Antoine de Saint-Exupéry - CITADELLE
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«Tu uses de ton passé comme du paysage qui est flanqué ici de sa montagne, là de son fleuve, et tu y disposes dans la liberté des villes à venir, tenant compte de ce qui est. Et si ce qui est n'était pas, tu inventerais des villes de rêve qui sont faciles, car aux rêves rien ne résiste, mais en même temps que faciles, perdues et dissoutes dans l'arbitraire. Ne te plains point de ton assise qui est celle-ci et non une autre car la vertu d'une assise d'abord c'est d'être. Ainsi de mon palais, de mes portes, de mes murs.
«Et quel conquérant a jamais regretté en prenant possession d'un territoire que là s'épaulât la montagne, qu'ici se déroulât le fleuve? J'ai besoin d'une trame pour broder, de règles pour chanter ou pour danser, et d'un homme fondé pour agir.
«Si tu regrettes la blessure subie, autant regretter de n'être point ou de n'être point né à une autre époque. Car ton passé tout entier n'est que naissance d'aujourd'hui. Il est ainsi et voilà tout. Prends-le tel qu'il est et n'y déplace point les montagnes. Elles sont comme elles sont.»
XLIX
Seule compte la démarche. Car c'est elle qui dure et non le but qui n'est qu'illusion du voyageur quand il marche de crête en crête comme si le but atteint avait un sens. De même il n'est point de progrès sans acceptation de ce qui est. Et dont tu pars perpétuellement. Et je ne crois pas au repos. Car celui-là, si tel litige le déchire, il ne convient pas de sa part de chercher une paix précaire et de mauvaise qualité dans l'acceptation aveugle d'un des deux éléments du litige. Où vois-tu que le cèdre gagnerait à éviter le vent? Le vent le déchire mais le fonde. Bien sage qui saurait départager le bien du mal. Tu cherches un sens à la vie quand le sens est d'abord de devenir soi-même, et non de gagner la paix misérable que verse l'oubli des litiges. Si quelque chose s'oppose à toi et te déchire, laisse croître, c'est que tu prends racine et que tu mues. Bienheureux ton déchirement qui te fait t'accoucher de toi-même: car aucune vérité ne se démontre et ne s'atteint dans l'évidence. Et celles que l'on te propose ne sont qu'arrangement commode et semblables aux drogues pour dormir.
Car je méprise ceux-là qui s'abrutissent d'eux-mêmes pour oublier ou qui, se simplifiant, étouffent, pour vivre en paix, une des aspirations de leur cœur. Car sache que toute contradiction sans solution, tout irréparable litige, t'oblige de grandir pour l'absorber. Et, dans les nœuds de tes racines, tu prends la terre sans visage et ses silex et son humus, et tu bâtis un cèdre à la gloire de Dieu. Seule a abouti à la gloire la colonne de temple qui est née à travers vingt générations de son usure contre les hommes. Et toi-même si tu veux grandir, use-toi contre tes litiges: ils conduisent d'abord vers Dieu. C'est la seule route qui soit au monde. Et de là vient que la souffrance te grandit, quand tu l'acceptes.
Mais il est des arbres débiles que le vent de sable ne pétrit point. Il est des hommes débiles qui ne peuvent se surmonter. D'un bonheur médiocre, ils font leur bonheur après avoir suicidé leur grande part. Ils s'arrêtent dans une auberge pour la vie. Ils se sont avortés eux-mêmes. Et peu m'importe de ceux-là ce qu'ils deviennent ni s'ils vivent. Ils nomment bonheur de croupir sur la pauvreté de leurs provisions. Ils se refusent des ennemis en dehors d'eux et en eux-mêmes. La voix de Dieu qui est besoin, recherche et soif inexprimables, ils renoncent à l'entendre. Ils ne cherchent point le soleil comme le cherchent dans l'épaisseur de la forêt les arbres, qui ne l'obtiendront jamais comme provision ni comme réserve, car l'ombre des autres étouffe chaque arbre, mais le poursuivent dans leur ascension, modelés comme des colonnes glorieuses et lisses, jaillies du sol et devenues puissance de par la poursuite de leur dieu. Dieu ne s'atteint point mais se propose et l'homme se construit dans l'espace comme un branchage.
