— Ambre, allons-nous-en. Il ne viendra pas. Nous sommes seules… dans cette forêt.
D’avoir prononcé cette phrase à voix haute emplit Alice d’inquiétude. C’était le genre de données qu’il valait mieux éviter de matérialiser. Le genre de truc auquel on évite de songer.
— Tu as peur, dit Ambre.
— Oui, j’ai peur. Et après ?
Elle eut envie de dire à sa sœur le fond de sa pensée : et si quelqu’un d’autre était caché dans ces bois ? Et s’il avait vraiment oublié de venir ? Et si des animaux dangereux rôdaient ? Elle savait bien que les plus gros animaux qui hantaient cette forêt étaient des sangliers, des renards et des chevreuils. Il y avait aussi dans les frondaisons quelques éperviers, des pics mar et un moyen-duc. Ce dernier ulula tout près un ouhh ouhh grave — un mâle, avec son intonation solennelle de notaire des forêts, peut-être planqué dans le pigeonnier. Lui répondirent trois notes d’une hulotte qui parut se moquer de sa dignité de hibou.
La forêt était aussi une mosaïque de pièces d’eau, de ruisseaux, d’étangs et, dans la douce obscurité de juin, grenouilles et rainettes s’en donnaient à cœur joie.
— Tu croyais sérieusement qu’il allait venir ? insista Alice.
— Il va venir.
L’impatience commençait à poindre dans la voix de l’aînée — et aussi le doute. Cela n’échappa pas à la cadette.
— Cinq minutes, après je rentre, décréta-t-elle.
— Comme tu veux.
— Et tu resteras toute seule ici.
Cette fois, il n’y eut pas de réponse.
Soudain, un grand frisson passa dans un taillis proche — comme un coup de vent, mais il n’y avait pas de vent — et elles tressaillirent. Se retournèrent en direction du bruit.
Sa silhouette apparut, émergeant des fourrés. Il écarta une branche dans un frou-frou et s’avança lentement vers elles dans son costume de lin blanc, si peu fait pour se faufiler parmi les buissons.
— Tu nous espionnais ? lança Ambre.
— Je vous observais… Vous êtes venues… C’est bien.
Il les détailla l’une après l’autre.
— Ce ne sont pas exactement des robes de communiante, dit-il en souriant.
— C’est ce qu’on a trouvé qui s’en rapprochait le plus, répondit Alice.
— Vous êtes magnifiques, apprécia-t-il. Je suis vraiment touché que vous soyez venues et de cette… attention.
Il prit une main à chacune.
— Nous sommes tes plus grandes fans, dit Ambre ingénument, en montrant le livre et en serrant sa main chaude.
— Tes plus grandes fans, fit écho Alice avec conviction en étreignant son autre main.
Elles étaient sincères. Elles avaient commencé à le lire à douze ans — des romans pour adultes pleins d’une violence quasi insoutenable, de scènes choquantes et révoltantes, de meurtres, de mutilations. Ce qu’elles aimaient, c’est que les coupables s’en tiraient souvent et que les victimes n’étaient jamais complètement innocentes. Surtout, il régnait dans ses romans une atmosphère décadente ; tous ses personnages étaient mus par des pulsions morbides, des mobiles sordides et des perversions très créatives. Et, bien entendu, il y avait le sexe.
— Je sais, dit-il.
Il eut l’air ému en cet instant, ses yeux embués sous ses longs cils noirs. Il n’avait pas un visage particulièrement beau mais ses traits étaient néanmoins harmonieux et ils exprimaient presque constamment une avidité que d’aucuns pouvaient trouver séduisante.
Brusquement, le vent se leva et un grand charivari se produisit là-haut, dans les plus grands arbres. Il les vit frissonner toutes les deux et son sourire s’agrandit.
— « Ces demoiselles craignent les ombres de la forêt », déclama-t-il.
C’était une citation : Ingmar Bergman, La Source . Il hocha la tête, fit mine de regarder autour de lui en fronçant les sourcils.
— C’est un endroit si silencieux et tellement solitaire.
— Pourquoi aurions-nous peur ? riposta Ambre. Nous sommes avec toi.
— C’est vrai, dit-il.
— Et tu es avec nous, poursuivit-elle. Que fais-tu dans une forêt si tard avec deux jeunes filles de seize ans ?
— Quinze, précisa Alice d’un ton qui sonnait comme une accusation.
