Mon premier arrêt fut au poste de la police locale.
Le chef Ron Gulliver, qui dirigeait la police d’Orphea, me reçut dans son bureau. Je n’eus pas besoin de lui rappeler que nous nous étions déjà rencontrés vingt ans plus tôt : il se souvenait de moi.
— Vous n’avez pas changé, me dit-il en me secouant la main.
Je ne pouvais pas en dire autant de lui. Il avait mal vieilli et passablement grossi. Bien qu’il ne fût plus l’heure de déjeuner et pas encore celle de dîner, il était en train de manger des spaghettis dans une barquette en plastique. Et tandis que je lui expliquais les raisons de ma venue, il avala la moitié de son plat de façon tout à fait dégoûtante.
— Stephanie Mailer ? s’étonna-t-il, la bouche pleine. Nous avons déjà traité cette affaire. Il ne s’agit pas d’une disparition. Je l’ai expliqué à ses parents qui sont décidément de fichus enquiquineurs. Ils sortent par la porte et ils rentrent par la fenêtre, ceux-là !
— Ce sont peut-être simplement des parents inquiets pour leur fille, lui fis-je remarquer. Ils n’ont pas eu de nouvelles de Stephanie depuis trois jours et disent que c’est très inhabituel. Vous comprendrez que je veuille traiter cela avec la diligence nécessaire.
— Stephanie Mailer a 32 ans, elle fait ce qu’elle veut, non ? Croyez-moi, si j’avais des parents comme les siens, j’aurais moi aussi envie de m’enfuir, capitaine Rosenberg. Vous pouvez être tranquille, Stephanie s’est simplement absentée quelque temps.
— Comment pouvez-vous en avoir la certitude ?
— C’est son patron, le rédacteur en chef de l’ Orphea Chronicle, qui me l’a dit. Elle lui a envoyé un message sur son portable lundi soir.
— Le soir de sa disparition, relevai-je.
— Mais puisque je vous dis qu’elle n’a pas disparu ! s’agaça le chef Gulliver.
À chacune de ses exclamations, un feu d’artifice al pomodoro sortait de sa bouche. Je reculai d’un pas pour éviter que les projections n’atterrissent sur ma chemise immaculée. Gulliver, après avoir dégluti, reprit :
— Mon adjoint a accompagné les parents chez elle. Ils ont ouvert avec leur double de la clé et inspecté : tout était en ordre. Le message reçu par son rédacteur en chef a confirmé qu’il n’y avait aucune raison de s’inquiéter. Stephanie n’a de comptes à rendre à personne. Ce qu’elle fait de sa vie ne nous regarde pas. Quant à nous, nous avons fait notre boulot correctement. Alors, de grâce, ne venez pas me casser les pieds.
— Les parents sont très inquiets, insistai-je, et avec votre accord, je serais content de vérifier par moi-même que tout va bien.
— Si vous avez du temps à perdre, capitaine, ne vous gênez pas pour moi. Vous n’avez qu’à attendre que mon chef-adjoint, Jasper Montagne, revienne de sa patrouille. C’est lui qui s’est occupé de tout cela.
Quand le sergent-chef Jasper Montagne arriva enfin, je me retrouvai face à une gigantesque armoire à glace, aux muscles saillants et à l’air redoutable. Il m’expliqua qu’il avait accompagné les parents Mailer chez Stephanie. Ils étaient entrés dans son appartement : elle n’y était pas. Rien à signaler. Pas de signe de lutte, rien d’anormal. Montagne avait ensuite inspecté les rues avoisinantes à la recherche de la voiture de Stephanie, en vain. Il avait poussé le zèle jusqu’à appeler les hôpitaux et les postes de police de la région : rien. Stephanie Mailer s’était simplement absentée de chez elle.
Comme je voulais jeter un coup d’œil à l’appartement de Stephanie, il proposa de m’accompagner. Elle habitait sur Bendham Road, une petite rue calme proche de la rue principale, dans un immeuble étroit, bâti sur trois niveaux. Une quincaillerie occupait le rez-de-chaussée, un locataire louait l’appartement unique du premier étage, et Stephanie celui du deuxième.
