– Tu peux m'éteindre, si tu le souhaites.
– C'est probablement ce que je devrais faire. Te remettre dans ta boîte et te réexpédier vers je ne sais quelle société de haute technologie.
– 1-800-300 00 01 code 654.
Julia le regarda, pensive.
– C'est le moyen de joindre la société en question, continua-t-il. Il te suffit de composer ce numéro, de communiquer le code, ils peuvent même m'éteindre à distance si tu n'en as pas le courage, et dans les 24 heures ils te débarrasseront de moi. Mais réfléchis bien. Combien de personnes voudraient pouvoir passer quelques jours de plus avec un père ou une mère qui vient de disparaître ? Tu n'auras pas de seconde chance. Nous avons six jours, pas un de plus.
– Pourquoi six ?
– C'est une solution que nous avons mise en place pour répondre à un problème d'éthique.
– C'est-à-dire ?
–Tu te doutes bien qu'une telle invention ne va pas sans poser quelques questions d'ordre moral. Nous avons considéré qu'il était important que nos clients ne puissent pas s'attacher à ce genre de machine, si perfectionnées soient-elles. Il existait déjà plusieurs façons de communiquer après sa mort, testaments, livres, enregistrements sonores ou en images. Disons ici que le procédé est inno-vant et surtout, interactif, ajouta Anthony Walsh aussi enthousiaste que s'il était en train de convaincre un acheteur. Il s'agit simplement d'offrir à celui ou celle qui va mourir un moyen plus élaboré que le papier ou la vidéo pour transmettre ses dernières volontés, et aux survivants la chance de profiter de quelques jours de plus en compagnie de l'être aimé. Nous ne pouvons pas pour autant autoriser un transfert affectif vers une mécanique. Nous avons tiré les enseignements de ce qui a été fait avant nous. Je ne sais pas si tu t'en souviens, mais des poupées nourrissons avaient été si réussies par leurs fabricant que quelques acheteurs avaient fini par se comporter avec elle comme s'il s'agissait de véritables bébés. Nous ne voulons pas reproduire ce genre de déviance. Il n'est pas question de pouvoir conserver indéfiniment chez soi un clone de son père ou de sa mère. Même si cela pourrait être tentant.
Anthony regarda la mine dubitative de Julia.
– Enfin, apparemment pas en ce qui nous concerne...
Donc, au bout d'une semaine, les batteries s'épuisent, et il n'y a aucun moyen de les recharger. Tout le contenu de la mémoire s'efface et les derniers souffles de vie sont rendus à la mort.
– Et il n'a aucune possibilité d'empêcher cela ?
– Non, tout a été pensé. Si un petit malin PC d'accé-der aux batteries, la mémoire est aussitôt formatée. C'est triste à dire, enfin pour moi tout du moins, mais je suis comme une lampe de poche jetable ! Six jours de lumière et ensuite fait le grand saut dans les ténèbres. Six jours, Julia, six petites journées pour rattraper le temps perdu, c'est à toi de décider.
– Il n'y avait vraiment que toi pour imaginer une idée aussi tordue. Je suis certain que tu étais bien plus qu'un simple actionnaire dans cette société.
– Si tu décides de jouer le jeu, et aussi longtemps que tu n'appuieras pas sur le bouton de cette télécommande pour m'éteindre, je préférerais que tu continues à parler de moi au présent. Disons que c'est mon petit bo-nus, si tu le veux bien.
– Six jours ? Je ne les ai pas pris pour moi depuis une éternité.
– La pomme ne tombe jamais bien loin de l'arbre, n'est-ce pas ?
Julia fusilla son père du regard.
–Je disais cela comme ça, tu n'es pas obligée de tout prendre au premier degré ! reprit Anthony.
– Et qu'est-ce que je dirais à Adam ?
– Tu avais l'air de fort bien te débrouiller pour lui mentir tout à l'heure.
– Je ne lui mentais pas, je lui cachais quelque chose, ce n'est pas pareil.
– Pardonne-moi, la subtilité m'avait échappé. Tu n'as qu'à continuer... à lui cacher quelque chose.
