Marc Levy - La Première nuit

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Le jeune garçon enfonça ses mains dans ses poches et donna un coup de pied dans un caillou.

– Ouais, je vois, dit-il.

– Qu'est-ce que tu vois ?

– Que tu ne peux pas te passer de moi.

– Ça, mon grand, je le sais depuis le jour où je t'ai rencontré.

– Tu veux que je t'aide à aller là-bas, c'est ça ?

Keira s'agenouilla et le regarda droit dans les yeux.

– Je voudrais d'abord que nous fassions la paix, dit-elle en lui ouvrant les bras.

Harry hésita un instant et tendit la main, mais Keira cacha la sienne dans son dos.

– Non, je veux que tu m'embrasses.

– Je suis trop vieux pour ça maintenant, dit-il sur un ton très sérieux.

– Oui, mais pas moi. Tu vas me prendre dans tes bras, oui ou non ?

– Je vais réfléchir. En attendant, suis-moi, il faut que vous dormiez quelque part, et puis demain, je te donnerai ma réponse.

– D'accord, dit Keira.

Harry me lança un regard de défi, et ouvrit la marche. Nous prîmes nos sacs et le suivîmes sur le chemin qui menait au village.

Un homme en maillot de corps effiloché se tenait devant son cabanon, il se souvenait de moi et me fit de grands signes.

– Je ne te savais pas si populaire dans le coin, me dit Keira en se moquant de moi.

– C'est peut-être parce que la première fois que je suis venu, je me suis présenté comme l'un de tes amis...

L'homme qui nous avait accueillis chez lui nous offrit deux nattes où dormir et de quoi nous restaurer. Pendant le repas, Harry resta face à nous, sans quitter Keira des yeux, puis soudain il se leva et se dirigea vers la porte.

– Je reviendrai demain, dit-il en sortant de la maison.

Keira se précipita dehors, je la suivis, mais le jeune garçon s'éloignait déjà sur la piste.

– Laisse-lui un peu de temps, dis-je à Keira.

– Nous n'en avons pas beaucoup, me répondit-elle en rentrant dans la case, le cœur lourd.

Je fus réveillé à l'aube par le bruit d'un moteur qui se rapprochait. Je sortis sur le pas de la porte, une traînée de poussière précédait un 4 × 4. Le tout-terrain freina à ma hauteur et je reconnus aussitôt les deux Italiens qui m'avaient aidé lors de mon premier séjour.

– Quelle surprise, qu'est-ce qui vous ramène ici ? me demanda le plus costaud des deux en descendant de la voiture.

Son ton faussement amical éveilla en moi une certaine méfiance.

– Comme vous, lui répondis-je, l'amour du pays. Lorsqu'on y est venu une fois, il est difficile de résister à l'envie d'y revenir.

Keira me rejoignit sur le porche de la maison et passa son bras autour de moi.

– Je vois que vous avez retrouvé votre amie, dit le second Italien en avançant vers nous. Jolie comme elle est, je comprends que vous vous soyez donné autant de mal.

– Qui sont ces types, me chuchota Keira, tu les connais ?

– Je n'irais pas jusque-là, je les ai croisés quand je cherchais ton campement et ils m'ont donné un coup de main.

– Est-ce qu'il y a quelqu'un dans la région qui ne t'a pas aidé à me retrouver ?

– Ne les agresse pas, c'est tout ce que je te demande.

Les deux Italiens s'approchèrent.

– Vous ne nous invitez pas à entrer ? demanda le plus costaud, il est tôt mais il fait déjà drôlement chaud.

– Nous ne sommes pas chez nous et vous ne vous êtes pas présentés, répondit Keira.

– Lui c'est Giovanni et moi Marco, nous pouvons entrer maintenant ?

– Je vous l'ai dit, ce n'est pas chez nous, insista Keira sur un ton peu affable.

– Allons, allons, reprit celui qui se faisait appeler Giovanni, et l'hospitalité africaine, qu'en faites-vous ? Vous pourriez nous offrir un peu d'ombre et quelque chose à boire, je meurs de soif.

L'homme qui nous avait accueillis dans sa cabane se présenta sur le pas de sa porte et nous invita tous à entrer chez lui. Il posa quatre verres sur une caisse, nous servit du café et se retira, il partait pour les champs.

