« Lorsque je te gardais chez ma sœur pendant cet été-là, j’ignorais tout cela, même si je redoutais le pire. J’avais vu partir ta mère et je devinais qu’elle ne reviendrait pas. J’ai eu peur pour toi.
« Au lendemain de cette tragédie, tu as rejoint ton monde silencieux, tu ne voulais plus parler.
« Un mois plus tard, alors que ma sœur et son mari s’étaient assurés qu’Istanbul était redevenue calme, je t’ai accompagnée chez le pharmacien de la rue Isklital. Lorsque tu as revu sa femme, tu as souri à nouveau, tu lui as ouvert les bras et tu as couru vers elle. Je leur ai raconté ce qui vous était arrivé.
« Il faut que tu me comprennes, Anouche, c’était un choix terrible à faire, c’est pour te protéger que j’ai accepté.
« La femme du pharmacien avait une grande affection pour toi et tu le lui rendais bien. Avec elle, tu acceptais de prononcer quelques mots. De temps en temps, elle me rejoignait dans les jardins de Taksim où je t’emmenais jouer, elle te faisait sentir des feuilles, des herbes et des fleurs et t’apprenait à dire leurs noms ; avec elle, tu revivais. Un soir où je venais chercher tes remèdes, le pharmacien m’a annoncé qu’ils allaient bientôt repartir dans leur pays, et il m’a proposé de t’emmener avec eux. Il m’a promis que, là-bas, en Angleterre, tu ne craindrais plus jamais rien, qu’ils t’offriraient la vie que sa femme et lui avaient rêvé de donner à l’enfant qu’ils ne pouvaient avoir. Ils m’ont assuré qu’auprès d’eux tu ne serais plus une orpheline, que tu ne manquerais jamais de rien, et surtout ni d’amour ni de tendresse.
« Te laisser partir était un déchirement, mais je n’étais qu’une nourrice, ma sœur ne pouvait vous garder plus longtemps et je n’avais pas les moyens de vous élever tous les deux. Tu étais la plus fragile et lui était trop jeune pour un tel voyage, alors c’est toi ma chérie que j’ai voulu sauver. »
Cher Daldry, à la fin de ce récit, j’imaginais avoir versé toutes mes larmes, et pourtant, croyez-moi, il m’en restait encore.
J’ai demandé à M me Yilmaz pourquoi elle disait tout le temps « vous » et de qui elle parlait en me disant que, des deux, j’étais la plus fragile.
Elle a pris mon visage entre ses mains et m’a demandé pardon. Pardon de m’avoir séparée de mon frère.
Cinq ans après mon arrivée à Londres avec ma nouvelle famille, l’armée de notre roi occupa Izmit dans l’Empire vaincu, quelle ironie, n’est-ce pas ?
Au cours de l’année 1923, alors que la révolution grondait, le beau-frère de M me Yilmaz perdit ses privilèges et, peu de temps après, la vie.
Sa sœur, comme beaucoup d’autres, a fui l’Empire défait alors que naissait la nouvelle république. Elle immigra en Angleterre, et s’installa, avec quelques bijoux pour seule fortune, au bord de la mer, dans la région de Brighton.
La voyante avait raison en tous points. Je suis bien née à Istanbul, et non à Holborn. J’ai rencontré une à une les personnes qui devaient me conduire jusqu’à l’homme qui compterait le plus dans ma vie.
Je vais partir à sa recherche puisque je sais désormais qu’il existe.
Quelque part, j’ai un frère et il s’appelle Rafael.
Je vous embrasse.
Alice
*
Alice passa la journée en compagnie de M me Yilmaz.
Elle l’aida à descendre l’escalier et, après un déjeuner sous la tonnelle en compagnie de Can et du neveu de M me Yilmaz, elles allèrent toutes les deux s’asseoir au pied du grand tilleul.
Cet après-midi-là, sa nourrice lui raconta des histoires d’un passé où le père d’Anouche était un cordonnier d’Istanbul et sa mère une femme heureuse d’avoir deux beaux enfants.
Lorsqu’elles se séparèrent, Alice promit de revenir la voir, souvent.
