« Ton père était un homme bon, me répétait M me Yilmaz, il courait dans la nuit pour venir vous sauver. C’est près du port qu’ils l’ont attrapé. Ton père était aussi le plus courageux des hommes, lorsque les fous sauvages ont fini leur sale besogne et l’ont laissé pour mort, il s’est relevé. En dépit de ses blessures, il a marché et trouvé le moyen de traverser le détroit. La barbarie n’avait pas encore gagné Kadıköy.
« Nous l’avons vu rentrer en sang au milieu de la nuit, le visage tuméfié, il était méconnaissable. Il est allé vous voir dans la chambre où vous dormiez et puis il a supplié ta mère de ne pas pleurer, pour ne pas vous réveiller. Il nous a réunies ta mère et moi dans le salon et nous a expliqué ce qui se passait en ville, les meurtres qu’on y commettait, les maisons qu’on brûlait, les femmes qu’on molestait. L’horreur dont les hommes sont capables quand ils perdent leur humanité. Il nous a dit qu’il fallait à tout prix vous protéger, quitter la ville sur-le-champ, atteler la carriole et fuir vers la province où les choses seraient certainement plus calmes. Ton père m’a suppliée de vous héberger dans ma famille, ici, dans cette maison d’Izmit où tu as passé quelques mois. Et, quand ta mère en larmes lui a demandé pourquoi il laissait entendre qu’il ne ferait pas partie du voyage, ton père lui a répondu, je m’en souviens encore : “Je vais m’asseoir un peu, mais seulement parce que je suis fatigué.”
« Il y avait de la fierté chez lui, de celle qui vous tient droit comme le fer d’une lance, de celle qui vous oblige à vous tenir debout, en toutes circonstances.
« Assis sur sa chaise, il a fermé les yeux, ta mère agenouillée l’enlaçait. Il a posé une main sur sa joue, lui a souri, et puis il a poussé un long soupir, sa tête s’est inclinée de côté et il n’a plus rien dit. Ton père est mort le sourire aux lèvres, en regardant ta mère, comme il l’avait décidé.
« Je me souviens, quand tes parents se disputaient, ton père me disait : “Vous savez, madame Yilmaz, elle est en colère parce que nous travaillons trop, mais quand nous serons vieux, je lui achèterai une belle demeure à la campagne, avec des terres autour et elle sera la plus heureuse des femmes. Et moi, madame Yilmaz, quand je mourrai dans cette maison qui sera le fruit de nos efforts, le jour où je m’en irai, ce sont les yeux de ma femme que je veux voir au tout dernier moment.”
« Ton père me racontait cela en parlant très fort pour que ta mère l’entende. Alors elle laissait passer quelques minutes et, quand il mettait son manteau, elle venait à la porte et elle lui disait : “D’abord, rien ne dit que tu me quitteras le premier, et moi le jour où je mourrai, à cause de tes satanées cordonneries qui m’auront épuisée, ce sont des semelles en cuir que je verrai dans mon dernier délire.”
« Et puis ta mère l’embrassait en lui jurant qu’il était le cordonnier le plus exigeant de la ville, mais qu’elle n’en aurait voulu aucun autre pour mari.
« Nous avons couché ton père dans son lit, ta mère l’a bordé, comme s’il dormait. Elle l’embrassait et lui chuchotait des mots d’amour qui ne regardent qu’eux. Elle m’a demandé d’aller vous réveiller et puis nous sommes partis puisque ton père nous l’avait ordonné.
« Pendant que j’attelais la carriole, ta mère finissait de préparer une valise, elle y a mis quelques affaires et ce dessin d’elle et de ton père que tu vois là, sur la commode, entre les deux fenêtres de ma chambre. »
Daldry, j’ai avancé vers la fenêtre et pris le cadre dans mes mains. Je n’ai reconnu aucun de leurs visages, mais cet homme et cette femme qui me souriaient dans leur éternité étaient mes vrais parents.
« Nous avons roulé une bonne partie de la nuit, a poursuivi M me Yilmaz, et sommes arrivés avant l’aube à Izmit, où ma famille vous a accueillis.
« Ta mère était inconsolable. Elle passait la plupart de ses journées assise au pied du grand tilleul que tu peux voir depuis la fenêtre. Quand elle allait mieux, elle t’emmenait marcher dans les champs, cueillir des bouquets de roses et de jasmin. En chemin tu nous récitais toutes les odeurs que tu rencontrais.