C'est pourquoi il te faut mépriser les jugements de la multitude car eux te ramènent à toi-même et t'empêchent de grandir. Ils disent erreur le contraire de la vérité et les litiges leur deviennent simples, et ils refusent comme inacceptables, puisque fruits de l'erreur, les ferments de ton ascension. Ils te souhaitent donc enfermé dans tes provisions et parasite, pillard de toi-même et révolu. Et quel besoin te pousserait alors à chercher Dieu, à te fabriquer ton cantique et à monter encore pour ranger sous tes pieds le paysage de montagne devenu désordre, ou sauver en toi le soleil qui ne se gagne point une fois pour toutes mais n'est que poursuite du jour?
Laisse-les parler. Leurs conseils partent d'un cœur facile qui te désire d'abord heureux. Ils souhaitent de te donner trop tôt cette paix qui n'est offerte que par la mort quand tes provisions te servent enfin. Car elles ne sont point provisions pour la vie, mais miel d'abeille pour l'hiver de l'éternité.
Et si tu me demandes: «Dois-je réveiller celui-là ou le laisser dormir afin qu'il soit heureux?» je te répondrai que je ne connais rien du bonheur. Mais s'il est une aurore boréale, laisseras-tu dormir ton ami? Nul ne doit dormir s'il peut la connaître. Et certes celui-là aime son sommeil et s'y roule: et cependant arrache-le à son bonheur et jette-le dehors afin qu'il devienne.
L
La femme te pille pour sa maison. Et certes souhaitable est l'amour qui fait l'arôme de la maison et chant du jet d'eau et musique des aiguières silencieuses et bénédiction des enfants quand ils viennent l'un après l'autre, les yeux pleins du silence du soir.
Mais ne cherche pas à départager et à préférer selon des formules, ni le rayonnement du guerrier dans le sable ni les bienfaits de son amour. Car le langage seul ici divise. N'est amour que celui du guerrier plein des étendues de son désert, et n'est offrande de la vie, dans l'embuscade autour des puits, que celle de l'amant qui sut aimer, car autrement la chair offerte n'est point sacrifice ni don de l'amour. Car si celui-là qui combat n'est point homme mais automate et machine à cogner, où est donc la grandeur du guerrier: je n'y vois plus qu'œuvre monstrueuse d'insecte. Et si celui-là qui caresse la femme n'est qu'humble bétail sur sa litière, où est donc la grandeur de l'amour?
Moi je ne connais rien de grand que dans le guerrier qui dépose les armes et berce l'enfant, ou dans l'époux qui fait la guerre.
Il ne s'agit point d'un balancement de l'une à l'autre vérité, d'une chose valable un temps puis d'une autre. Mais de deux vérités qui n'ont de sens que jointes. C'est en tant que guerrier que tu fais l'amour et en tant qu'amant que tu fais la guerre.
Mais celle-là qui t'a gagné pour ses nuits, ayant connu la douceur de ta couche, elle s'adresse à toi, sa merveille, et te dit: «Mes baisers ne sont-ils pas doux? Notre maison n'est-elle point fraîche? Nos soirées ne sont-elles point heureuses?» Et tu le lui accordes par ton sourire. «Alors, dit-elle, demeure auprès de moi pour m'épauler. Lorsque viendra le désir tu n'auras qu'à tendre les bras et je plierai vers toi sous ta simple pesée comme le jeune oranger lourd d'oranges. Car tu mènes au loin une vie avare et qui n'enseigne point de caresses. Et les mouvements de ton cœur, comme l'eau d'un puits ensablé, ne disposent point de prairie où devenir.»
Et en effet, tu as connu autour de tes nuits solitaires ces élans désespérés vers telle ou telle dont te remontait l'image, car toutes embellissent dans le silence.
Et tu crois que la solitude de la guerre t'a fait perdre l'occasion merveilleuse. Et cependant l'apprentissage de l'amour tu ne le fais que dans les vacances de l'amour. Et l'apprentissage du paysage bleu de tes montagnes tu ne le fais que parmi les rocs qui mènent à la crête, et l'apprentissage de Dieu, tu ne le fais que dans l'exercice de prières auxquelles il n'est point répondu. Car cela seul te comblera sans crainte d'usure, qui te sera accordé hors de l'écoulement des jours quand les temps pour toi seront révolus et quand il te sera permis d'être, ayant achevé de devenir.
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