— Qu’est-ce que vous attendez ? hurla le fils de Marianne en repoussant sa chaise qui se renversa bruyamment sur le sol. Vous ne comprenez donc pas ? C’est lui qui vient d’envoyer ce message ! Vous ne voyez pas ce qui se passe ? ! IL VA LA TUER !
Craquements de la foudre, lueurs, gyrophares, éclairs. La pluie dégoulinant sur les pare-brise, le crépitement des messages dans les radios, les sirènes, la vitesse, la route qui défile, changée en torrent ; la nuit se déployant au-delà. Des bruits divers dans la tête, la peur, la conscience embrouillée. La certitude terrifiante qu’ils allaient arriver trop tard.
Traversée de Marsac au milieu d’un brouillard… Le lac… Ziegler, Espérandieu et lui remontant la rive est, puis la rive nord, Vincent au volant. Les véhicules de la gendarmerie étaient déjà là. Une demi-douzaine. Ils s’engouffrèrent par le portail béant. Servaz sentit son estomac se liquéfier tandis qu’ils roulaient sur les graviers de l’allée. Toutes les lampes de la maison étaient allumées, au rez-de-chaussée comme à l’étage. De la lumière ruisselait par toutes les fenêtres, illuminant le parc. Des gendarmes un peu partout… Servaz les avait appelés de la prison, presque une heure auparavant. Il bondit hors de la voiture et se rua vers le perron, gravit les marches en courant. Là encore, la porte était grande ouverte.
Il appela : « Marianne ! »
S’engouffra dans les pièces désertes.
Il découvrit Bécker, le capitaine qui l’avait accueilli la première fois dans la maison de Claire en grand conciliabule avec d’autres officiers qu’il ne connaissait pas.
— Alors ?
— Elle n’est nulle part, répondit Bécker.
Servaz fouilla méthodiquement chaque pièce du rez-de-chaussée. Sans illusion. Ils l’avaient fait avant lui. Il retourna dans le hall.
— Quelqu’un là-haut ? lança-t-il dans le grand escalier.
— Personne…
Il franchit le barrage des rideaux qui dansaient dans le vent et émergea sur la terrasse, face au lac hérissé par la pluie dans l’obscurité.
Où était-elle passée ? Il l’appela. Encore et encore. Croisa les regards perplexes des gendarmes. Elle allait apparaître d’un instant à l’autre, lui demander ce qui se passait et il la serrerait dans ses bras, l’embrasserait, l’absoudrait pour sa trahison et ses péchés. Ils regarderaient les voitures de police repartir et puis ils déboucheraient une bouteille. Ensuite, elle lui demanderait de la pardonner — il s’agissait de son fils, après tout — et ils feraient l’amour.
Mais non, il devrait lui annoncer qu’Hugo restait en prison. Par sa faute. Il savait que cela les séparerait à jamais, qu’il n’y aurait plus de retour en arrière possible après ça. Il sentit le désespoir s’abattre sur ses épaules. Au moins, serait-elle vivante. Vivante… Il descendit sur la pelouse détrempée, ses semelles s’enfonçant dans l’herbe spongieuse, son visage rincé par les averses, la pluie tambourinant sur son crâne, et il rejoignit les gendarmes en coupe-vent imperméables qui exploraient les massifs. Il se retourna : la lueur des gyrophares, de l’autre côté de la bâtisse, rebondissait sur le ventre des nuages, découpant la silhouette noire de la grande maison aux fenêtres illuminées. Mais, au-delà des flaques de lumière plaquées sur l’herbe, il n’y avait que ténèbres. Il contourna plusieurs bouquets d’arbres sombres agités par les rafales. Il entendait à présent les vaguelettes qui léchaient la rive, dans l’obscurité, et la pluie qui balayait le lac.
— Elle n’est pas ici, dit un des gendarmes.
— Vous êtes sûr ?
— On a tout fouillé.
Il montra le bas du jardin du côté des bois, là où il avait découvert les lettres gravées. Même s’il savait à présent qu’elles ne l’avaient pas été par Hirtmann.
