— Mais je tenais à toi, mon chéri, il en a été pour ses frais. Tu me répétas à plusieurs reprises que, certes, tu ne regrettais rien. Je te laissais parler. Je retenais mon souffle. Tu n’aurais pas été heureuse, assurais-tu, avec ce Rodolphe. Il était trop beau, il n’aimait pas, il se laissait aimer. N’importe qui te l’aurait pris.
Tu ne t’apercevais pas que ta voix même changeait dès que tu le nommais, — moins aiguë, avec une sorte de tremblement, de roucoulement, comme si d’anciens soupirs demeuraient en suspens dans ta poitrine, que le nom seul de Rodolphe libérait.
Il ne t’aurait pas rendue heureuse, parce qu’il était beau, charmant, aimé. Cela signifiait que moi, je serais ta joie grâce à mon visage ingrat, à cet abord revêche qui éloignait les cœurs. Il avait ce genre insupportable des garçons qui ont été à Cambridge, disais-tu, et qui singent les manières anglaises… Préférais-tu un mari incapable de choisir l’étoffe d’un costume, de nouer une cravate, — qui haïssait les sports, qui ne pratiquait pas cette frivolité savante, cet art d’éluder les propos graves, les confessions, les aveux, cette science de vivre heureux et avec grâce ? Non, tu l’avais pris, ce malheureux, parce qu’il se trouvait là, cette année où ta mère, en proie au retour d’âge, s’était persuadée que tu n’étais pas « mariable », — parce que tu ne voulais ni ne pouvais demeurer fille six mois de plus, parce qu’il avait assez d’argent pour que ce fût une suffisante excuse aux yeux du monde…
Je retenais ma respiration précipitée, je serrais les poings, je mordais ma lèvre inférieure. Quand il m’arrive aujourd’hui de me faire horreur à moi-même au point de ne pouvoir plus supporter mon cœur ni mon corps, ma pensée va à ce garçon de 1885, à cet époux de vingt-trois ans, les deux bras ramenés contre sa poitrine et qui étouffait avec rage son jeune amour.
Je grelottais. Tu t’en aperçus et t’interrompis.
— Tu as froid, Louis ?
Je répondis que ce n’était qu’un frisson. Ce n’était rien.
— Tu n’es pas jaloux, au moins ? Ce serait trop bête…
Je ne mentis pas en te jurant qu’il n’y avait pas en moi trace de jalousie. Comment aurais-tu compris que le drame se jouait au delà de toute jalousie ?
Bien loin de pressentir à quelle profondeur j’étais touché, tu t’inquiétais pourtant de mon silence. Ta main chercha mon front dans l’ombre, caressa mon visage. Bien qu’il ne fût mouillé d’aucune larme, peut-être cette main ne reconnut-elle pas les traits familiers, dans cette dure face aux mâchoires serrées. Pour allumer la bougie, tu te couchas à demi sur moi ; tu n’arrivais pas à faire prendre l’allumette. J’étouffais sous ton corps odieux.
— Qu’as-tu ? Ne reste pas sans rien dire : tu me fais peur.
Je feignis l’étonnement. Je t’assurai que je n’avais rien qui pût t’inquiéter.
— Que tu es bête, mon chéri, de me faire peur ! J’éteins. Je dors.
Tu ne parlas plus. Je regardais naître ce jour nouveau, ce jour de ma nouvelle vie. Les hirondelles criaient dans les tuiles. Un homme traversait la cour, traînant ses sabots. Tout ce que j’entends encore après quarante-cinq années, je l’entendais : les coqs, les cloches, un train de marchandises sur le viaduc ; et tout ce que je respirais, je le respire encore : ce parfum que j’aime, cette odeur de cendre du vent lorsqu’il y avait eu, du côté de la mer, des landes incendiées. Soudain, je me redressai à demi.
— Isa, le soir où tu as pleuré, le soir où nous étions sur ce banc, dans les lacets de Superbagnères, c’était à cause de lui ?
