La nouvelle arriva aux alentours de 18 heures. Manzato entra dans le bureau avec deux papiers à la main, l’air victorieux.
— C’est lui, Altran. L’ADN prélevé sur le cadavre dans la cheminée correspond à cent pour cent à celui du petit Luc Thomas d’il y a trente ans.
Vic observa les résultats envoyés par le FNAEG. Les profils étaient identiques, les ordinateurs avaient confirmé la correspondance avec la trace génétique de Luc Thomas qui tournait depuis 2002 dans le fichier. Vic dut admettre que, cette fois, c’en était bel et bien terminé de l’homme sans visage, sans parents, sans racines.
Il rendit les feuilles à son chef et se perdit dans ses pensées, incapable d’écouter les directives qui lui heurtaient les oreilles. Plus tard… De nouveau seul dans son bureau, il se frotta les yeux. Fatigué. Usé jusqu’à la corde. Déjà, il imaginait la suite. Il faudrait expliquer à la mère adoptive de Luc Thomas qui avait été son fils. Parler aux Morgan et à tous les autres parents, les confronter à la dure réalité. La voix du père d’Apolline était encore si cristalline dans sa tête. Vous avez beau être ici, montrer votre fausse compassion, vous êtes extérieur à la détresse des gens. Non, il n’était pas indifférent. Il l’affrontait de plein fouet, à chaque victime qu’il croisait.
Les monstres existaient et existeraient toujours, avec ou sans lui. Et ils continueraient à dévorer des vies, quoi qu’il fasse.
Il enfila son manteau et se mit en route pour l’immonde zone commerciale où il survivait depuis plus de deux mois. Misérable . Existait-il meilleur mot pour le définir ?
Rivé à la machine à café du hall de l’hôtel, il attendit que Romuald termine son service pour aller voir son chien. Cet animal qu’il aimait tant, que personne ne lui volerait, et dont il oubliait la plupart du temps l’existence.
Le cocker anglais surgit du fond de sa niche et vint le gratifier de généreux coups de langue. Une folle boule de poils à la robe incroyable au niveau de la tête : noire côté gauche, et blanche côté droit, sauf autour des yeux où les couleurs s’inversaient. Vic se serra contre lui et roula dans la neige, en larmes. Face au miroir sans éclat de sa propre existence, il finit par prononcer haut et fort le nom de son chien.
MammaM [7] Ceci est la fin du manuscrit original de Caleb Traskman. Comme noté dans la préface, les pages suivantes ont été écrites par son fils.
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Léane roulait vers l’ultime rendez-vous.
Dans le calme opaque de l’habitacle de sa voiture, sans radio et téléphone éteint, elle avançait seule. Seule avec sa conscience, seule avec ses doutes, seule avec sa colère. Et sa peur. Parce qu’elle avait peur, naturellement. Qui ne ressentirait pas la peur à l’idée d’un tête-à-tête avec l’être infâme qui s’en était pris au sang de son sang ? Qui pourrait, sans crainte, se rendre sur les lieux où s’achevait tragiquement Le Manuscrit inachevé ? Pourquoi des personnages qui avaient affronté vents et marées s’en tireraient-ils ? Cela n’avait pas de sens. Si ses livres finissaient souvent mal, c’était parce que la vie était une garce, ni plus ni moins.
Elle se rappelait avoir déjà parcouru cette route deux ans plus tôt pour ses repérages, alors que son roman n’était encore qu’à un état embryonnaire dans son esprit. Elle, l’écrivaine à succès qui jouait à faire peur aux lecteurs, avait vécu un scénario plus tordu et plus douloureux que dans ses intrigues les plus diaboliques. Ce soir-là, elle écrivait à main levée l’épilogue de sa propre histoire. Et cette fin-là, elle ne la coucherait pas sur papier.
Elle put vite sentir la force de la nature souffler les dernières bougies de la civilisation. L’obscurité la plus complète l’accueillait désormais, les vastes ténèbres des falaises, du ciel sali de nuages annonciateurs de tempête ; son existence se résumait à deux traces de vie jaunâtres sur l’asphalte. Peut-être Moriarty ne viendrait-il jamais, peut-être cette virée solitaire n’était-elle qu’une étape supplémentaire dans la souffrance, mais elle se devait d’aller jusqu’au bout.
