Il était tout à coup invincible, il dégageait une force telle que Laura elle-même en fut frappée. Elle tenait un vêtement entre les mains, Antoine continuait de sourire, il la força à s’écarter.
D’un geste ferme et précis, il lui ôta son pull, sa bouffée de désir emporta tout, ils roulèrent sur le lit et du lit sur le sol et ils roulèrent encore l’un sur l’autre jusqu’à la table contre laquelle ils butèrent, Antoine était déjà entré en elle, elle ne sut jamais comment il s’y était pris, elle commençait à trembler des pieds à la tête, la vibration qui lui montait depuis la plante des pieds la souleva du sol et lui creusa les reins, elle hurla. Deux fois.
Et s’évanouit sous lui.
Émilie écrivit des lettres. Deux, trois par semaine. Laura les posait sur la table avec un soupir appuyé de lassitude. Antoine les lut, du moins au début. C’étaient des lettres mal fagotées et qui partaient dans tous les sens, même si le message général revenait toujours à ceci : « Ne m’abandonne pas avec notre enfant ! » Émilie avait une écriture infantile (elle mettait des petits cercles au-dessus des i) et alignait toutes sortes de clichés censés démontrer le désespoir dans lequel Antoine l’avait plongée. Les « n’abandonne pas la chair de ta chair » succédaient au « brasier que tu as allumé en moi », à la « vague de désir » qui l’avait « submergée », à cette soirée dont elle était sortie « exténuée de plaisir », un niveau d’indigence presque douloureux, on voyait tout à fait le genre de femme qu’elle était.
Ces lettres étaient idiotes, mais son désarroi, lui, était bien réel. Interdite d’avortement par la religiosité de ses parents (et peut-être même la sienne), elle allait devenir ce qu’ils devaient appeler une fille-mère, élever seule un enfant… Il pensa à sa vie à venir. Ses pensées, parfois, n’étaient pas bien reluisantes : même avec un enfant, se disait-il, belle comme elle était, elle trouverait un mari sans difficulté. Quant à ses parents, ils adoreraient porter cette croix, ils le feraient avec une ostensible dignité de sacrifiés, finalement, tout le monde serait heureux.
Début octobre, temps pluvieux partout en France, Antoine courut pour prendre le tramway, glissa sur la chaussée et se rattrapa de justesse avant de tomber.
Quelques jours plus tard, sa mère eut moins de chance. En traversant la rue principale, elle fut fauchée par une voiture, on entendit un bruit sourd, on vit Mme Courtin, soulevée du sol, retomber lourdement sur le trottoir. On l’hospitalisa. On prévint son fils.
Antoine et Laura étaient au lit (depuis un mois ils n’arrêtaient pas, la peur de se quitter vous fait de ces effets parfois…).
Antoine décrocha le téléphone, s’immobilisa, Laura resta en suspension. L’infirmière de l’hôpital n’entra pas dans les détails, mais le mieux serait quand même de venir sans tarder…
Retourné par cette annonce, Antoine se précipita dans le premier train pour Saint-Hilaire, où il arriva tard. Même si les visites sont interdites, avait dit l’infirmière, on vous laissera entrer. Il prit un taxi. On le reçut avec de telles précautions qu’il utilisa un raccourci pratique, je suis médecin.
Son confrère ne fut pas dupe : il avait devant lui le parent d’un patient et rien d’autre.
— Votre mère souffre d’un traumatisme crânien. Pas d’anomalie à l’examen clinique, le scanner est rassurant mais le coma est profond… Difficile d’en dire plus pour le moment.
Il ne proposa pas de montrer les radios et s’en tint à l’information minimum. Il fit exactement ce qu’Antoine aurait fait à sa place.
Mme Courtin dormait, il s’approcha, s’assit, lui prit la main et se mit à pleurer.
Pendant ce temps, Laura s’était chargée de lui réserver une chambre.
L’Hôtel du Centre.