Elle demanda à Can de rentrer par la mer ; alors que le bateau qui les ramenait à Istanbul accostait, elle regarda tous les yalis de la berge et sentit l’émotion la gagner.

Le soir qui suivit, elle redescendit au milieu de la nuit poster sa lettre à Daldry. Il la reçut une semaine plus tard et ne confia jamais à Alice que lui aussi, en la lisant, avait pleuré.
De retour à Istanbul, Alice n’eut plus qu’une idée en tête, retrouver son frère. M me Yilmaz lui avait confié qu’il s’en était allé, le jour de ses dix-sept ans, tenter sa chance à Istanbul. Il venait lui rendre visite une fois par an et lui écrivait de temps à autre une carte postale. Il était devenu pêcheur et passait la plupart de sa vie en mer à bord de grands thoniers.
Durant l’été, tous les dimanches, Alice arpenta les ports le long du Bosphore. Dès qu’un bateau de pêche accostait, elle se précipitait sur le quai et demandait aux marins qui descendaient s’ils connaissaient un certain Rafael Kachadorian.
Juillet, août et septembre passèrent.
Un dimanche, profitant de la douceur d’une soirée d’automne, Can invita Alice à dîner dans le petit restaurant que Daldry avait tant aimé. En cette saison, les tables s’étendaient en terrasse, le long de la jetée.
Au milieu de leur discussion, Can s’arrêta soudain de parler. Il prit la main d’Alice avec une infinie tendresse.
— Il y a un point sur lequel j’avais tort, et un autre sur lequel j’ai toujours eu raison, reprit-il.
— Je t’écoute, dit Alice, amusée.
— Je m’étais trompé, l’amitié entre un homme et une femme peut vraiment exister, vous êtes devenue mon amie, Alice Anouche Pendelbury.
— Et sur quel point as-tu toujours eu raison ? demanda Alice, le sourire aux lèvres.
— Je suis réellement le meilleur guide d’Istanbul, répondit Can dans un grand éclat de rire.
— Je n’en ai jamais douté ! s’exclama Alice alors que le fou rire de Can la gagnait, mais pourquoi me dis-tu cela maintenant ?
— Parce que si vous avez un sosie masculin, il est assis à deux tables derrière vous.
Alice cessa de rire, se retourna et retint son souffle.
Dans son dos, un homme un peu plus jeune qu’elle dînait en compagnie d’une femme.
Alice repoussa sa chaise et se leva. Les quelques mètres à parcourir lui semblaient interminables. Lorsqu’elle arriva devant lui, elle s’excusa d’interrompre sa conversation et demanda s’il se prénommait Rafael.
Les traits de l’homme se figèrent quand il découvrit dans la pâle lumière des lampions le visage de l’étrangère qui venait de lui poser cette question.
Il se leva et son regard plongea dans les yeux d’Alice.
— Je crois que je suis votre sœur, dit-elle, d’une voix fragile. Je suis Anouche, je t’ai cherché partout.
— Je me sens bien dans ta maison, dit Alice en avançant vers la fenêtre.
— Elle est toute petite, mais, de mon lit, je vois le Bosphore, et puis je n’y suis pas souvent.
— Tu vois, Rafael, je ne croyais pas à la destinée, aux petits signes de la vie censés nous guider vers les chemins à prendre. Je ne croyais pas aux histoires des diseuses de bonne aventure, aux cartes qui vous prédisent l’avenir, je ne croyais pas à la félicité et encore moins que je te rencontrerais un jour.
Rafael se leva et rejoignit Alice. Un cargo s’engageait dans le détroit.
— Tu penses que ta voyante de Brighton pourrait être la sœur de Yaya ?
— Yaya ?
— C’est ainsi que tu appelais notre nourrice quand tu étais petite, tu étais incapable de prononcer correctement son nom. Pour moi, elle a toujours été Yaya. Elle m’a dit qu’une fois partie en Angleterre, sa sœur ne lui a plus jamais donné signe de vie. Elle avait fui, et je suppose que, quelque part, Yaya avait honte de cela. Le monde serait drôlement petit, si c’était vraiment elle.
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