— Rien de mal, non ? ironisa-t-il.
Il les scruta tour à tour. Cette fois, ses sourcils froncés n’étaient pas du cinoche. Il se demandait visiblement où était le piège. Il inspecta les alentours.
— Quelqu’un vous a suivies ?
— Personne.
— Vous en êtes sûres ?
Ambre lui sourit tout uniment.
— Regarde-toi, le brocarda-t-elle soudain. L’homme qui raconte dans ses livres les crimes les plus cruels, l’auteur célèbre pour ses scènes sanglantes a peur de deux jeunes filles.
— Je n’ai pas peur, s’insurgea-t-il gentiment.
— Mais tu es inquiet.
— Pas inquiet, prudent.
— Nous mettons tous des mots sur nos émotions, mais ça reste des émotions. Comment as-tu fait pour écrire des livres si horribles, si fascinants ? dit l’aînée en plongeant ses yeux dans les siens. Pour écrire toutes ces pages si merveilleusement… vénéneuses . Tu as l’air si… normal .
Sa voix était sombre à présent, comme la forêt. Les habitants de celle-ci semblèrent avoir ressenti la tension qui régnait, car chouettes, orfraies, hiboux se répondirent brusquement d’un arbre à l’autre ; un cerf brama dans les bois, à moins que ce ne fût un chevreuil : il n’y connaissait rien ; un taillis remua — comme si toute la forêt se réveillait d’un coup et que, tels les instruments d’un orchestre s’accordant avant un concert, les animaux se préparaient pour une symphonie nocturne.
— Tu n’as jamais eu envie de mettre tes idées en pratique ? demanda Ambre.
— Comment ça ?
— Eh bien, tous ces meurtres, ces tortures, ces viols…
Il la fixa, perplexe.
— C’est une blague, pas vrai ?
Il étudia l’expression de l’adolescente. Ce n’en était pas une.
— Tu n’as aucune idée de l’effet que tes livres ont sur nous, ajouta-t-elle.
Il l’observa. Ambre se rapprocha encore.
— Nous sommes tes plus grandes fans, ne l’oublie pas, murmura-t-elle, et il sentit son souffle chaud caresser le pavillon de son oreille. Tu peux tout nous demander.
Le ton et le souffle horripilèrent sa nuque, hérissant tous ses poils. Elle s’écarta et vit avec satisfaction la façon dont son regard devenait noir, une noirceur qu’elle avait aperçue dans bien d’autres regards. Une noirceur qu’elle aimait susciter. Elle devina son tumulte intérieur. C’était tellement facile de manipuler les hommes. C’en était presque décevant. Il n’y avait nul besoin d’être belle ni très intelligente. Il suffisait juste de leur donner ce qu’ils voulaient — mais pas trop vite.
Ni trop souvent.
— Alors ? dit-elle.
Même avec cette obscurité elle pouvait voir qu’il avait le visage empourpré. Il les dévisagea. Un large sourire sur sa face, ses yeux étincelant de convoitise et de cruauté.
— Vous êtes de méchantes filles, dit-il.
1.
Où deux communiantes sont trouvées
Il aimait ce moment. Trois fois par semaine. Été comme hiver. S’élancer sur l’eau, filer à la vitesse du vent le long des îles de la Garonne. Le Grand Ramier, l’îlot des Moulins, l’île d’Empalot. Dans le soleil levant. Quand la ville en était encore à se réveiller. Il était 6 h 30 du matin et il faisait déjà quinze degrés.
Vêtu d’un short bleu marine et d’un tee-shirt blanc, jambes fléchies, bras tendus, le buste en avant, il propulsait son esquif effilé, dos tourné à la proue, le cul vissé à son siège — qu’on appelait sans rire « la coulisse » —, hypnotisé par le mouvement de l’eau qui filait sous les rames. Sa cadence décomposée en quatre phases : mettre l’embarcation en mouvement — en gros, pousser sur les jambes et tirer sur les bras —, dégager les avirons de l’eau, les ramener dans son dos en fléchissant lentement et régulièrement les jambes pour ne pas perturber la glisse et les plonger de nouveau dans la flotte. La fluidité, c’était la clef. De la glisse pure. Tout était fait pour la favoriser — force, finesse, puissance et relâchement. Un sport qui sollicitait tous les muscles : dos, épaules, bras, cuisses, fessiers, abdominaux… Et aussi la concentration.
Читать дальше