Le psychiatre lui jeta un regard dubitatif.
— Elle finira par l’être, tôt ou tard. Comment pourriez-vous mener votre enquête sans l’ébruiter ?
Servaz savait qu’il avait raison.
— Il n’y a qu’une solution, intervint Confiant. Nous devons élucider cette affaire au plus vite, si nous voulons éviter que la presse ne s’en empare et ne fasse circuler les rumeurs les plus folles. Si nous parvenons à trouver lequel de tes employés a participé à ça avant que la presse n’apprenne cette histoire d’adn, nous aurons au moins prouvé que personne n’a pu sortir d’ici.
Le psychiatre acquiesça d’un signe de tête.
— Je vais moi-même mener ma petite enquête, dit-il. Et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous aider.
— En attendant, on peut voir l’unité A ? dit Servaz.
Xavier se leva.
— Je vais vous y conduire.
Elle était assise à son bureau. Immobile. Retenant son souffle…
Les sons et les mots étaient aussi distincts que si on avait parlé dans sa pièce à elle. La voix de ce flic, par exemple… Celle de quelqu’un à la fois épuisé et soumis à un stress énorme. Une pression trop grande. Il faisait face mais pour combien de temps ? Chacun des mots qu’il avait prononcés s’était imprimé dans le cerveau de Diane en lettres de feu. Elle n’avait rien compris à cette histoire de cheval mort mais elle avait bien saisi qu’on avait trouvé l’ADN d’Hirtmann sur les lieux d’un crime. Et que la police soupçonnait quelqu’un à l’Institut d’être mêlé à cette histoire.
Un cheval tué… un pharmacien assassiné… des soupçons sur l’Institut …
L’inquiétude était là mais, désormais, quelque chose d’autre était en train d’éclore… Une irrépressible curiosité… Le souvenir de l’ombre passant devant sa porte, la nuit, surgit de nouveau… Quand elle était étudiante, Diane avait surpris à travers la cloison de sa chambre les propos d’un homme en train d’intimider et de menacer la fille qui dormait dans la piaule d’à côté.
Il était revenu plusieurs nuits de suite, au moment où Diane était sur le point de s’endormir, et à chaque fois ça avait été les mêmes menaces proférées à voix basse mais grondante de la tuer, de la mutiler, de transformer sa vie en enfer puis la porte qui claquait, les pas qui s’éloignaient dans le couloir. Ne subsistaient plus alors dans le silence que les sanglots étouffés de sa voisine, comme le triste écho de milliers d’autres solitudes, de milliers d’autres chagrins enclos dans le silence des villes.
Elle ne savait pas qui était cet homme (sa voix ne lui était pas familière) et elle ne connaissait pas non plus vraiment la fille d’à côté, avec qui elle n’échangeait que des « bonjour/bonsoir » et de vagues propos sans importance quand elles se croisaient dans le couloir. Elle savait juste qu’elle s’appelait Ottilie, qu’elle préparait un master en sciences économiques, qu’elle était sortie avec un étudiant barbu à lunettes mais qu’elle était seule la plupart du temps. Pas de bande de copains, pas de coups de fil à maman ou à papa.
Diane n’aurait pas dû s’en mêler, ce n’étaient pas ses oignons, mais elle n’avait pas pu s’empêcher, une nuit, de suivre l’homme lorsqu’il était sorti de la chambre. Elle avait ainsi découvert qu’il vivait dans un joli petit pavillon, elle avait aussi aperçu une femme derrière une baie vitrée. Elle aurait pu s’arrêter là. Mais elle avait continué à le surveiller quand elle en avait le loisir. De fil en aiguille, elle avait glané un tas d’informations le concernant : il était directeur d’un supermarché, il avait deux enfants de cinq et sept ans, il jouait aux courses, il faisait discrètement ses propres achats chez Globus, une chaîne de magasins concurrente. Elle avait fini par comprendre qu’il avait connu sa voisine alors qu’elle finançait ses études en travaillant dans le supermarché qu’il dirigeait et qu’elle était tombée enceinte de lui. D’où l’intimidation, les menaces. Il voulait qu’elle se fasse avorter. En outre, il avait une autre maîtresse : une caissière de trente ans trop maquillée, qui mastiquait furieusement son chewing-gum en toisant les clients. « I’m in love with the queen of the supermarket », comme le chantait Bruce Springsteen. Un soir, Diane avait tapé sur son ordinateur une lettre anonyme et elle l’avait glissée sous la porte de sa voisine. La lettre disait simplement : « Il ne quittera jamais sa femme. » Un mois plus tard, elle avait appris que sa voisine avait subi une IVG dans la douzième semaine de grossesse, soit à quelques jours de l’expiration du délai fixé par la loi suisse.
