Un jour, comme je tapotais pitoyablement sur la machine, je levai les yeux et je vis ma supérieure qui m'observait avec consternation.
– Quel est donc votre problème? me demanda-t-elle.
Pour la rassurer, je lui confiai le syndrome de la purée de pommes de terre qui paralysait ma main. Je crus que cette histoire me rendrait sympathique.
L'unique résultat de ma confidence fut cette conclusion que je lus dans le superbe regard de Fubuki: «A présent, j'ai compris: c'est une véritable handicapée mentale. Tout s'explique.»
La fin du mois approchait et le classeur demeurait aussi épais.
– Êtes-vous sûre que vous ne le faites pas exprès?
– Absolument sûre.
– Y a-t-il beaucoup de… gens comme vous dans votre pays?
J'étais la première Belge qu'elle rencontrait. Un sursaut d'orgueil national me poussa à répondre la vérité:
– Aucun Belge n'est semblable à moi.
– Cela me rassure.
J'éclatai de rire.
– Vous trouvez cela comique?
– On ne vous a jamais dit, Fubuki, qu'il était avilissant de rudoyer les handicapés mentaux?
– Si. Mais on ne m'avait pas prévenue que j'aurais l'un d'entre eux sous mes ordres.
Je rigolai de plus belle.
– Je ne vois toujours pas ce qui vous amuse.
– Cela fait partie de ma maladie psychomotrice.
– Concentrez-vous plutôt sur votre travail.
Le 28, je lui annonçai ma décision de ne plus rentrer chez moi le soir:
– Avec votre permission, je passerai les nuits ici, à mon poste.
– Votre cerveau est-il plus efficace dans l'obscurité?
– Espérons-le. Peut-être cette nouvelle contrainte le rendra-t-elle enfin opérationnel.
Je reçus son autorisation sans difficulté. Il n'était pas rare que des employés restent au bureau toute la nuit, quand il y avait des échéances à respecter.
– Croyez-vous qu'une nuit suffira?
– Certainement pas. Je n'ai pas prévu de rentrer chez moi avant le 31. Je lui montrai un sac à dos:
– J'ai apporté ce qu'il me faut.
Une certaine griserie s'empara de moi lorsque je me retrouvai seule dans la compagnie Yumimoto. Elle passa très vite, quand je constatai que mon cerveau ne fonctionnait pas mieux la nuit. Je travaillai sans trêve: cet acharnement ne donna aucun résultat.
A quatre heures du matin, j'allai faire une rapide toilette devant un lavabo et me changer. Je bus un thé très fort et regagnai mon poste.
Les premiers employés arrivèrent à sept heures. Fubuki arriva une heure plus tard. Elle eut un bref regard sur le casier des notes de frais vérifiées et vit qu'il était toujours aussi vide. Elle hocha la tête.
Une nuit blanche succéda à la précédente. La situation demeurait inchangée. Dans mon crâne, les choses restaient aussi confuses. J'étais pourtant très loin du désespoir. Je ressentais un optimisme incompréhensible qui me rendait audacieuse. Ainsi, sans interrompre mes calculs, je tenais à ma supérieure des discours pour le moins hors de propos:
– Dans votre prénom, il y a la neige. Dans la version japonaise de mon prénom, il y a la pluie. Cela me paraît pertinent. Il y a entre vous et moi la même différence qu'entre la neige et la pluie. Ce qui ne nous empêche pas d'être composées d'un matériau identique.
– Trouvez-vous vraiment qu'il y ait un point de comparaison entre vous et moi?
Je riais. En vérité, à cause du manque de sommeil, je riais pour un rien. J'avais parfois des coups de fatigue et de découragement, mais je ne tardais jamais à retomber dans mon hilarité.
Mon tonneau des Danaïdes ne cessait de se remplir de chiffres que mon cerveau percé laissait fuir. J'étais le Sisyphe de la comptabilité et, tel le héros mythique, je ne me désespérais jamais, je recommençais les opérations inexorables pour la centième fois, la millième fois. Je me dois au passage de signaler ce prodige: je me trompai mille fois, ce qui eût été consternant comme de la musique répétitive si mes mille erreurs n'avaient été diverses à chaque fois; j'obtins, pour chaque calcul, mille résultats différents. J'avais du génie.