Il y arriva dans la nuit. Le hall exhalait une odeur d’encaustique, il n’avait pas senti ça depuis son enfance, à croire que c’était l’odeur de la région. Papier peint à fleurs, rideaux en cretonne, couvre-lit à passepoil… Laura avait fait le bon choix : la chambre ressemblait à sa mère.
Il se coucha tout habillé, s’endormit. Il crut se réveiller, impossible de savoir quelle heure il était, sa mère était là, dans la chambre, assise sur le bord de son lit.
« Antoine, il y a quelque chose… ? demandait-elle. Tu dors tout habillé, là, avec tes chaussures… Ça ne te ressemble pas… Si tu es malade, pourquoi ne le dis-tu pas ? »
Il s’ébroua, prit une douche, la tuyauterie fit trembler et dut réveiller tout l’hôtel.
Il appela Laura, la sortit d’un sommeil profond, mais je t’aime, dit-elle, encore endormie, je t’aime, je suis là, et Antoine regarda la chambre, il n’avait qu’une envie, se lover contre elle, respirer l’odeur de son amour, sentir sa chaleur, se fondre en elle, disparaître, et elle dit, je t’aime d’une voix grave, présente et lointaine, et Antoine se mit à pleurer puis se rendormit, mais aux premières heures du jour il était dehors et marchait dans les rues en direction de l’hôpital.
Il se demanda s’il devait prévenir son père. Ça n’avait aucun sens, ses parents étaient divorcés depuis des lustres. Son père se sentirait obligé de venir pour se montrer proche de son fils, ce qui serait un mensonge, ou il refuserait parce que cette femme n’était plus rien pour lui depuis plus de vingt ans. Autour d’Antoine, il n’y avait plus que Laura. C’est fou comme sa vie se réduisait à peu de gens.
Mme Courtin n’avait pas bougé d’un millimètre depuis la veille.
Antoine consulta les diagrammes, les courbes, vérifia machinalement les réglages. Après quoi, ayant épuisé tous les subterfuges, il s’assit de nouveau au chevet de sa mère.
Une préoccupation en avait remplacé une autre. C’est maintenant, dans le silence de la chambre et à cause de cette inactivité à laquelle il était contraint, qu’il s’en rendait compte : il ne se trouvait qu’à quelques kilomètres de Beauval.
Il était impossible de savoir de quelle manière se terminerait l’histoire. Mme Courtin allait-elle mourir ? Le corps de Rémi serait-il enfin découvert ? Et s’il l’était, serait-ce avant ou après la disparition de Mme Courtin ?
Ce qui épuisait Antoine, ce n’était plus la culpabilité, ni la peur d’être confondu, c’était l’attente. L’incertitude. La sensation que tant qu’il ne serait pas parti loin d’ici, tout pouvait survenir, que sa vie pouvait être ruinée en quelques secondes. Ce n’était plus maintenant qu’une affaire de mois. Comme dans les courses de fond, les derniers kilomètres lui semblaient les plus difficiles.
En début d’après-midi, le docteur Dieulafoy fit une entrée comme on l’imagine, discrète et effacée. Il donnait toujours l’impression qu’il se trompait de pièce, qu’il allait ressortir quand il se rendrait compte de sa méprise. C’est sûrement ce qu’il s’apprêtait à faire lorsqu’il découvrit Antoine dans la chambre. Il masqua son embarras mais avec cette seconde d’hésitation qui trahit souvent les gens surpris par une situation inattendue.
Antoine ne l’avait pas vu depuis des années. Il avait beaucoup vieilli, mais son visage, maintenant parcheminé, restait comme il avait toujours été, impassible, impénétrable. Poursuivait-il sa vie esseulée et mystérieuse, faisait-il encore le ménage de son cabinet le dimanche dans son jogging informe ?
Les deux hommes se serrèrent la main, restèrent assis l’un à côté de l’autre à observer Mme Courtin, puis ils comprirent que leur silence ressemblait à un recueillement post mortem.
— Vous êtes en quelle année ? demanda alors le docteur.
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