– Je l'ai lu dans ses yeux: elle ne viendra plus nous voir. C'est ma faute.
– Qu'est-ce que tu lui as dit?
– Rien.
– Je ne comprends pas.
– Si, tu comprends. Ne me force pas à t'expliquer. Tu as très bien compris.
Ma femme ne prononça plus un mot de toute la soirée. Elle avait un regard de morte.
Le lendemain matin, elle avait 39° de fièvre. Elle garda le lit. Je restai à son chevet. Elle s'endormit souvent, d'un sommeil mauvais, agité.
A 4 heures, on frappa à la porte.
J'étais à l'étage, mais mon ouïe s'était surdéveloppée, ces derniers temps, comme celle d'un animal en alerte.
Un miracle se produisit. Je sentis monter en moi une impulsion d'une force inconnue. Ma cage thoracique se dilata, ma mâchoire se contracta. Sans réfléchir une seconde, je dévalai l'escalier, j'ouvris la porte et, les yeux exorbités, je dévisageai mon adversaire.
Sa grosse face ne s'apercevait de rien. Alors, mes lèvres s'écartèrent et déversèrent le contenu de ma fureur. Je hurlai:
– Foutez le camp! Foutez le camp et ne revenez plus jamais, sinon je jure que je vous casse la gueule!
Monsieur Bernardin ne réagit pas. Son registre d'expressions était limité et l'étonnement n'y figurait pas. Son visage se contenta de se rembrunir; je crus y lire aussi une vague perplexité qui porta ma rage à son comble.
Je me jetai sur lui, l'attrapai par les revers de son manteau et, avec une énergie d'athlète, je le secouai comme un prunier en criant:
– Foutez le camp, espèce d'emmerdeur! Et que je ne vous voie plus jamais!
Je le rejetai en arrière comme un paquet d'ordures. Il faillit tomber mais il rétablit son équilibre juste à temps. Il ne m'adressa pas un regard.
Il se retourna et, de sa démarche lente et lourde, il s'en alla.
Ahuri, je contemplai la masse qui s'éloignait. C'était donc si facile! J'étais médusé de joie et de triomphe: je venais de vivre la première colère de mon existence et j'en étais ivre! Combien Horace avait tort de la qualifier de folie: au contraire, la colère était une sagesse – si seulement elle avait pu me frapper plus tôt!
Je claquai la porte avec un geste de gifle: c'étaient soixante-cinq années de faiblesse que je giflais. J'éclatai d'un rire sonore. Gai et fort comme un général victorieux, je montai l'escalier en quatre sauts et j'atterris au chevet de Juliette à qui je clamai mon haut fait à la manière d'une chanson de geste:
– Tu te rends compte! Il ne viendra plus, maintenant, plus jamais! Je te jure que s'il revient, je lui casse la figure!
Ma femme eut un sourire dolent. Elle soupira:
– C'est bien. Mais Claire non plus ne viendra plus.
– Je vais lui téléphoner.
– Que lui diras-tu?
– La vérité.
– Tu lui avoueras que tu t'es laissé envahir pendant deux mois, sans broncher? Tu avoueras que tu lui ouvrais la porte, alors qu'il aurait été si normal de ne pas le faire?
– Je lui dirai qu'il menaçait de casser notre porte!
– Alors, tu avoueras que tu as rampé devant lui? Que tu n'as même jamais prononcé les mots qui nous auraient libérés? Qu'est-ce qui t'empêchait de lui dire avec fermeté de ne plus venir?
– Je lui dirai ce que j'ai fait aujourd'hui. Je me suis racheté, non?
Douce et triste, Juliette me regarda dans les yeux.
– Fallait-il en. arriver à une telle extrémité? Ta conduite d'aujourd'hui est excessive. Tu as été grossier et violent. Tu as perdu le contrôle de toi-même. Tu n'as pas agi, tu as explosé.
– Tu ne nieras pas l'efficacité de la manœuvre! On se fiche de la cortection du système. Avoue que Bernardin ne méritait pas mieux.
– Bien sûr. Mais as-tu réellement l'intention de raconter ton attitude à Claire? Crois-tu qu'il y ait lieu de se vanter?
