– Tu mens!
– Je ne mens pas! Tu trouves que c'est normal, une mère qui félicite sa fille d'avoir mal aux jambes? C'était un appel au secours et tu ne l'as même pas entendu.
– C'est ça, dis que c'est ma faute. La mauvaise foi de Clémence laissa Plectrude sans voix.
Tout s'effondrait: elle n'avait plus de destin, elle n'avait plus de parents, elle n'avait plus rien.
Denis était gentil mais faible. Clémence lui ordonna de cesser de féliciter Plectrude pour son appétit retrouvé:
– Ne l'encourage pas à grossir, voyons!
Elle n'est pas grosse, bégaya-t-il. Un peu ronde, peut-être.
Le «un peu ronde» signifia à la petite qu'elle avait perdu un allié.
Dire à une fille de quinze ans qu'elle est grosse, voire «un peu ronde», quand elle pèse quarante kilos, revient à lui interdire de grandir.
Une fillette, face à un tel désastre, n'a que deux possibilités: la rechute dans l'anorexie ou la boulimie. Par miracle, Plectrude ne sombra ni dans l'une ni dans l'autre. Elle conserva son appétit. Elle avait des fringales que n'importe quel médecin eût trouvées salutaires et que Clémence déclarait «monstrueuses».
En vérité, c'était une santé suprême qui intimait à Plectrude d'avoir faim: elle avait des années d'adolescence à rattraper. Grâce à sa frénésie de fromage, elle grandit de trois centimètres. Un mètre cinquante-huit, c'était quand même mieux qu'un mètre cinquante-cinq, comme taille adulte.
A seize ans, elle eut ses règles. Elle l'annonça à Clémence comme une merveilleuse nouvelle. Celle-ci haussa les épaules avec mépris.
– Ça ne te fait pas plaisir, que je sois enfin normale?
– Combien pèses-tu?
– Quarante-sept kilos.
– C'est bien ce que je pensais: tu es obèse.
– Quarante-sept kilos pour un mètre cinquante-huit, tu trouves ça obèse?
– Regarde la vérité en face: tu es énorme.
Plectrude, qui avait retrouvé le plein usage de ses jambes, alla se jeter sur son lit. Elle ne pleura pas: elle ressentit une crise de haine qui dura des heures. Elle tapait du poing sur son oreiller et, à l'intérieur de son crâne, une voix hurlait: «Elle veut me tuer! Ma mère veut ma mort!»
Jamais elle n'avait cessé de considérer Clémence comme sa mère: peu lui importait qu'elle fut sortie de son ventre ou non. Elle était sa mère parce qu'elle était celle qui lui avait vraiment donné la vie – et c'était la même qui, à présent, voulait la lui retirer.
A sa place, nombre d'adolescentes se seraient suicidées. L'instinct de survie devait être sacrement ancré en Plectrude car elle finit par se relever en disant à haute et calme voix:
– Je ne te laisserai pas me tuer, maman.
Elle se reprit en main, autant que cela était possible à une fille de seize ans qui avait tout perdu. Puisque sa mère était devenue folle, elle serait adulte à sa place.
Elle s'inscrivit à un cours de théâtre. Elle y fît grande impression. Son prénom y contribua. S'appeler Plectrude, c'était à double tranchant: soit on était laide et ce prénom soulignait votre laideur, soit on était belle et l'étrange sonorité de Plectrude démultipliait votre beauté.
Ce qui fut son cas. On était déjà frappé quand on voyait entrer cette jeune fille aux yeux superbes et à la démarche de danseuse. Quand on apprenait son prénom, on la regardait davantage et on admirait ses cheveux sublimes, son expression tragique, sa bouche parfaite, son teint idéal.
Son professeur lui dit qu'elle avait «un physique» (elle trouva cette expression étrange: tout le monde n'avait-il pas un physique?) et lui conseilla de se présenter à des castings.
Ce fut ainsi qu'on la sélectionna pour jouer le rôle de Géraldine Chaplin adolescente dans un téléfilm; en la voyant, l'actrice s'exclama: «Je n'étais pas si belle à son âge!» On ne pouvait pourtant nier une certaine parenté entre ces deux visages d'une minceur extrême.