— Allez voir par là. Il y a une source et un tronc couché. Fouillez tout le secteur.
Il revint à l’intérieur. Où était-elle passée ? L’avait-il emmenée avec lui ? L’idée lui souleva l’estomac.
— Martin… voulut intervenir Ziegler.
— Tout était comme ça quand vous êtes arrivés ? demanda-t-il à Bécker.
— Oui. Portes et fenêtres ouvertes. Lumières allumées. Ah… et il y avait de la musique…
— De la musique ?
Il se figea. Bécker appuya sur un bouton de la chaîne et la musique jaillit. À plein volume. Mahler… Cuivres et violons se déchaînèrent dans toute la maison, rugissant dans les pièces grâce au système de haut-parleurs, ponctués par le timbre aigu des triangles, la voix plus grave des violoncelles, tout l’orchestre se précipitant vers la catastrophe ultime.
Servaz hoqueta. Il avait reconnu le morceau : le Finale de la Sixième, la musique de la défaite ; sa défaite — un morceau qu’Adorno lui-même avait baptisé : « Tout est mal qui finit mal. »
Il glissa le long du mur et s’assit par terre. Un tremblement agita tout son corps. Les gendarmes présents le regardèrent sans comprendre. Ce flic-là en avait vu d’autres, pourtant. Ils arrêtèrent la musique. Et alors ils entendirent ses sanglots. Ils en furent gênés, comme si un flic ne pouvait pas pleurer, du moins pas devant ses collègues — et encore moins dans l’exercice de ses fonctions. L’instant d’après, ils l’entendirent rugir de rire et alors ils se dirent qu’il était devenu cinglé. Ce ne serait pas la première fois. Ils n’étaient pas des robots ; ils avaient à se farcir toute la merde du monde ; ils étaient des égouts vivants, collectant la merde et la transportant aussi loin que possible du reste de la population. Mais jamais très loin, en fait. La merde finissait toujours par revenir.
Et puis, ils se rendirent compte qu’il tenait un papier à la main, un papier qu’il avait trouvé sur un meuble. Ils se regardèrent, ils brûlaient d’envie de s’approcher pour lire, mais ils n’osèrent pas. Sur la feuille était écrit :
« Elle a trahi ta confiance et ton amour, Martin. Elle méritait d’être punie. »
ÉPILOGUE.
Été 2010. Espagne
Il faisait chaud. Il descendait lentement les rues pavées, bordées de balcons fleuris et de lanternes, vers la Plaza Mayor, et il croisait des dizaines de gens heureux dans la chaude nuit espagnole. Bizarre, se dit-il, comme un simple match de football peut donner du bonheur à des millions de personnes pendant quelques heures.
Les rues sentaient le savon, l’eau de toilette, des relents de bière, de vin et d’alcool, le cigare, les pétards qu’avaient fait exploser les enfants et la chaleur des murs emmagasinée pendant la journée. En tanguant dans la foule qui dansait, chantait et lui hurlait sa joie à la figure, il percevait le débit hystérique des présentateurs de la télévision ibère tombant des balcons au-dessus de lui, ponctué par la clameur de toutes les villes d’Espagne en liesse.
La Plaza Mayor était bordée d’arcades sur quatre côtés, et ses façades décorées de fresques du XVIII e. Elle évoquait tellement une piazza italienne avec ses couleurs vives que plusieurs marques de pâtes en avaient fait le décor de leurs spots publicitaires. Cette idée le fit sourire, un sourire fantomatique qui était peut-être aussi dû au fait qu’il était ivre depuis 5 heures de l’après-midi et qu’il était plus de minuit. Il y avait néanmoins beaucoup de monde sur la place, dont bon nombre d’enfants. Il se laissa tomber sur la seule chaise libre.
— Tu as bu, dit Pedro en reposant sa bière et en le dévisageant de ses grands yeux bleus, saillants et rieurs.
— Mmm… Qu’est-ce que tu prends ?
Pedro montra son verre vide, où il ne restait que quelques traînées de mousse.
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