« On croyait être en paix, que la folie barbare avait été contenue, que les horreurs qu’Istanbul avait connues étaient celles d’une seule nuit. Mais nous nous trompions. La haine gangrenait tout le pays. Au mois de juin, mon jeune neveu arriva essoufflé, criant qu’on arrêtait les Arméniens dans les quartiers bas de la ville. On les regroupait sans ménagement aux alentours de la gare avant de les faire grimper dans des wagons à bestiaux, en les malmenant plus que les animaux que l’on destine à l’abattoir.
« J’avais une sœur qui vivait dans une grande demeure sur le Bosphore, cette sotte était si belle qu’elle avait séduit un riche notable, un homme bien trop puissant pour que l’on ose entrer dans sa maison sans y avoir été convié. Elle et son mari avaient un cœur en or et ils n’auraient jamais laissé quelqu’un, et pour quelque raison que ce soit, toucher à un cheveu d’une femme ou de l’un de ses enfants. Nous avons réuni un conseil de famille et décidé que, dès la nuit tombée, je vous y conduirais. À dix heures du soir, mon Anouche, je m’en souviens comme si c’était hier, nous avons pris la petite valise noire, et nous sommes partis dans l’obscurité des ruelles d’Izmit. Du haut de l’escalier qui se trouve au bout de notre rue, on pouvait voir des feux s’élever dans le ciel. Les maisons des Arméniens brûlaient près du port. Nous nous sommes faufilés, évitant plusieurs fois des régiments sauvages qui décimaient la communauté arménienne. Nous nous sommes cachés dans les ruines d’une vieille église. Comme des innocents, nous avons cru que le pire était passé, alors nous sommes sortis. Ta mère te tenait par la main et, soudain, ils nous ont vus. »
M me Yilmaz s’est arrêtée de parler, elle sanglotait, et moi je la consolais dans mes bras. Elle a pris son mouchoir, s’est essuyé le visage et elle a continué son pénible récit.
« Il faut que tu me pardonnes, Anouche, plus de trente-cinq années ont passé, et je n’arrive toujours pas à en parler sans pleurer. Ta mère s’est agenouillée devant toi, elle t’a dit que tu étais sa vie, sa petite merveille, qu’il fallait que tu survives à tout prix, que, quoi qu’il lui arrive, elle veillerait toujours sur toi, et que tu serais toujours dans son cœur, où que tu sois. Elle t’a dit qu’elle devait te laisser, mais qu’elle ne te quitterait jamais. Elle s’est approchée de moi, a glissé ta main dans la mienne, et nous a poussées dans l’ombre d’une porte cochère. Elle nous a tous embrassés et m’a suppliée de vous protéger. Puis elle est partie seule dans la nuit, au-devant de la colonne des barbares. Pour qu’ils ne viennent pas vers nous, pour qu’ils ne nous voient pas, c’est elle qui est allée vers eux.
« Quand ils l’ont emmenée, je vous ai fait descendre la colline à travers des sentiers que je connais depuis toujours. Mon cousin nous attendait dans une crique, sur sa barque de pêche amarrée au ponton. Nous avons pris la mer et, bien avant que le jour se lève, nous avons accosté. On a marché encore, et enfin nous sommes arrivés dans la maison de ma sœur. »

J’ai demandé à M me Yilmaz ce qu’il était advenu de ma mère.
« Nous n’avons jamais rien su de précis, m’a-t-elle répondu. Rien qu’à Izmit, quatre mille Arméniens furent déportés, et dans tout l’Empire, au cours de ce tragique été, on les assassina par centaines de milliers. Aujourd’hui plus personne n’en parle, tout le monde se tait. Ils sont si peu nombreux, ceux qui ont survécu et qui ont trouvé la force de témoigner. On n’a pas voulu les écouter. Il faut beaucoup d’humilité et de courage pour demander pardon. On a parlé de déplacements de population, mais c’était bien autre chose, crois-moi. J’ai entendu murmurer que des colonnes de femmes, d’hommes et d’enfants, longues de plusieurs kilomètres, ont traversé le pays vers le sud. Ceux que l’on n’avait pas embarqués dans des wagons à bestiaux longeaient les rails à pied, sans eau, sans nourriture. On achevait dans le fossé d’une balle dans la tête ceux qui ne pouvaient plus avancer. Les autres ont été emmenés au milieu du désert et on les a laissés mourir d’épuisement, de soif et de faim.
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