En d’autres temps, il l’aurait déjà retournée depuis longtemps, mais cette nuit-là…
Il ne parvenait pas à imaginer la réaction de Laura lorsqu’elle apprendrait quel homme il était en réalité. Pour sa mère, c’était différent, elle savait quelque chose depuis toujours. La première partirait, la seconde en mourrait. Laura, après être restée longuement couchée sur lui, se déshabilla, le déshabilla comme s’il était un enfant, souleva les draps pour qu’ils s’y glissent l’un contre l’autre, se lova contre lui, très serrée, et s’endormit.
Antoine était exténué, mais le sommeil ne venait pas. Laura respirait profondément, calmement. Cette confiance le peina. Il se mit à pleurer, très doucement.
Sans ouvrir les yeux, sans bouger, Laura passa un doigt sur sa joue pour attraper une larme et y laissa sa main.
Quelques secondes plus tard, il dormait, et lorsqu’il se réveilla, c’était le jour, sa montre marquait 9 h 30, Laura était partie en laissant un mot dans la marge d’une revue dont elle avait arraché une page, je t’aime.
Deux jours passèrent pendant lesquels on vit Mme Courtin se rétablir d’heure en heure. Elle restait pâle, fatiguée, elle mangeait très peu, mais son discours n’était plus incohérent que par intermittence, ses repères spatio-temporels se reconstruisaient, son équilibre s’affermissait et, après une ultime séance de radiographie, on songea à la renvoyer chez elle.
Soucieuse, sans doute, de montrer qu’elle avait « toute sa tête », Mme Courtin tint absolument à faire sa valise elle-même, s’appuyant parfois du bout des doigts à l’angle de la table de nuit ou au lit lorsque son équilibre redevenait précaire.
Antoine se contenta de lui passer les vêtements qu’elle pliait ensuite et empilait avec soin, mais le regard de l’un comme de l’autre restait rivé à l’écran de télévision où il n’était question que des nouveautés dans « l’affaire Rémi Desmedt ».
Antoine reconnut la jeune journaliste aperçue devant l’hôtel de ville de Beauval quelques jours plus tôt.
« L’ADN a donc parlé et la police en sait maintenant un peu plus sur le propriétaire du cheveu trouvé près de la dépouille du petit Rémi Desmedt. Il s’agirait d’un individu de sexe masculin, de type caucasien. S’il n’est pas possible d’évaluer sa taille, on est en revanche certain qu’il a des yeux marron et des cheveux clairs. Cette description correspond évidemment à un très grand nombre d’individus et ne permet pas aux enquêteurs de dresser un véritable portrait-robot de cette personne. »
Antoine attendit que l’information soit répétée pour en tirer une conclusion à laquelle il n’osait pas encore croire : la police avait un ADN, le sien très probablement, mais il n’avait jamais été fiché et, tant qu’il ne le serait pas, les risques d’être convaincu du meurtre de Rémi Desmedt étaient à peu près nuls…
Il semblait peu probable que l’enquête soit rouverte, et d’abord, dans quelle direction irait-on…
Plus de dix ans après, l’affaire Rémi Desmedt faisait quelques ronds dans l’eau avant de disparaître de nouveau.
La vie d’Antoine allait-elle reprendre un cours normal ?
— Eh bien, madame Courtin, on comptait sur vous pour Noël !
L’infirmière, une petite brune au regard pétillant, devait adresser cette plaisanterie à tous les partants et elle s’attendait au même succès que d’ordinaire, mais elle tomba sur deux personnes immobiles, aspirées par l’écran de télévision auquel, à son tour, elle finit par s’intéresser.
La caméra filmait le supermarché de Fuzelières et plus particulièrement la porte qui, sur le côté du bâtiment, était réservée au personnel et par où sortait M. Kowalski, encadré par deux gendarmes.
