— Puisque vous le prenez ainsi…
De derrière son dos, il sortit un journal qu’il brandit devant lui, comme un tue-mouches. Le journal de la région. Antoine ne parvint pas à savoir s’il s’agissait de celui du jour.
— On le sait… il est possible aujourd’hui de faire des tests !
— Comment ça… ?
Antoine avait pâli.
M. Mouchotte se rendit compte qu’il avançait dans la bonne direction.
— Je vais porter plainte contre vous…
Antoine vit se profiler la menace, mais il ne parvenait pas à comprendre quelles implications elle aurait sur sa vie.
— Je vais vous faire un procès et vous contraindre à un prélèvement génétique qui prouvera, de manière indiscutable, que vous êtes le père de l’enfant que porte ma fille !
Antoine fut terrassé, il resta la bouche ouverte, incapable de réfléchir sereinement à la situation.
Cet imbécile disait des choses dont il ne mesurait pas les conséquences.
— Foutez-moi le camp, souffla Antoine d’une voix blanche.
— Il vous est encore possible, conclut M. Mouchotte, de préférer la voie de l’honneur à celle de l’infamie tant pour Émilie que pour vous. Car, sachez-le, rien ne me fera changer d’avis ! Je me rendrai au tribunal, j’exigerai ce prélèvement et vous serez obligé, que vous le souhaitiez ou non, d’épouser ma fille et de reconnaître cet enfant !
Il fit un demi-tour martial et sortit en claquant la porte.
Antoine eut besoin d’un appui, il se cramponna au chambranle. Il fallait trouver une parade.
Il grimpa l’escalier quatre à quatre, entra dans sa chambre, s’y enferma et commença à marcher de long en large.
Allait-il être contraint d’épouser Émilie Mouchotte ?
Cette perspective lui donna la nausée. Et où habiteraient-ils d’ailleurs, jamais Émilie n’accepterait de partir à l’étranger, de s’éloigner de ses parents.
Et de toute façon, que vaudrait son dossier auprès d’une organisation humanitaire lorsqu’il serait père d’un enfant d’un an ou deux ?
Serait-il alors condamné à rester à Beauval ?
C’était insupportable.
Antoine essaya d’imaginer la situation de la manière la plus concrète. M. Mouchotte allait porter plainte. Il arrivait dans le bureau d’un juge… qui trouverait cette demande ridicule. « On ne fait ce genre de chose qu’en cas de viol, monsieur Mouchotte, dirait-il, votre fille a-t-elle porté plainte pour viol… ? »
Non. Antoine se rassura : jamais un magistrat ne donnerait suite à cette requête, c’était impossible.
Mais en même temps, le juge ne manquerait pas de se poser une autre question : s’il était si certain de n’être pas le père, pourquoi Antoine Courtin ne le faisait-il pas, ce test ?
Le juge s’interrogerait certainement sur cet homme qui refusait un test génétique… au moment où l’on venait de découvrir l’ADN de l’assassin de Rémi Desmedt. Cet homme étant justement celui qui, autrefois, avait été parmi les derniers à avoir vu Rémi vivant…
Alors, par acquit de conscience, on interrogerait Antoine de nouveau.
Et il le savait, jamais il ne supporterait un interrogatoire sur ce qui s’était passé douze ans plus tôt. C’était impossible. Il tenterait de mentir de nouveau, il le ferait mal, se troublerait, le juge serait ébranlé, ce ne serait pas la première fois qu’un coupable d’un crime de sang serait arrêté à l’occasion d’un délit mineur…
Peut-être même le juge le contraindrait-il alors à un test génétique…
Il valait mieux céder.
Et faire ce test maintenant pour couper court à cette suspicion dont Antoine ne se relèverait jamais.
Cette idée lui apporta un peu de réconfort. Car enfin, s’il était le père de cet enfant, il paierait une pension, voilà tout ! Il n’était pas question de gâcher sa vie en épousant cette… Il chercha le mot, ne le trouva pas.
Il entendit, de l’autre côté de la cloison, quelques bruits feutrés, de petits chocs, comme ceux que font les personnes précautionneuses dans les chambres d’hôtel trop sonores.
