– Et vous, vous misérable -, criait-il au moment où j’entrais, en se tournant vers sa belle-fille et employant une épithète aussi inoffensive que poulette ou brebis, mais généralement représentée par un tiret, vous voilà encore à vos oiseuses manigances? Tous les autres gagnent leur pain… vous, vous vivez de ma charité! Mettez-moi ces bêtises de côté et trouvez le moyen de vous rendre utile. Je vous ferai payer le fléau de votre perpétuelle présence, entendez-vous, odieuse coquine?
– Je mettrai mes bêtises de côté, parce que vous pouvez m’y contraindre, si je refuse, a répondu la jeune femme en fermant son livre et en le jetant sur une chaise. Mais quand vous useriez votre langue à jurer, je ne ferai que ce que je voudrai!
Heathcliff a levé la main, et elle s’est sauvée à distance respectueuse: elle en connaissait certainement le poids. N’ayant nulle envie d’être régalé d’un combat entre chien et chat, je me suis vivement avancé comme si j’étais pressé de partager la chaleur du foyer et tout à fait ignorant de la dispute interrompue. Chacun d’eux a eu assez de décorum pour suspendre les hostilités. Heathcliff a placé ses poings à l’abri de la tentation dans ses poches; Mrs Heathcliff a fait la moue et est allée prendre un siège éloigné, où elle a tenu sa parole en jouant le rôle d’une statue pendant le temps que je suis resté là. Ce n’a pas été long: j’ai décliné leur invitation à déjeuner et, dès que l’aube a commencé de pointer, j’ai saisi la première occasion de m’échapper au grand air, maintenant clair, calme et froid comme de la glace impalpable.
Avant que j’aie eu atteint le fond du jardin, mon propriétaire m’a crié de m’arrêter, et a offert de m’accompagner à travers la lande. Ça été une heureuse inspiration de sa part, car tout le versant de la colline n’était qu’un océan de vagues blanches; les hauts et les bas n’indiquaient pas d’élévations ou de dépressions correspondantes dans le terrain; de nombreux trous étaient entièrement comblés par la neige; et des rangées entières de buttes, formées des résidus de l’extraction des carrières, étaient effacées de la carte que ma promenade de la veille avait laissée peinte dans mon esprit. J’avais remarqué sur un des côtés de la route, à intervalles de six à sept mètres, une ligne de pierres dressées debout, qui se prolongeait sur toute la longueur du terrain dénudé: elles avaient été placées et peintes à la chaux pour servir de repères dans l’obscurité, et aussi quand une chute de neige, comme à présent, ne permettait pas de distinguer la chaussée ferme des profonds marécages qui la bordent des deux côtés. Mais à l’exception d’une tache sombre émergeant çà et là, toute trace de l’existence de ces pierres avait disparu et mon compagnon a dû m’avertir fréquemment d’appuyer à droite ou à gauche alors que je me figurais suivre correctement les sinuosités de la route.
Nous avons échangé peu de paroles, et il s’est arrêté à l’entrée du parc de Thrushcross en me disant que je ne pouvais plus me tromper. Nos adieux se sont bornés à un rapide salut, puis j’ai continué ma marche, réduit à mes seules ressources; car la loge du portier est inoccupée jusqu’à présent. La distance de la porte du parc à la Grange est de deux milles; je crois que je suis bien arrivé à en faire quatre, en me perdant au milieu des arbres et enfonçant jusqu’au cou dans la neige: désagrément que seuls peuvent apprécier ceux qui l’ont expérimenté. En tout cas, quels qu’aient été mes tours et détours, midi sonnait comme j’entrais dans la maison, ce qui faisait exactement une heure pour chaque mille du chemin ordinaire depuis les Hauts de Hurle-Vent.