Le dénommé Marco reluquait Keira d'une façon qui me déplaisait grandement.

– Vous êtes archéologue, si je me souviens bien ? demanda-t-il à Keira.

– Vous êtes bien informé, répondit-elle, et, d'ailleurs, nous avons du travail, nous devons y aller.

– Décidément, vous n'êtes pas très accueillante. Vous pourriez être plus aimable ; après tout, c'est nous qui avons aidé votre ami à vous retrouver il y a quelques mois, il ne vous l'a pas dit ?

– Si, tout le monde dans le coin l'a aidé à me retrouver, et pourtant je n'étais pas perdue. Maintenant, excusez-moi d'être aussi directe, mais il faut vraiment que nous y allions, dit-elle sèchement en se levant.

Giovanni se leva d'un bond et lui barra la route, je m'interposai aussitôt.

– Qu'est-ce que vous nous voulez, enfin ?

– Mais rien, discuter avec vous, c'est tout, nous n'avons pas souvent l'occasion de croiser des Européens par ici.

– Maintenant que nous avons échangé quelques mots, laissez-moi passer, insista Keira.

– Rasseyez-vous ! ordonna Marco.

– Je n'ai pas l'habitude que l'on me donne des ordres, répondit Keira.

– Je crains que vous ne deviez changer vos habitudes. Vous allez vous rasseoir et vous taire.

Cette fois, la grossièreté de ce type dépassait les bornes, je m'apprêtais à en découdre avec lui quand il sortit un pistolet de sa poche et le braqua sur Keira.

– Ne jouez pas au petit héros, dit-il en ôtant la sûreté de son arme. Restez tranquilles et tout se passera bien. Dans trois heures, un avion arrivera. Nous sortirons tous les quatre de cette case et vous nous accompagnerez jusqu'à l'appareil sans faire de bêtises. Vous embarquerez gentiment, Giovanni vous escortera. Vous voyez, rien de très compliqué là-dedans.

– Et où ira cet avion ? demandai-je.

– Vous le verrez en temps voulu. Maintenant, puisque nous avons du temps à tuer, si vous nous racontiez ce que vous êtes venus faire ici.

– Rencontrer deux emmerdeurs qui nous menacent avec un revolver ! répondit Keira.

– Elle a son caractère, ricana Giovanni.

– « Elle » s'appelle Keira, lui répondis-je, vous n'avez pas besoin d'être grossier.

Nous restâmes deux heures durant à nous regarder. Giovanni se curait les dents avec une allumette, Marco, impassible, fixait Keira. Un bruit de moteur se fit entendre dans le lointain, Marco se leva et alla voir sur le perron.

– Deux 4 × 4 viennent par ici, dit-il en revenant. On reste bien sagement à l'intérieur, on attend que la caravane passe et le chien n'aboie pas, c'est clair ?

La tentation d'agir était forte, mais Marco tenait Keira en joue. Les voitures se rapprochaient, on entendit des freins crisser à quelques mètres de la maisonnette. Les moteurs s'arrêtèrent, s'ensuivit une série de claquements de portières. Giovanni s'approcha de la fenêtre.

– Merde, il y a une dizaine de types qui se dirigent vers nous.

Marco se leva et rejoignit Giovanni, sans pour autant cesser de viser Keira. La porte de la case s'ouvrit brusquement.

– Éric ? souffla Keira. Je n'ai jamais été aussi contente de te voir !

– Il y a un problème ? demanda son collègue.

Dans mes souvenirs, Éric n'était pas aussi baraqué mais j'étais ravi de me tromper. Je profitai que Marco se soit retourné pour lui envoyer un sérieux coup de pied à l'entrejambe. Je ne suis pas violent, mais lorsque je perds mon calme, je ne le fais pas à moitié. Le souffle coupé, Marco lâcha son pistolet, Keira l'envoya à l'autre bout de la pièce. Giovanni n'eut pas le temps de réagir, je lui retournai un coup de poing en pleine figure, ce qui fut aussi douloureux pour mon poignet que pour sa mâchoire. Marco se redressait déjà, mais Éric l'attrapa à la gorge et le plaqua contre le mur.

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