Comme tu ne répondais rien, je saisis ton bras que tu dégageas, avec un grognement presque animal. Tu te retournas sur le flanc. Tu dormais dans tes longs cheveux. Saisie par la fraîcheur de l’aube, tu avais tiré les draps, en désordre, sur ton corps ramassé, pelotonné comme dorment les jeunes bêtes. À quoi bon te tirer de ce sommeil d’enfant ? Ce que je voulais apprendre de ta bouche, ne le savais-je déjà ?
Je me levai sans bruit, j’allai pieds nus, jusqu’à la glace de l’armoire et me contemplai, comme si j’eusse été un autre, ou plutôt comme si j’étais redevenu moi-même : l’homme qu’on n’avait pas aimé, celui pour qui personne au monde n’avait souffert. Je m’apitoyais sur ma jeunesse ; ma grande main de paysan glissa le long de ma joue non rasée, déjà assombrie d’une barbe dure, aux reflets roux.
Je me vêtis en silence et descendis au jardin. Maman était dans l’allée des roses. Elle se levait avant les domestiques pour aérer la maison. Elle me dit :
— Tu profites de la fraîcheur ?
Et, me montrant la brume qui couvrait la plaine :
— Il fera accablant aujourd’hui. À huit heures, je fermerai tout.
Je l’embrassai avec plus de tendresse que d’habitude. Elle dit à mi-voix : « Mon chéri… » Mon cœur (cela t’étonne que je parle de mon cœur ?) mon cœur était près d’éclater. Des mots hésitants me vinrent aux lèvres… Par où commencer ? Qu’aurait-elle compris ? Le silence est une facilité à laquelle je succombe toujours.
Je descendis vers la terrasse. De grêles arbres à fruits se dessinaient vaguement au-dessus des vignes. L’épaule des collines soulevait la brume, la déchirait. Un clocher naissait du brouillard, puis l’église à son tour en sortait, comme un corps vivant. Toi qui t’imagines que je n’ai jamais rien compris à toutes ces choses… j’éprouvais pourtant, à cette minute, qu’une créature rompue comme je l’étais peut chercher la raison, le sens de sa défaite ; qu’il est possible que cette défaite renferme une signification, que les événements, surtout dans l’ordre du cœur, sont peut-être des messagers dont il faut interpréter le secret… Oui, j’ai été capable, à certaines heures de ma vie, d’entrevoir ces choses qui auraient dû me rapprocher de toi.
D’ailleurs, ce ne dut être, ce matin-là, que l’émotion de quelques secondes. Je me vois encore remontant vers la maison. Il n’était pas huit heures et, déjà, le soleil tapait dur. Tu étais à ta fenêtre, la tête penchée, tenant tes cheveux d’une main et de l’autre, tu les brossais. Tu ne me voyais pas. Je demeurai, un instant, la tête levée vers toi, en proie à une haine dont je crois sentir le goût d’amertume dans la bouche, après tant d’années.
Je courus jusqu’à mon bureau, j’ouvris le tiroir fermé à clef ; j’en tirai un petit mouchoir froissé, le même qui avait servi à essuyer tes larmes, le soir de Superbagnères, et que, pauvre idiot, j’avais pressé contre ma poitrine. Je le pris, j’y attachai une pierre, comme j’eusse fait à un chien vivant que j’aurais voulu noyer, et je le jetai dans cette mare que, chez nous, on appelle « gouttiu ».
Alors s’ouvrit l’ère du grand silence qui, depuis quarante ans, n’a guère été rompu. Rien n’apparut au dehors de cet écroulement. Tout continua comme du temps de mon bonheur. Nous n’en demeurâmes pas moins unis dans la chair, mais le fantôme de Rodolphe ne naissait plus de notre étreinte et tu ne prononças plus jamais le nom redoutable. Il était venu à ton appel, il avait rôdé autour de notre couche, il avait accompli son œuvre de destruction. Et maintenant il ne restait plus que de se taire et d’attendre la longue suite des effets et l’enchaînement des conséquences.
Peut-être sentais-tu le tort que tu avais eu de parler. Tu ne pensais pas que ce fût très grave, mais simplement que le plus sage était de bannir ce nom de nos propos. Je ne sais si tu t’aperçus que nous ne causions plus comme autrefois, la nuit. C’en était fini de nos conversations interminables. Nous ne disions plus rien qui ne fût concerté. Chacun de nous se tenait sur ses gardes.
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