Annoncer à Plectrude qu'elle ne pourrait plus danser revenait à annoncer à Napoléon qu'il n'aurait jamais plus d'armée: c'était la priver non pas de sa vocation mais de son destin.
Elle ne pouvait pas y croire. Elle interrogea tous les médecins possibles et imaginables: il n'y en eut pas un pour lui laisser une lueur d'espoir. Il faut les en féliciter: il eût suffi que l'un d'entre eux lui accordât un centième de chance de guérison et elle s'y fût accrochée au point d'y laisser la vie.
Après quelques jours, Plectrude s'étonna que Clémence ne fut pas à son chevet. Elle demanda à téléphoner. Son père lui dit qu'à l'annonce de la terrible nouvelle, sa mère était tombée gravement malade:
– Elle a de la fièvre, elle délire. Elle se prend pour toi. Elle dit: «Je n'ai que quinze ans, mon rêve ne peut pas être déjà fini, je serai danseuse, je ne peux pas être autre chose que danseuse!»
L'idée de la souffrance de Clémence acheva Plectrude. Dans son lit d'hôpital, elle regardait le goutte-à-goutte qui la nourrissait: elle avait vraiment la conviction qu'il lui injectait du malheur en guise d'aliment.
Aussi longtemps que le moindre mouvement lui fut interdit, Plectrude resta à l'hôpital. Son père venait parfois lui rendre visite. Elle demandait pourquoi Clémence ne l'accompagnait pas.
– Ta mère est encore trop malade, répondait-il.
Cela dura des mois. Personne d'autre ne vint la voir, ni de l'école des rats, ni de sa famille, ni de son ancien collège: comme quoi Plectrude n'appartenait plus à aucun monde.
Elle passait ses journées à ne faire strictement rien. Elle ne voulait rien lire, ni livres ni journaux. Elle refusait la télévision. On diagnostiqua une dépression profonde.
Elle ne pouvait rien avaler. Encore heureux qu'il y eût le goutte-à-goutte. Ce dernier lui inspirait pourtant du dégoût: il était ce qui la rattachait à la vie, malgré elle.
Quand ce fut le printemps, on la ramena chez ses parents. Son cœur battait à l'idée de revoir sa mère: ce souhait lui fut refusé. La petite s'insurgea:
– Ce n'est pas possible! Elle est morte ou quoi?
– Non, elle est vivante. Mais elle ne veut pas que tu la voies dans cet état.
C'était plus que Plectrude n'en pouvait supporter. Elle attendit que ses sœurs fussent au lycée et que son père fut sorti pour quitter son lit: elle pouvait à présent se déplacer à l'aide de béquilles.
Elle tituba jusqu'à la chambre parentale, où Clémence était en train de dormir. En la voyant, la petite la crut morte: elle avait le teint gris et lui parut encore plus maigre qu'elle. Elle s'effondra à côté d'elle en pleurant:
– Maman! Maman!
La dormeuse s'éveilla et lui dit:
– Tu n'as pas le droit d'être ici.
– J'avais trop besoin de te voir. Et puis maintenant c'est fait, et c'est mieux comme ça: je préfère savoir comment tu es. Du moment que tu es vivante, le reste m'est égal. Tu vas recommencer à manger, tu vas aller mieux: nous allons guérir toutes les deux, maman.
Elle remarqua que sa mère restait froide et ne l'étreignait pas.
– Serre-moi dans tes bras, j'en ai tellement besoin!
Clémence demeurait inerte.
– Pauvre maman, tu es trop faible même pour ça.
Elle se redressa et la regarda. Comme elle avait changé! Il n'y avait plus aucune chaleur dans les yeux de sa mère. Quelque chose était mort en elle: Plectrude ne voulut pas le comprendre.
Elle se dit: «Maman se prend pour moi. Elle a cessé de manger parce que j'ai cessé de manger. Si je mange, elle mangera. Si je guéris, elle guérira.»
La petite se traîna jusqu'à la cuisine et prit une tablette de chocolat. Ensuite, elle revint dans la chambre de Clémence et s'assit sur le lit, près d'elle.
– Regarde, maman, je mange.
Le chocolat traumatisa sa bouche qui avait perdu l'habitude des aliments, a fortiori d'une friandise aussi riche. Plectrude s'efforça de ne pas montrer son malaise.
