Vers 20 heures 30, ce fameux soir du 30 juillet, Jesse et moi dînions au bar tout en échangeant gaiement quelques mots avec Natasha et Darla qui nous tournaient autour. Soudain mon bip et celui de Jesse se mirent à sonner simultanément. Nous nous dévisageâmes l’un l’autre d’un air inquiet.
— Pour que vos deux bips sonnent en même temps, ça doit être grave, releva Natasha.
Elle nous désigna la cabine téléphonique du restaurant ainsi qu’un combiné sur le comptoir. Jesse se dirigea vers la cabine, j’optai pour le comptoir. Nos deux appels furent brefs.
— On a un appel général pour un quadruple meurtre, expliquai-je à Natasha et Darla après avoir raccroché, me précipitant vers la porte.
Jesse était en train d’enfiler sa veste.
— Grouille-toi, le tançai-je. La première unité de la brigade criminelle qui sera sur les lieux aura l’enquête.
Nous étions jeunes et ambitieux. C’était là l’opportunité de notre première enquête d’importance ensemble. J’étais un policier plus expérimenté que Jesse et j’avais déjà le grade de sergent. Ma hiérarchie m’appréciait énormément. Tout le monde disait que j’allais faire une carrière de grand flic.
Nous courûmes dans la rue jusqu’à la voiture et nous engouffrâmes dans l’habitacle, moi côté conducteur, Jesse côté passager.
Je démarrai en trombe et Jesse ramassa le gyrophare posé sur le plancher. Il l’enclencha et le posa, par la fenêtre ouverte, sur le toit de notre voiture banalisée, illuminant la nuit d’un éclat rouge.
C’est ainsi que tout commença.
JESSE ROSENBERG
Jeudi 26 juin 2014
30 jours avant la première
J’avais imaginé que je passerais ma dernière semaine au sein de la police à flâner dans les couloirs et à boire des cafés avec mes collègues pour leur faire mes adieux. Mais depuis trois jours, j’étais enfermé dans mon bureau du matin au soir, plongé dans le dossier d’enquête du quadruple meurtre de 1994, que j’avais ressorti des archives. La visite de cette Stephanie Mailer m’avait ébranlé : je ne pouvais penser à rien d’autre qu’à cet article, et à cette phrase qu’elle avait prononcée : « La réponse était juste sous vos yeux. Vous ne l’avez simplement pas vue. »
Mais il me semblait que nous avions tout vu. Plus je ressassais le dossier, plus je me confortais dans l’idée qu’il s’agissait de l’une des plus solides enquêtes que j’aie menées dans ma carrière : tous les éléments étaient là, les preuves contre l’homme considéré comme le meurtrier étaient accablantes. Derek et moi avions travaillé avec un sérieux et une minutie implacables. Je ne trouvais pas la moindre faille. Comment aurions-nous donc pu nous tromper de coupable ?
Cet après-midi-là, Derek, justement, débarqua dans mon bureau.
— Qu’est-ce que tu fabriques, Jesse ? Tout le monde t’attend à la cafétéria. Les collègues du secrétariat t’ont fait un gâteau.
— J’arrive, Derek, désolé, j’ai un peu la tête ailleurs.
Il regarda les documents éparpillés sur mon bureau, en attrapa un et s’écria :
— Ah non, ne me dis pas que tu gobes les conneries de cette journaliste ?
— Derek, je voudrais juste m’assurer que…
Il ne me laissa pas finir ma phrase :
— Jesse, le dossier était béton ! Tu le sais aussi bien que moi. Allez, viens, tout le monde t’attend.
J’acquiesçai.
— Donne-moi une minute, Derek. J’arrive.
Il soupira et sortit de mon bureau. J’attrapai la carte de visite posée devant moi et composai le numéro de Stephanie. Son téléphone était éteint. J’avais déjà essayé de l’appeler la veille, sans succès. Elle-même ne m’avait pas recontacté depuis notre rencontre de lundi et je décidai de ne pas insister davantage. Elle savait où me trouver. Je finis par me dire que Derek avait raison : rien ne permettait de douter des conclusions de l’enquête de 1994, et c’est l’esprit apaisé que je rejoignis mes collègues à la cafétéria.