Elle se demanda une fois de plus si ce besoin de se mêler de la vie des autres n’était pas dû au fait qu’elle avait été élevée dans une famille où les non-dits, les silences et les secrets étaient bien plus nombreux que les moments de partage. Elle se demanda aussi si son père, le rigoureux calviniste, avait déjà trompé sa mère. Elle savait pertinemment que l’inverse était arrivé, que parmi les hommes discrets qui rendaient visite à sa mère, certains avaient abusé de son imagination trop fertile et nourri ses espoirs éternellement déçus.
Elle s’agita sur sa chaise. Que se passait-il ici ? Elle éprouvait un sentiment de malaise grandissant en essayant de relier les informations dont elle disposait.
Le pire était cette histoire à Saint-Martin… Un crime affreux… Le fait qu’il pût être lié d’une manière ou d’une autre à l’Institut augmentait le malaise qu’elle éprouvait depuis son arrivée. Elle regretta de n’avoir personne à qui se confier, quelqu’un avec qui partager ses doutes. Sa meilleure amie… ou Pierre…
Elle repensa à ce flic dont elle ne connaissait que la voix et les intonations. Ce qu’elle percevait chez lui ? Stress. Tension. Inquiétude. Mais, en même temps, une force et une détermination. Et aussi une vive curiosité… Quelqu’un de rationnel, de sûr de lui… L’image que ce policier lui avait renvoyée tout à l’heure, c’était la sienne.
— Je vous présente Élisabeth Ferney, notre infirmière chef.
Servaz vit approcher une grande femme dont les talons résonnaient sur le dallage du couloir. Ses cheveux n’étaient pas aussi longs que ceux de Charlène Espérandieu, mais ils tombaient néanmoins librement sur ses épaules. Elle les salua d’un hochement de tête, sans prononcer un mot, sans sourire non plus, et son regard s’attarda un peu plus longtemps que nécessaire sur Irène Ziegler.
Servaz observa que la jeune gendarme baissait les yeux.
Élisabeth Ferney avait l’air de quelqu’un d’autoritaire et de cassant. Servaz lui donna la quarantaine tout en se disant qu’elle en avait peut-être trente-cinq ou cinquante, car sa blouse ample et son air sévère ne permettaient pas d’en dire plus. Il devina une grande énergie et une volonté de fer. Et si le deuxième homme était une femme ? se demanda-t-il soudain. Puis il se fit la réflexion que cette question était la preuve de son désarroi : si tout le monde devenait suspect, c’est que personne ne l’était. Ils n’avaient aucune piste solide.
— Lisa est l’âme de cet établissement, dit Xavier. Elle le connaît mieux que quiconque — et aucun des aspects thérapeutiques ou pratiques ne lui échappe. Elle connaît aussi chacun des quatre-vingt-huit pensionnaires. Même les psychiatres doivent lui soumettre leur travail.
L’infirmière chef n’esquissa pas le moindre sourire. Puis elle fit un petit signe à Xavier qui s’interrompit aussitôt pour l’écouter. Elle lui murmura quelque chose à l’oreille. Servaz se demanda s’il ne venait pas d’être mis en présence de la personne qui détenait le véritable pouvoir en ces lieux. Xavier lui répondit de la même façon, tandis que, de leur côté, ils attendaient en silence la fin du petit conciliabule. Enfin, elle acquiesça, les salua d’un bref signe de tête et s’éloigna.
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