Ce genre de prestations rapportait à la jeune fille un peu d'argent, pas assez, hélas, pour lui permettre de fuir sa mère, ce qui était devenu son but. Le soir, elle rentrait à l'appartement le plus tard possible, afin de ne pas croiser Clémence. Elle ne pouvait cependant toujours l'éviter et se voyait alors accueillie d'un:
– Tiens! Voilà Bouboule! Dans le meilleur des cas. Dans le pire, cela devenait:
– Bonsoir, Dondon!
On pourrait mal comprendre comment des propos aussi surréalistes la blessaient à ce point; ce serait ignorer l'air dégoûté avec lequel ces commentaires lui étaient assénés.
Un jour, Plectrude osa répliquer que Béatrice, sept kilos de plus qu'elle, ne recevait jamais de remarques aussi désobligeantes. A quoi sa mère répondit:
– Ça n'a rien à voir, tu sais bien!
Elle n'eut pas l'audace de dire que non, elle ne savait pas bien. Tout ce qu'elle comprit, c'est que sa sœur avait le droit d'être normale et pas elle.
Un soir, comme Plectrude n'avait pu trouver de prétexte pour ne pas dîner avec les siens, et comme Clémence prenait un air scandalisé chaque fois qu'elle avalait une bouchée, elle finit par protester:
– Maman, cesse de me regarder comme ça! Tu n'as jamais vu quelqu'un manger?
– C'est pour ton bien, ma chérie. Je m'inquiète de ta boulimie!
– Boulimie!
Plectrude regarda fixement son père, puis ses sœurs, avant de dire:
– Vous êtes trop lâches pour me défendre! Le père balbutia:
– Ça ne me dérange pas que tu aies bon appétit.
– Lâche! lança la jeune fille. Je mange moins que toi.
Nicole haussa les épaules.
– J'en ai rien à foutre, de vos conneries.
– Je n'en attendais pas moins de toi, grinça l'adolescente.
Béatrice respira un grand coup puis elle dit:
– Bon, maman, j'aimerais que tu laisses ma sœur tranquille, d'accord?
– Merci, dit la jeune fille.
Ce fut alors que Clémence sourit et clama:
– Ce n'est pas ta sœur, Béatrice!
– Qu'est-ce que tu racontes?
– Crois-tu que le moment soit bien choisi? murmura Denis.
La mère se leva et alla chercher une photo qu'elle jeta sur la table.
– C'est Lucette, ma sœur, qui est la vraie mère de Plectrude.
Pendant qu'elle racontait l'histoire à Nicole et Béatrice, la petite avait saisi la photo et regardait avidement le joli visage de la morte.
Les sœurs étaient abasourdies.
– Je lui ressemble, dit l'adolescente.
Elle pensa que sa mère s'était suicidée à dix-neuf ans et que ce serait son destin à elle aussi: «J'ai seize ans. Encore trois ans à vivre, et un enfant à mettre au monde.»
Dès lors, Plectrude eut, pour les nombreux garçons qui tournaient autour d'elle, des regards qui n'étaient pas de son âge. Elle ne pouvait les dévisager sans penser: «Voudrais-je un bébé de celui-ci?»
Le plus souvent, la réponse intime était non, tant il paraissait inimaginable d'avoir un enfant avec tel ou tel godelureau.
Au cours de théâtre, le professeur décida que Plectrude et un de ses camarades joueraient une scène de La Cantatrice chauve. Ce texte intrigua si profondément la jeune fille qu'elle se procura les œuvres complètes d'Ionesco. Ce fut une révélation: elle connut enfin cette fièvre qui pousse à lire des nuits entières.
Elle avait souvent essayé de lire, mais les livres lui tombaient des mains. Sans doute chaque être a-t-il, dans l'univers de l'écrit, une œuvre qui le transformera en lecteur, à supposer que le destin favorise leur rencontre. Ce que Platon dit de la moitié amoureuse, cet autre qui circule quelque part et qu'il convient de trouver, sauf à demeurer incomplet jusqu'au jour du trépas, est encore plus vrai pour les livres.
«Ionesco est l'auteur qui m'était destiné», pensa l'adolescente. Elle en conçut un bonheur considérable, l'ivresse que seule peut procurer la découverte d'un livre aimé.
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