Je sonnai longuement à la porte de son appartement. Je tambourinai, criai, mais en vain : il n’y avait visiblement personne.
— Vous voyez bien, elle n’est pas là, me dit Montagne.
Je tournai la poignée de la porte : elle était fermée à clé.
— Est-ce qu’on peut entrer ? demandai-je.
— Vous avez la clé ?
— Non.
— Moi non plus. Ce sont les parents qui ont ouvert l’autre jour.
— Donc on ne peut pas entrer ?
— Non. On ne va pas commencer à casser la porte des gens sans raison ! Si vous voulez être tout à fait rassuré, allez au journal local et parlez au rédacteur en chef, il vous montrera le message reçu de Stephanie lundi soir.
— Et le voisin du dessous ? demandai-je.
— Brad Melshaw ? Je l’ai interrogé hier, il n’a rien vu, ni rien entendu de particulier. Ça ne sert à rien d’aller sonner chez lui : il est cuisinier au Café Athéna , le restaurant branché du haut de la rue principale, et il y est en ce moment.
Je ne me laissai pas démonter pour autant : je descendis d’un étage et sonnai chez ce Brad Melshaw. En vain.
— Je vous l’avais dit, soupira Montagne en redescendant les escaliers tandis que je restais encore un instant sur le palier à espérer qu’on m’ouvrirait.
Lorsque je pris les escaliers à mon tour pour redescendre, Montagne était déjà sorti de l’immeuble. Arrivé dans le hall d’entrée, je profitai d’être seul pour inspecter la boîte aux lettres de Stephanie. D’un coup d’œil par la fente, je vis qu’il y avait une lettre à l’intérieur et je parvins à l’attraper du bout des doigts. Je la pliai en deux et la glissai discrètement dans la poche arrière de mon pantalon.
Après notre arrêt dans l’immeuble de Stephanie, Montagne me conduisit à la rédaction de l’ Orphea Chronicle, à deux pas de la rue principale, pour que je puisse parler avec Michael Bird, le rédacteur en chef du journal.
La rédaction se trouvait dans un bâtiment en briques rouges. Si l’extérieur avait bonne allure, l’intérieur, en revanche, était décati.
Michael Bird, le rédacteur en chef, nous reçut dans son bureau. Il était déjà à Orphea en 1994, mais je n’avais plus souvenir de l’avoir croisé. Bird m’expliqua que, par un concours de circonstances, il avait repris les rênes de l’ Orphea Chronicle trois jours après le quadruple meurtre et qu’il avait du coup passé l’essentiel de cette période le nez dans la paperasse et non sur le terrain.
— Depuis combien de temps Stephanie Mailer travaille-t-elle pour vous ? demandai-je à Michael Bird.
— Environ neuf mois. Je l’ai engagée en septembre dernier.
— C’est une bonne journaliste ?
— Très. Elle remonte le niveau du journal. C’est important pour nous car il est difficile d’avoir toujours du contenu de qualité. Vous savez, le journal va très mal financièrement : nous survivons parce que les locaux nous sont prêtés par la mairie. Les gens ne lisent plus la presse aujourd’hui, les annonceurs ne sont plus intéressés. Avant, nous étions un journal régional important, lu et respecté. Aujourd’hui, pourquoi liriez-vous l’ Orphea Chronicle quand vous pouvez lire le New York Times en ligne ? Et je ne vous parle même pas de ceux qui ne lisent plus rien et se contentent de s’informer sur Facebook.
— Quand avez-vous vu Stephanie pour la dernière fois ? l’interrogeai-je.
— Lundi matin. À la réunion de rédaction hebdomadaire.
— Et avez-vous remarqué quelque chose de particulier ? Un comportement inhabituel ?
— Non, rien de spécial. Je sais que les parents de Stephanie sont inquiets, mais comme je le leur ai expliqué hier ainsi qu’au chef-adjoint Montagne, Stephanie m’a envoyé un message lundi soir, tard, pour me dire qu’elle devait s’absenter.
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