C’était sa mère qui, comme à son habitude, devait faire comme si de rien n’était, ranger sa chambre pourtant déjà ordonnée comme il l’avait vue faire pendant toute son enfance.
Entendre, sentir presque physiquement sa présence le glaça jusqu’aux os… S’il se révélait être le père, c’est-à-dire le coupable, et qu’il refusait d’épouser Émilie, les Mouchotte se répandraient dans toute la ville, désigneraient du doigt la famille Courtin…
Que deviendrait alors la vie de sa mère ?
Elle devrait supporter cette tache sur sa réputation. Pour tout un chacun, elle serait la mère d’un homme lâche, incapable de faire face à ses responsabilités, à ses obligations. Regardée, observée, jugée, moralement humiliée, jamais elle ne survivrait à une existence pareille, non, c’était impossible.
Antoine n’avait qu’elle, sa mère n’avait que lui.
Il était incapable de lui imposer pareille épreuve.
Elle en mourrait.
Il ne lui restait qu’une solution : accepter le test et espérer que le résultat prouverait son innocence.
Rien n’était moins sûr.
Mais surtout il y avait autre chose.
Antoine entendit de nouveau les propos de la journaliste :
« … un prélèvement leur permettant de comparer son ADN avec celui qui a été retrouvé près de la malheureuse victime de 1999. »
Antoine ressentit un vertige, il dut s’asseoir. S’il se pliait à ce test, qu’il soit positif ou non, le résultat allait être stocké quelque part…
Il allait exister.
Pour longtemps, très longtemps. Dans quel fichier serait-il enregistré, ce test ? Quelle administration en aurait la charge ?
Personne ne pouvait être certain qu’on ne le croiserait pas, tôt ou tard, avec… l’ADN de l’assassin de Rémi Desmedt.
N’importe quelle décision législative pouvait demain autoriser la justice à croiser tous les fichiers ADN disponibles…
Une épée de Damoclès serait éternellement suspendue au-dessus de sa tête.
La seule solution, c’était de le refuser.
Antoine venait de boucler la boucle. C’était une impasse : qu’il fasse ce test ou qu’il ne le fasse pas revenait au même.
Ce qui ne surviendrait pas aujourd’hui serait une menace pour demain.
Et pour toute une vie.
— À quelle heure est donc ton train, Antoine… ?
Mme Courtin était arrivée sans qu’Antoine l’entende, elle avait passé la tête.
Elle vit aussitôt dans quel état d’agitation se trouvait son fils.
— Bon, si tu ne prends pas celui-ci, il y en a d’autres…
Elle ferma la porte et descendit.
Antoine faisait les cent pas dans la chambre, tentait de rassembler ses idées, mais il en revenait toujours à l’évidence : il n’avait qu’une issue : empêcher M. Mouchotte de porter plainte.
Ou se préparer à vivre dans l’angoisse, et peut-être même à passer quinze années en prison, après un procès à retentissement national, la terrible destinée d’un assassin d’enfant… Tout ce qu’il était parvenu à éviter jusqu’ici.
Il s’était passé douze ans depuis un crime qu’il avait commis à l’âge de douze ans et le dernier acte de la tragédie dans laquelle il avait plongé ce jour de décembre 1999 se déroulait peut-être ici, maintenant…
La nuit tomba.
Il entendit sa mère se coucher, sans un mot, sans une question.
Jusqu’au matin, il marcha dans sa chambre de long en large. C’était, pour lui, un malheur absolu. Sa vie n’était rien d’autre que l’immense défaite à laquelle son enfance, un pur chagrin, l’avait destiné.
Lorsque le jour se leva, il se demanda si, avec Émilie, il ne s’était pas condamné lui-même. Sa peine, pour le crime qu’il avait commis, n’était pas constituée d’années de prison, mais d’une vie entière qu’il abhorrait d’avance, qui représentait tout ce qu’il détestait, auprès de gens médiocres, à exercer un métier qu’il aimait dans des conditions qu’il haïssait…
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