Étretat. Cette ville qu’elle chérissait, avec sa plage de galets protégée comme un trésor par les colosses de calcaire, ses coquettes maisons de pêcheurs et cette vue qui, le jour, s’ouvrait sur l’infini lui tendait à présent des bras inquiétants. En cette nuit d’hiver, une nuit de décembre où le vent vous lacérait les joues et vous craquait la peau des lèvres, Étretat prenait l’aspect affolant d’un morceau de roche noire arraché aux entrailles de l’enfer.
Léane se gara en ville avec deux heures d’avance, se réservant la possibilité de regagner rapidement le véhicule depuis l’aiguille. La prudence était plus que jamais de mise. Elle glissa une main sous son siège, tâtonna à l’aveugle, récupéra sa lampe, puis la crosse rugueuse du Sig Sauer : c’était l’arme de Giordano trouvée dans la table de nuit de Jullian qu’elle tenait là, au fond de sa paume moite, l’arme numérotée et référencée d’un flic dont le cadavre se désintégrait dans le ventre d’une forêt.
Son col relevé et un bonnet enfoncé sur sa tête, Léane s’extirpa de sa voiture, le plus anonymement possible, une silhouette parmi d’autres dans un théâtre d’ombres chinoises au décor aussi lugubre que majestueux. Des gens s’aimaient et mouraient ici. Des peintres, des romanciers avaient saisi chaque nuance de gris, de bleu, de rouge de ce paysage normand.
Elle courut en direction de la partie sud mais n’emprunta pas l’escalier à l’assaut de l’arête. Du haut de la ville, elle s’aventura dans la verdure et redescendit par le golf avec la vivacité prudente d’une proie. Le ciel était si sombre qu’on n’y voyait pas à un mètre, et le vent rabattait tout vers les falaises. Elle attendit, aux aguets. Moriarty était-il déjà sur place, lui aussi, embusqué quelque part ? Elle éclaira brièvement pour se fondre du mieux qu’elle put dans la végétation, à proximité de la passerelle qui se tendait vers la fameuse aiguille. Son corps s’élançait, comme mû par un dernier élan, fragile et pourtant préparé pour ce moment.
Dans l’optique d’une fin digne de ce nom, la pluie était de rigueur, bien sûr, et elle arriva sans se faire attendre. Des volées de clous qui perforaient la Côte d’Albâtre avec le ramdam d’un chantier naval. Léane redevint fœtus, la tête rentrée dans le puits de chaleur formé par son corps ramassé sur lui-même, et les bras enserrés autour de ses tibias. L’humidité et le froid insidieux léchèrent d’abord sa nuque, puis son dos, son ventre, avant d’attaquer ses os. Elle résista une demi-heure, transie, les lèvres bleues comme le fond d’une piscine, mais finit par se réfugier à l’abri, au-delà de la passerelle, dans « la chambre aux fées », cette gueule ténébreuse qui proposait en journée une vue directe sur l’aiguille. Elle ôta vite son blouson, ses gants, souffla sur ses mains ankylosées, et se frotta les épaules pour faire circuler son sang. Elle évitait certes la pluie, mais le vent rageur s’engouffrait comme dans une corne de brume, fouettait, hurlait sa complainte, lui offrant un avant-goût de ce que pourrait être la fin du monde.
Ce fut au moment où elle releva les yeux vers le nord, le long de l’arête, qu’elle entrevit la pulsation. Le cercle blanc d’une lampe semblait tanguer sur une mer en furie. Et il grossissait, grossissait.
Moriarty arrivait.
Léane s’empara de son arme, enleva la sécurité et se plaqua contre la paroi, sur la gauche de la cavité. Le petit morceau de femme qu’elle était tremblait de toute part. Enfin, elle y était. Au bout de la terre, de l’histoire, de son histoire, sans espoir de retour et sans possibilité de fuite. C’était elle ou lui, et c’était maintenant ou jamais.
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