Antoine attendit patiemment son tour dans toutes les boutiques où, sans souci du temps, s’échangeaient les nouvelles.
Il se sentait rempli d’une légère euphorie qui, bien sûr, devait beaucoup à la fatigue des derniers jours, mais qui traduisait aussi un état progressif de réassurance. S’il n’y avait pas eu cette histoire avec Émilie Mouchotte… Même cela, il le considérait comme un embarras mineur à côté des menaces qui s’étaient accumulées au-dessus de lui… Qu’est-ce que ce serait, un peu d’argent, la belle affaire…
Il n’osait pas encore y croire.
Il allait terminer ses études, partir loin de tout ça, reconstruire sa vie.
Sans surprise, M. Kowalski fut libéré le surlendemain, innocenté, mais tout aussi suspect aux yeux des habitants de Beauval qui ne changeaient pas facilement d’avis, il n’y a pas de fumée sans feu, ça ne changerait jamais.
À mesure que l’inquiétude d’Antoine se calmait, en écho, l’intérêt de sa mère pour les nouvelles locales se tassa. Elle ne fixait plus l’écran de télévision avec la même avidité que ces derniers jours à l’hôpital. C’est tout juste si, contrairement à Antoine, elle prêta attention à la déclaration du procureur de la République répondant aux journalistes depuis le palais de justice de la préfecture :
« Non, faire passer un test ADN à l’ensemble de la population de Beauval n’est pas réaliste. Ce projet excéderait de loin nos disponibilités financières, mais surtout, il ne s’appuierait sur aucune donnée rigoureuse. Il n’y a aucune raison objective pour que le porteur de l’ADN que nous recherchons (s’il s’agit bien du meurtrier du petit Rémi Desmedt !) soit plutôt un habitant de Beauval que celui d’une ville voisine ou simplement une personne de passage… »
— Eh ben voilà ! grommela Mme Courtin, comme si le magistrat confirmait là une théorie qu’elle avait toujours défendue.
Cette dernière hypothèque levée, Antoine était maintenant libre de partir : Mme Courtin avait repris du poil de la bête, il était temps de rentrer et de retourner à la préparation de ses examens.
— Déjà ? demanda Mme Courtin sans y croire elle-même.
Sa mère, qui avait insisté pour organiser un « petit repas » (elle appelait « petit » tout ce qu’elle trouvait important), enfila son manteau, direction le centre-ville où, chez les commerçants, elle ferait figure de miraculée avec de faux airs de modestie qui faisaient sourire Antoine.
Il rassembla ses affaires. Il ne voulait pas appeler Laura, il se réservait de la surprendre à son tour par son arrivée.
Mme Courtin, pendant le repas, s’offrit le luxe d’un doigt de porto. Ils déjeunèrent sans échanger grand-chose, un peu étonnés l’un et l’autre de se trouver là, ensemble, dans cette circonstance imprévue dont l’issue, deux jours plus tôt, semblait encore si incertaine.
Puis Mme Courtin regarda l’heure, étouffa un bâillement.
— Tu as le temps, lui dit Antoine.
Elle monta faire un petit somme avant son départ.
La maison se mit à fourmiller de silence.
Puis la sonnerie de la porte résonna. Antoine ouvrit.
C’était M. Mouchotte.
Les deux hommes n’eurent pas un geste l’un pour l’autre, gênés tous les deux par cette situation incongrue. Antoine se rendit compte que jamais encore il n’avait parlé directement avec le père d’Émilie.
Il s’écarta et l’invita à entrer.
M. Mouchotte était un homme grand, aux cheveux très courts comme ceux des militaires et au nez avantageux. L’ensemble, conforté par une volonté permanente d’affirmer sa dignité et un port rigide, lui donnait un vague air d’empereur romain. Ou d’instituteur du siècle dernier, il tenait d’ailleurs les mains derrière le dos, ce qui lui permettait de bomber le torse et de relever le menton.