Je ne trouvai rien à répondre. Ma joie avait dégonflé. Ma femme se retourna dans le lit et murmura:
– De toute façon, elle ne nous a pas laissé son numéro de téléphone. Ni son adresse.
Le lendemain, à 4 heures de l'après-midi, on ne frappa pas à notre porte.
Le surlendemain non plus. Et ainsi de suite.
A 3 h 39, j'éprouvais encore tous les symptômes de l'angoisse: difficultés à respirer, sueurs glacées, le chien de Pavlov n'était pas mon cousin.
A 4 heures pile, j'avais les sens si alertés que j'étais comme absent à moi-même.
Dès 4 h 01, un tressaillement victorieux me parcourait le corps: je devais me retenir pour ne pas me mettre à faire des bonds.
Si j'emploie un imparfait itératif, ce n'est pas pour rien: ce conditionnement dura des jours et des jours.
Le reste de mes journées se décrispa plus vite: je désappris cet odieux sentiment d'attente, mais ce qui le remplaça ne s'apparentait pas au bonheur. Le syndrome Bernardin avait laissé des séquelles: je me levais le matin avec une profonde impression d'échec. Je ne parvenais cependant pas à me raisonner, et pour cause: cette sensation était de l'ordre de l'irrationnel.
En effet, si je comparais mon sort du moment (fin mars) à celui de mon arrivée à la Maison (début janvier), je constatais que j'étais revenu à la case départ: les conditions étaient redevenues identiques. Il n'y avait plus un tortionnaire qui venait gâcher mes journées, et ces dernières se déroulaient comme je les avais toujours rêvées, hors du monde et hors du temps, dans le silence le plus profond.
Bien sûr, il y avait eu l'affaire Claire: mais quand j'étais venu m'installer ici, je n'avais jamais imaginé ni espéré que la jeune fille nous rendrait visite. J'avais donc toutes les raisons de considérer que notre bonheur nous était restitué intact, et qu'il suffisait de s'y replonger comme dans une eau tiède.
Pourtant, je découvrais que j'en étais incapable. Les deux mois d'oppression de monsieur Bernardin avaient cassé quelque chose dont j'ignorais la nature et dont je ressentais cependant la destruction avec une acuité douloureuse.
Par exemple, si Juliette ne m'aimait certes pas moins qu'avant, il n'y avait plus entre nous ce climat d'enfance idyllique. Elle ne me faisait plus aucun reproche quant à ma conduite passée et semblait même l'avoir oubliée. Cela ne m'empêchait pas de sentir en elle une tension constante: elle n'avait plus cette merveilleuse capacité d'abandon et d'écoute que je lui avais toujours connue.
Nous n'étions pas malheureux, certes. Nous avions seulement perdu une chose aussi inconnue qu'essentielle. Je me rassurais comme je le pouvais, invoquant surtout l'argument suprême: le temps. Il ne manquerait pas d'effacer cet écueil. Bientôt le souvenir s'émousserait, bientôt son évocation nous amuserait.
Je croyais tant en cette guérison que je la devançais: déjà je badinais sur le sujet, j'éclatais de rire en rappelant certains épisodes de l'invasion, ou en mimant la démarche pesante de Palamède, ou encore en m'effondrant dans le fauteuil désormais creux que nous persistions à nommer «son» fauteuil – sans avoir à préciser l'antécédent de ce pronom.
Juliette riait aussi. Mais – était-ce un fantasme de ma part? – j'avais l'impression que le cœur n'y était pas..
Parfois, je la voyais s'arrêter. devant la fenêtre et regarder longuement la maison des voisins, avec une expression de désolation insondable.
Je ne risque pas d'oublier la nuit du 2 au 3 avril. Mon sommeil n'avait jamais été d'une grande qualité; depuis l'affaire Bernardin, il s'était encore détérioré. Il me fallait des heures pour m'endormir. Je me tournais et me retournais dans mon lit en pestant contre Bernanos qui affirmait que l'insomnie était le comble de l'aboulie. Evidemment, quand on a la foi qui déplace les montagnes, dormir doit être un jeu d'enfant. Mais, quand on a un médecin obèse pour seul environnement métaphysique, la paix de l'âme devient inaccessible.
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