Il n'était pas rare qu'entre deux additions je relève la tête pour contempler celle qui m'avait mise aux galères. Sa beauté me stupéfiait. Mon seul regret était son brushing propret qui immobilisait ses cheveux mi-longs en une courbe imperturbable dont la rigidité signifiait: «Je suis une executive woman .» Alors, je me livrais à un délicieux exercice: je la décoiffais mentalement. A cette chevelure éclatante de noirceur, je rendais la liberté. Mes doigts immatériels lui donnaient un négligé admirable. Parfois, je me déchaînais, je lui mettais les cheveux dans un tel état qu'elle semblait avoir passé une folle nuit d'amour. Cette sauvagerie la rendait sublime.
Il advint que Fubuki me surprit dans mon métier de coiffeuse imaginaire:
– Pourquoi me regardez-vous comme ça?
– Je pensais qu'en japonais, «cheveux» et «dieu» se disent de la même façon.
– «Papier» aussi, ne l'oubliez pas. Retournez à votre paperasse.
Mon flou mental s'aggravait d'heure en heure. Je savais de moins en moins ce que je devais dire ou ne pas dire. En cherchant le cours de la couronne suédoise à la date du 20/2/1990, ma bouche prit l'initiative de parler:
– Qu'est-ce que vous vouliez devenir plus tard, quand vous étiez petite?
– Championne de tir à l'arc.
– Cela vous irait bien!
Comme elle ne me rendàit pas ma question, j'enchaînai:
– Moi, quand j'étais petite, je voulais devenir Dieu. Le Dieu des chrétiens, avec un grand D. Vers l'âge de cinq ans, j'ai compris que mon ambition était irréalisable. Alors, j'ai mis un peu d'eau dans mon vin et j'ai décidé de devenir le Christ. J'imaginais ma mort sur la croix devant l'humanité entière. A l'âge de sept ans, j'ai pris conscience que cela ne m’arriverait pas. J'ai résolu, plus modestement, de devenir martyre. Je me suis tenue à ce choix pendant de nombreuses années. Ça n'a pas marché non plus.
– Et ensuite?
– Vous le savez: je suis devenue comptable chez Yumimoto. Et je crois que je ne pouvais pas descendre plus bas.
– Vous croyez? demanda-t-elle avec un drôle de sourire.
Vint la nuit du 30 au 31. Fubuki fut la dernière à partir. Je me demandais pourquoi elle ne m'avait pas congédiée: n'était-il pas trop clair que je ne parviendrais jamais à boucler même le centième de mon travail?
Je me retrouvai seule. C'était ma troisième nuit blanche d'affilée, dans le bureau géant. Je tapotais sur la calculette et notais des résultats de plus en plus incongrus.
Il m'arriva alors une chose fabuleuse: mon esprit passa de l'autre côté.
Soudain, je ne fus plus amarréé. Je me levai. J'étais libre. Jamais je n'avais été aussi libre. Je marchai jusqu'à la baie vitrée. La ville illuminée était très loin au-dessous de moi. Je dominais le monde. J'étais Dieu. Je défenestrai mon corps pour en être quitte.
J'éteignis les néons. Les lointaines lumières de la cité suffisaient à y voir clair. J'allai à la cuisine chercher un Coca que je bus d'un trait. De retour à la section comptabilité, je délaçai mes souliers et les envoyai promener. Je sautai sur un bureau, puis de bureau en bureau, en poussant des cris de joie.
J'étais si légère que les vêtements m'accablaient. Je les enlevai un à un et les dispersai autour de moi. Quand je fus nue, je fis le poirier – moi qui de ma vie n'en avais jamais été capable. Sur les mains, je parcourus les bureaux adjacents. Ensuite, après une culbute parfaite, je bondis et me retrouvai assise à la place de ma supérieure.
Fubuki, je suis Dieu. Même si tu ne crois pas en moi, je suis Dieu. Tu commandes, ce qui n'est pas grand-chose. Moi, je règne. La puissance ne m'intéresse pas. Régner, c'est tellement plus beau. Tu n'as pas idée de ma gloire. C'est bon, la gloire. C’est de la trompette jouée par les anges en mon honneur. Jamais je n'ai été aussi glorieuse que cette nuit. C'est grâce à toi. Si tu savais que tu travailles à ma gloire!
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