle affirmait avoir un rendez-vous important à ce sujet lundi soir…
Je restais volontairement flou, ne souhaitant pas donner plus de détails. Mais Michael Bird secoua la tête.
— Non, me dit-il, elle ne m’en a jamais parlé.
Au sortir de la rédaction, Montagne, qui considérait qu’il n’y avait pas de quoi s’inquiéter, m’invita à quitter la ville.
— Le chef Gulliver voudrait savoir si vous allez partir maintenant.
— Oui, lui répondis-je, je crois que j’ai fait le tour.
De retour dans ma voiture, j’ouvris l’enveloppe trouvée dans la boîte aux lettres de Stephanie. C’était un relevé de carte de crédit. Je l’examinai attentivement.
En dehors des dépenses de sa vie courante (essence, courses au supermarché, quelques retraits au distributeur, des achats à la librairie d’Orphea), je remarquai de nombreux débits de péages routiers de l’entrée de Manhattan : Stephanie s’était régulièrement rendue à New York ces derniers temps. Mais surtout, elle s’était acheté un billet d’avion pour Los Angeles : un rapide aller-retour du 10 au 13 juin. Quelques dépenses sur place — notamment un hôtel — confirmaient qu’elle avait bien effectué ce voyage. Peut-être avait-elle un petit copain en Californie. En tous les cas, c’était une jeune femme qui bougeait beaucoup. Il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’elle s’absentât. Je pouvais parfaitement comprendre la police locale : aucun élément ne penchait en faveur de la thèse d’une disparition. Stephanie était majeure et libre de faire ce qu’elle voulait sans avoir de comptes à rendre. Faute d’éléments, j’étais à mon tour sur le point de renoncer à cette enquête, lorsque je fus frappé par un détail. Un élément clochait : la rédaction de l’ Orphea Chronicle . Son décor ne collait pas du tout avec l’image que je m’étais faite de Stephanie. Je ne la connaissais certes pas, mais l’aplomb avec lequel elle m’avait interpellé trois jours auparavant m’avait fait l’imaginer plutôt au New York Times que dans un journal local d’une petite ville balnéaire des Hamptons. C’est ce détail qui me poussa à creuser encore un peu plus loin et à rendre visite aux parents de Stephanie, qui vivaient à Sag Harbor, à vingt minutes de là.
Il était 19 heures.
* * *
Au même instant, sur la rue principale d’Orphea, Anna Kanner se garait devant le Café Athéna où elle avait rendez-vous pour dîner avec Lauren, son amie d’enfance, et Paul, le mari de cette dernière.
Lauren et Paul étaient ceux de ses amis qu’Anna voyait le plus régulièrement depuis qu’elle avait quitté New York pour s’établir à Orphea. Les parents de Paul possédaient une maison de vacances à Southampton, à une quinzaine de miles de là, où ils venaient régulièrement passer de longs week-ends, quittant Manhattan dès le jeudi pour éviter le trafic.
Alors qu’Anna s’apprêtait à descendre de sa voiture, elle vit Lauren et Paul, déjà attablés sur la terrasse du restaurant, et elle remarqua surtout qu’un homme les accompagnait. Comprenant aussitôt ce qui se passait, Anna téléphona à Lauren.
— Tu m’as organisé un rancard, Lauren ? lui demanda-t-elle dès que celle-ci décrocha.
Il y eut un instant de silence gêné.
— Peut-être que oui, finit par répondre Lauren. Comment le sais-tu ?
— Mon instinct, lui mentit Anna. Enfin, Lauren, pourquoi tu m’as fait ça ?
Le seul reproche qu’Anna pouvait faire à son amie était qu’elle passait son temps à se mêler de sa vie sentimentale en essayant de la caser avec le premier venu.
— Celui-là, tu vas l’adorer, assura Lauren, après s’être éloignée de la table pour que l’homme qui les accompagnait n’entende pas sa conversation. Fais-moi confiance, Anna.
— Tu sais quoi, Lauren, en fait ce n’est pas idéal ce soir. Je suis encore au bureau et j’ai une tonne de paperasse à terminer.
Anna s’amusa de voir Lauren s’agiter sur la terrasse.
— Anna, je t’interdis de me poser un lapin ! Tu as 33 ans, tu as besoin d’un mec ! Ça fait combien de temps que tu n’as pas baisé, hein ?
Ça, c’était l’argument que Lauren utilisait en dernier recours. Mais Anna n’était vraiment pas d’humeur à se farcir un rendez-vous arrangé.
— Je suis désolée, Lauren. En plus, je suis de permanence…
— Oh, ne commence pas avec ta permanence ! Il ne se passe jamais rien dans cette ville. Tu as le droit de t’amuser un peu aussi !
À cet instant, un automobiliste klaxonna et Lauren l’entendit à la fois dans la rue et à travers le téléphone.
— Alors là, ma vieille, tu es grillée ! s’exclama-t-elle en se précipitant sur le trottoir. Où es-tu ?
Anna n’eut pas le temps de réagir.
— Je te vois ! s’écria Lauren. Si tu crois que tu vas te débiner comme ça et me planter maintenant ? Tu te rends compte que tu passes la plupart de tes soirées toute seule, comme une grand-mère ! Tu sais, je me demande si tu as fait le bon choix en venant t’enterrer ici…
— Oh, pitié, Lauren ! J’ai l’impression d’entendre mon père !
— Mais si tu continues comme ça, tu vas finir ta vie toute seule, Anna !
Anna éclata de rire et sortit de sa voiture. Si on lui avait donné une pièce de monnaie chaque fois qu’elle s’était entendu dire cela, elle nagerait aujourd’hui dans une piscine remplie d’argent. Elle était cependant bien obligée d’avouer qu’à ce stade, elle ne pouvait pas donner tort à Lauren : elle était fraîchement divorcée, sans enfant, et vivait seule à Orphea.
Selon Lauren, la cause des échecs amoureux successifs d’Anna était double : ils tenaient d’une part à son manque de bonne volonté, et d’autre part à son métier qui « faisait peur aux hommes ». « Je ne leur dis jamais d’avance ce que tu fais dans la vie, avait expliqué Lauren à plusieurs reprises en parlant à Anna des rendez-vous qu’elle lui arrangeait. Je pense que ça les intimide. »
Anna rejoignit la terrasse. Le candidat du jour s’appelait Josh. Il avait cet air affreux des hommes trop sûrs d’eux. Il salua Anna en la dévorant des yeux de façon gênante, soufflant d’une haleine fatiguée. Elle sut aussitôt que ce ne serait pas ce soir-là qu’elle rencontrerait le prince charmant.
* * *
— Nous sommes très inquiets, capitaine Rosenberg, me dirent à l’unisson Trudy et Dennis Mailer, les parents de Stephanie, dans le salon de leur coquette maison de Sag Harbor.
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