Mais en remontant dans mon bureau, une heure plus tard, je trouvai un fax de la police d’État de Riverdale, dans les Hamptons, qui annonçait la disparition d’une jeune femme : Stephanie Mailer, 32 ans, journaliste. Sans nouvelles d’elle depuis lundi.
Mon sang ne fit qu’un tour. J’arrachai la page de la machine et me ruai sur le téléphone pour contacter le poste de Riverdale. À l’autre bout du fil, un policier m’expliqua que les parents de Stephanie Mailer étaient venus en début d’après-midi, inquiets que leur fille ne se soit pas manifestée depuis lundi.
— Pourquoi les parents ont-ils directement contacté la police d’État et pas la police locale ? demandai-je.
— Ils l’ont fait, mais la police locale n’a apparemment pas pris l’affaire au sérieux. Du coup, je me suis dit qu’il valait mieux faire remonter ça directement à la brigade des crimes majeurs. Ce n’est peut-être rien, mais je préférais vous donner l’information.
— Vous avez bien fait. Je m’en occupe.
La mère de Stephanie, à qui je téléphonai aussitôt, me fit part de sa plus grande inquiétude. Son dernier échange avec sa fille datait de lundi matin. Depuis, plus rien. Son portable était coupé. Aucune des amies de Stephanie n’avait pu la joindre non plus. Elle avait fini par se rendre à l’appartement de sa fille avec la police locale, mais il n’y avait personne.
J’allai immédiatement trouver Derek dans son bureau de la brigade administrative.
— Stephanie Mailer, lui dis-je, la journaliste qui est venue ici lundi, a disparu.
— Qu’est-ce que tu me racontes, Jesse ?
Je lui tendis l’avis de disparition.
— Regarde toi-même. Il faut aller à Orphea. Il faut aller voir ce qui se passe. Tout ça ne peut pas être une coïncidence.
Il soupira :
— Jesse, tu n’es pas censé quitter la police ?
— Dans quatre jours seulement. Je suis encore flic pendant quatre jours. Lundi, quand je l’ai vue, Stephanie disait avoir un rendez-vous qui allait lui apporter les éléments manquant à son dossier…
— Laisse l’affaire à l’un de tes collègues, me suggéra-t-il.
— Hors de question ! Derek, cette fille m’a assuré qu’en 1994…
Il ne me laissa pas terminer ma phrase :
— On a bouclé l’enquête, Jesse ! C’est du passé ! Qu’est-ce qui te prend tout d’un coup ? Pourquoi veux-tu à tout prix te replonger là-dedans ? Tu as vraiment envie de revivre tout ça ?
Je regrettai son manque de soutien.
— Alors, tu ne veux pas venir à Orphea avec moi ?
— Non, Jesse. Désolé. Je crois que tu délires complètement.
C’est donc seul que je me rendis à Orphea, vingt ans après y avoir mis les pieds pour la dernière fois. Depuis le quadruple meurtre.
Il fallait compter une heure de route depuis le centre régional de la police d’État, mais pour gagner du temps, je m’affranchis des limitations de vitesse en enclenchant la sirène et les gyrophares de mon véhicule banalisé. Je pris l’autoroute 27 jusqu’à la bifurcation vers Riverhead, puis la 25 en direction du nord-ouest. La route, dans le dernier tronçon, traversait une nature somptueuse, entre forêt luxuriante et étangs parsemés de nénuphars. J’atteignis bientôt la route 17, longiligne et déserte, qui rejoignait Orphea et sur laquelle je filai comme une flèche. Un immense panneau routier m’annonça bientôt que j’étais arrivé.
BIENVENUE À ORPHEA, NEW YORK.
Festival national de théâtre, 26 juillet — 9 août
Il était 17 heures. Je pénétrai dans la rue principale, verdoyante et colorée. Je vis défiler les restaurants, les terrasses et les boutiques. L’ambiance était paisible et vacancière. À l’approche des festivités du 4 Juillet [1] Jour de la fête nationale américaine.
, les lampadaires avaient été ornés de bannières étoilées, et des panneaux annonçaient un feu d’artifice pour le soir de la fête nationale. Le long de la marina bordée de massifs de fleurs et de buissons taillés, des promeneurs flânaient entre les cabanons proposant des tours d’observation des baleines et ceux des loueurs de vélos. Cette ville semblait sortie tout droit d’un décor de film.
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