Antoine était mal à l’aise, il n’avait aucune envie d’endurer une leçon de morale, toute cette histoire n’était rien d’autre qu’un accident. Si les Mouchotte tenaient absolument à ce que l’enfant d’Émilie vienne au monde, Antoine n’y pouvait rien, il n’éprouvait aucune culpabilité, mais il sentait clairement, à l’attitude déterminée et même menaçante de M. Mouchotte, qu’il ne s’en tirerait pas si facilement : on était venu lui réclamer de l’argent, on spéculait déjà sur ce qu’un médecin pourrait gagner.
Antoine serra les poings, on allait tenter de profiter de la situation, il ne s’était pas renseigné sur ses droits…
— Antoine…, commença M. Mouchotte, ma fille a cédé à vos avances. À votre insistance…
— Je ne l’ai pas violée !
Intuitivement, Antoine pensa qu’une attitude offensive, délibérément non coupable, était la plus efficace, il n’avait pas l’intention de s’en laisser conter.
— Je n’ai pas dit cela ! protesta M. Mouchotte.
— C’est heureux. J’ai proposé à Émilie une solution qu’elle a préféré refuser. C’est son choix, mais c’est aussi sa responsabilité.
M. Mouchotte resta interdit et offusqué.
— Vous ne voulez pas dire que…
Il s’en étouffait, les mots ne lui venaient pas…
Antoine se demanda si Émilie avait rapporté à son père sa proposition d’avortement ou s’il la découvrait maintenant.
— Si, confirma Antoine, c’est tout à fait ce que je veux dire… C’est encore possible. C’est… c’est limite, mais c’est possible.
— La vie est sacrée, Antoine ! Dieu a voulu qu…
— Ne m’emmerdez pas avec ça !
On aurait dit qu’on venait de le gifler. Il avait beau jouer les empereurs romains, il perdait déjà pied, ce qui conforta Antoine dans son attitude combative.
Le cri de son fils avait intrigué Mme Courtin, dont on entendit le pas dans l’escalier.
— Antoine ? demanda-t-elle en arrivant à la dernière marche.
Il ne se retourna pas vers elle. Mme Courtin eut, en passant la tête, l’étrange vision de ces deux hommes face à face, dressés sur leurs ergots, visiblement prêts à en découdre… Elle remonta dans sa chambre sur la pointe des pieds. M. Mouchotte, submergé par l’indignation, ne s’était même pas rendu compte de sa présence.
— Mais enfin…, vous avez déshonoré Émilie !
Il parlait maintenant sur une tonalité basse, il articulait chaque syllabe pour souligner qu’il ne parvenait pas à croire à ce qu’Antoine disait tant c’était énorme.
— Oh, ajouta celui-ci pour faire bonne mesure, question « déshonneur », comme vous dites, elle ne m’a pas attendu, je peux vous l’assurer.
Cette fois, M. Mouchotte était outré.
— Vous insultez ma fille !
La conversation était mal engagée et il déplaisait à Antoine de profiter d’un avantage aussi facile, mais il n’avait pas l’intention de baisser sa garde, il décida de pousser son avantage :
— Votre fille fait ce qu’elle veut de son corps, ça ne me regarde pas. Mais je ne…
— Elle était fiancée !
— Oui, eh bien, ça ne l’a pas empêchée de coucher avec moi.
Antoine devait se tirer de ce mauvais pas coûte que coûte, et avec un interlocuteur comme M. Mouchotte, il valait mieux ne pas trop faire dans la nuance.
— Écoutez, monsieur Mouchotte, je comprends votre embarras, mais de vous à moi, votre fille n’est pas tombée de la dernière pluie. Alors elle est enceinte de quelqu’un, c’est certain, mais je n’ai pas plus de responsabilité dans cette affaire que… disons, que les autres.
— Je me doutais que vous étiez un homme méprisable…
— Eh bien, la prochaine fois, vous recommanderez à votre fille de mieux choisir ses amants.
M. Mouchotte hocha la tête, bien, bien, bien…
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