– C'est du chocolat au lait, maman, c'est plein de calcium. C'est bon pour moi.
C'était donc ça, manger? Ses entrailles tressaillaient, son estomac se révoltait, Plectrude se sentit sur le point de tourner de l'œil, mais elle ne s'évanouit pas: elle vomit – sur ses genoux.
Humiliée, désolée, elle resta immobile à contempler son œuvre.
Ce fut alors que sa mère dit, d'une voix sèche:
– Tu me dégoûtes.
La petite regarda l'œil glacial de la femme qui venait de lui lancer une telle condamnation. Elle ne voulut pas croire ce qu'elle avait entendu et vu. Elle s'enfuit aussi vite que ses béquilles le lui permettaient.
Plectrude tomba sur son lit et pleura autant que l'on peut pleurer. Elle s'endormit.
Quand elle s'éveilla, elle sentit un phénomène invraisemblable: elle avait faim.
Elle demanda à Béatrice, qui entre-temps était rentrée, de lui apporter un plateau.
– Victoire! applaudit sa sœur qui ne tarda pas à lui ramener du pain, du fromage, de la compote, du jambon et du chocolat.
La petite ne prit pas ce dernier qui lui rappelait trop le récent vomissement; en compensation, elle dévora le reste.
Béatrice exultait.
L'appétit était revenu. Ce n'était pas de la boulimie mais de saines fringales. Elle mangeait trois copieux repas par jour, avec une attirance particulière pour le fromage, comme si son corps la renseignait sur ses besoins les plus urgents. Son père et ses sœurs étaient ravis.
A ce régime, Plectrude reprit rapidement du poids. Elle retrouva ses quarante kilos et son beau visage. Tout allait pour le mieux. Elle parvenait même à ne pas éprouver de culpabilité, ce qui pour une ancienne anorexique est extraordinaire.
Comme elle l'avait prévu, sa guérison guérit sa mère. Celle-ci quitta enfin sa chambre et revit sa fille, qu'elle n'avait plus aperçue depuis le jour où elle avait vomi. Elle la regarda avec consternation et s'écria:
– Tu as grossi!
– Oui, maman, balbutia la petite.
– Quelle idée! Tu étais si jolie avant!
– Tu ne me trouves pas jolie, comme ça?
– Non. Tu es grosse.
– Enfin, maman! Je pèse quarante kilos.
– C'est bien ce que je disais: tu as grossi de huit kilos.
– J'en avais besoin!
– C'est ce que tu te dis pour avoir bonne conscience. Tu avais besoin de calcium, pas de poids. Si tu t'imagines que tu as l'air d'une danseuse, maintenant!
– Mais maman, je ne peux plus danser. Je ne suis plus une danseuse. Sais-tu combien j'en souffre? Ne retourne pas le fer dans la plaie!
– Si tu en souffrais, tu n'aurais pas tant d'appétit.
Le pire était la voix dure avec laquelle cette femme lui assena son verdict.
– Pourquoi me parles-tu comme ça? Ne suis-je plus ta fille?
– Tu n'as jamais été ma fille.
Clémence lui raconta tout: Lucette, Fabien, l'assassinat de Fabien par Lucette, sa naissance en prison, le suicide de Lucette.
– Qu'est-ce que tu me racontes? gémit Plec-trude.
– Demande à ton père – enfin, à ton oncle -, si tu ne me crois pas.
La première incrédulité passée, la petite parvint à dire:
– Pourquoi me dis-tu ça aujourd'hui?
– Il fallait bien te l'avouer un jour, non?
– Bien sûr. Mais pourquoi de cette façon si cruelle? Jusqu'ici, tu as été pour moi la meilleure des mères. Là, tu me parles comme si je n'avais jamais été ta fille.
– Parce que tu m'as trahie. Tu sais combien je rêvais que tu sois danseuse.
– J'ai eu un accident! Ce n'est pas ma faute.
– Si, c'est ta faute! Si tu ne t'étais pas stupidement décalcifiée!
– Je t'avais parlé de mes douleurs aux jambes!
– C'est faux!
– Si, je t'en avais parlé! Tu m'avais même félicitée pour mon courage.
Читать дальше