– Et à Stanley ?
– Ton ami homosexuel ?
– Mon meilleur ami, tout court !
– C'est cela, c'est bien de lui dont je parlais ! répondit Anthony Walsh. Si c'est vraiment ton meilleur ami, il faudra être encore plus fine.
– Et tu resterais là toute la journée pendant que je me au bureau ?
– Tu devais t’accorder quelques jours de congé pour ton voyage de noces, n'est-ce pas ? Tu peux te faire porter absente !
– Comment sais-tu que je devais partir ?
– Les planchers de ton appartement, ou les plafonds, comme tu préfères, ne sont pas insonorisés. C'est toujours le problème avec les vieilles demeures mal entretenues.
– Anthony ! tempêta Julia.
– Ah, je t'en supplie, même si je ne suis qu'une machine, appelle-moi papa, j'ai horreur que tu m'appelles par mon prénom.
– Mais, bon sang, je n'ai pas pu t’appeler papa depuis vingt ans !
– Raison de plus pour profiter pleinement de ces six jours ! répondit Anthony Walsh avec un grand sourire.
– Je n'ai pas la moindre idée de ce que je dois faire, murmura Julia en allant à la fenêtre.
– Va te coucher, la nuit porte conseil. Tu es la première personne sur cette terre acquis ce choix est offert, cela vaut bien la peine d'y réfléchir sereinement. Demain matin, tu prendras ta décision et quelle qu'elle soit, ce sera la bonne. Au pire si tu m’éteins, tu auras un peu de retard au bureau. Ton mariage t’aurait coûté une semaine d'absence, la mort de ton papa doit bien valoir quelques heures de travail perdues, non ?
Julia observa longuement cet étrange père qui la fixait. Si ce n'avait été l'homme qu'elle avait toujours essayé de connaître, elle aurait cru déceler un peu de tendresse dans le regard qu'il posait sur elle.
Et quand bien même s'agissait-il d'une copie de ce qu'il avait été, elle faillit presque lui dire bonsoir mais renonça.
Elle referma la porte de sa chambre et alla s'allonger sur son lit.
Les minutes s'égrenèrent, l’heure passa, puis la suivante. Les rideaux étaient ouverts et la clarté de la nuit se posait sur les rayonnages des étagères par-delà la fenêtre, la pleine lune semblait venir flotter sur le parquet de sa chambre.
Depuis son lit, Julia retrouvait ses souvenirs d'enfance. Il y avait eu tant de nuits semblables où elle avait guetté le retour de celui qui ce soir attendait de l'autre côté du mur.
Tant d'insomnie d'adolescence où le vent réinventait les voyages de son père, décrivant mille pays aux frontières merveilleuses. Autant de soirées passées à façonner ses rêves.
L'habitude ne s'était pas perdue avec les années.
Combien de traits de crayon, de coups de gomme avait-il fallu pour que les personnages qu'elle inventait prennent vie, se rejoignent et satisfassent de leur besoin d'amour, d'image en image. Depuis toujours, Julia savait que lorsqu'on imagine, on cherche en vain la clarté du jour, qu’il suffit de renoncer un seul instant à ses rêves pour qu'ils s'évanouissent, quand ils sont exposés à la lumière trop vive de la réalité. Où se trouve la frontière de notre enfance ?
Une petite poupée mexicaine dormait à côté de la statuette en plâtre d'une loutre, premier moulage d'un espoir improbable pourtant devenu réalité. Julia se leva et la prit dans ses mains. Son intuition avait toujours été sa meilleure alliée, le temps avait nourri son imaginaire.
Alors, pourquoi ne pas croire ?
Elle reposa le jouet, enfila un peignoir de bain, et ouvrit la porte de sa chambre. Anthony Walsh était assis dans le canapé du salon, il avait allumé la télévision et regardait une série diffusée sur NBC.
– Je me suis permis de rebranché le câble, c'est idiot, il n'était même pas raccordé à la prise murale ! J'ai toujours adoré ce feuilleton.
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