« Le seul suspect dans cette affaire reste M. Kowalski, l’ancien charcutier de Marmont, autrefois relâché faute de preuves. Il y a fort à parier que les enquêteurs vont faire pression sur cet unique témoin pour obtenir de lui un prélèvement leur permettant de comparer son ADN avec celui qui a été retrouvé près de la malheureuse victime de 1999. »
Les gestes de Mme Courtin étaient devenus plus vifs. Elle avait du mal à masquer une colère qu’Antoine lui avait toujours connue au sujet de son ancien patron, cette impression d’avoir été trompée par un homme auquel elle avait pourtant fait, naguère, une solide réputation de radin et d’exploiteur. Sans doute éprouvait-elle aussi cette hargne et cette indignation que l’on ressent lorsqu’on est passé, sans le savoir, à côté d’un personnage qui se révèle ensuite pervers, manipulateur, voire monstrueux.
C’était la seconde fois qu’Antoine assistait à son arrestation et la seconde fois qu’il sentait confusément, et sans honte excessive, combien il serait soulagé par une erreur judiciaire. Il n’en serait évidemment pas question cette fois-ci, l’ADN ne mentirait pas comme pouvait le faire un témoin, mais l’espoir que ce Kowalski serait condamné à sa place le traversa de nouveau. Antoine ne l’avait pas vu depuis de nombreuses années. Lui aussi avait considérablement vieilli ; ses cheveux étaient blancs, son visage émacié semblait plus maigre encore, il marchait d’un pas lent, les bras ballants.
La réputation de son commerce n’avait pas survécu à son arrestation en 1999. Sa charcuterie avait périclité année après année, il avait dû vendre et il était devenu le chef du rayon boucherie-charcuterie du supermarché de Fuzelières.
M. Kowalski serait relâché dans quelques heures, dans un jour ou deux tout au plus, ce serait peut-être le dernier rebondissement dans cette affaire destinée maintenant à enrichir les archives de la police. Minute après minute, Antoine sentait sa poitrine se libérer, des images lui parvenaient sans cesse à l’esprit, Laura, la fin de leurs études, le départ pour l’étranger…
Mme Courtin rentra chez elle (« En taxi… On aurait pu prendre le car… »), aéra la maison (« Tu aurais quand même pu le faire, Antoine ! »), établit une liste de courses (« Attention, les biscottes, c’est Heudebert, s’il n’y en a pas, tu ne prends rien ! »)…
Ce qu’Antoine avait toujours difficilement supporté, bientôt il n’aurait plus à le faire, mais pour l’heure il accueillait les remarques de sa mère avec bonhomie tant il était heureux et soulagé de la voir rentrer chez elle. « Plus de peur que de mal », disait-elle aux connaissances qui l’appelaient. L’annonce de son retour avait déjà fait trois fois le tour de Beauval.
Antoine retarda le plus longtemps possible le moment d’aller en ville, d’être accosté par tous ceux qui lui demanderaient des nouvelles de sa maman. Alors, Blanche est rentrée ? Eh ben, tant mieux, tant mieux, c’est qu’on a eu peur, tu sais, moi, j’étais pas là, mais on m’a raconté, le bond qu’elle a fait, oh oui, la peur qu’on a eue… Il s’interrogeait aussi avec inquiétude : les Mouchotte avaient-ils rendu publique l’infortune de leur fille, mais non, personne n’était au courant. Ni Émilie ni ses parents n’avaient désiré affronter une situation que, chez n’importe qui d’autre, ils auraient condamnée.
Théo, qui montait quatre à quatre les marches de la mairie, lui fit un petit signe de loin. Il croisa aussi Mademoiselle, comme on appelait la fille de M e Vallenères. Deux fois par semaine, elle quittait la maison de santé médicalisée où elle avait été placée à la mort de son père et faisait son tour en ville, poussée par une garde-malade. Elle s’installait à la terrasse du Café de Paris. En été, elle y mangeait une glace dont l’infirmière essuyait les coulures sur son menton, en hiver c’était un chocolat brûlant qu’on lui faisait boire à petites gorgées. Son fauteuil roulant n’était plus le véhicule fantasque et bariolé d’autrefois, mais la jeune femme, elle, n’avait pas changé, son corps était toujours ce cep de vigne asséché, on voyait toujours, posées sur sa couverture écossaise, ses mains blanches et glacées, son visage était, aujourd’hui encore, un regard incandescent dans un masque mortuaire.
Читать дальше