Ma femme de charge et ses satellites se sont précipitées pour m’accueillir, s’écriant avec volubilité qu’elles me croyaient complètement perdu. Tout le monde supposait que j’avais péri la nuit précédente et elles se demandaient comment s’y prendre pour se mettre à la recherche de mes restes. Je leur ai dit de se calmer, puisqu’elles me voyaient revenu, et, transi jusqu’à la moelle, je me suis traîné en haut. Après avoir mis des vêtements secs et marché de long en large pendant trente à quarante minutes, pour restaurer la chaleur animale, je me suis retiré dans mon cabinet de travail, faible comme un petit chat: presque trop faible pour jouir du feu pétillant et du café fumant que la servante m’a préparé pour me remonter.
Quelles pauvres girouettes nous sommes! Moi qui avais résolu de me libérer de tous rapports sociaux et qui bénissais ma bonne étoile de m’avoir fait enfin découvrir un endroit où de tels rapports sont à peu près impossibles, moi, faible créature, après avoir lutté jusqu’au crépuscule contre l’abattement et la solitude, j’ai été vaincu et forcé d’amener mon pavillon. Sous prétexte de demander des indications sur ce qui était nécessaire à mon installation, j’ai prié Mrs Dean, quand elle a apporté mon souper, de s’asseoir pendant que je mangeais. J’espérais sincèrement que j’allais trouver en elle une vraie commère et que, si elle ne me tirait pas de ma torpeur, elle finirait au moins par m’endormir.
– Vous êtes ici depuis très longtemps, ai-je commencé. N’avez-vous pas dit depuis seize ans?
– Dix-huit, monsieur. Je suis arrivée au moment où ma maîtresse se mariait, pour faire son service; après sa mort, le maître m’a conservée comme femme de charge.
– Vraiment.
Un silence a suivi. Elfe n’était pas fort bavarde, craignais-je, sauf peut-être quand il s’agissait de ses propres affaires, qui pouvaient difficilement m’intéresser. Cependant, après s’être recueillie un instant, un poing sur chaque genou, un nuage méditatif sur sa figure rubiconde, elle s’est écriée:
– Ah! les temps ont bien changé depuis lors!
– Oui, ai-je remarqué, vous avez dû voir beaucoup de transformations, je suppose?
– Sans doute; et de souffrances aussi.
«Oh! je vais amener la conversation sur la famille de mon propriétaire», ai-je pensé. «Bon sujet à mettre sur le tapis! J’aimerais à savoir l’histoire de cette jeune et jolie veuve. Est-elle native de cette contrée ou, comme il est plus probable, est-ce une étrangère que les indigènes hargneux ne veulent pas reconnaître comme des leurs?» Dans cette intention, j’ai demandé à Mrs Dean pourquoi Heathcliff louait Thrushcross Grange et préférait de vivre dans une situation et une demeure si inférieures.
– N’est-il pas assez riche pour entretenir convenablement la propriété?
– Riche, monsieur! Personne ne sait ce qu’il a d’argent et chaque année sa fortune s’accroît, Oui, oui, il est assez riche pour vivre dans une maison plus luxueuse même que celle-ci; mais il est plutôt… serré. S’il avait eu l’intention de venir s’installer à Thrushcross Grange, il aurait suffi qu’il entendît parler d’un bon locataire pour qu’il ne pût se résigner à laisser échapper la chance de gagner quelques centaines d’écus de plus. Il est étrange qu’on puisse être aussi cupide quand on est seul en ce monde!
– Il avait un fils, je crois?
– Oui, il en avait un… il est mort.
– Et cette jeune dame, Mrs Heathcliff, est la veuve de ce fils?
– Oui.
– D’où est-elle originaire?
– C’est la fille de mon défunt maître, monsieur: Catherine Linton était son nom de jeune fille. Je l’ai élevée, la pauvre enfant! J’aurais souhaité que Mr Heathcliff vînt habiter ici, pour que nous nous fussions trouvées réunies.
– Quoi! Catherine Linton? me suis-je écrié avec étonnement. Mais une minute de réflexion m’a convaincu que ce n’était pas mon fantôme de Catherine. Alors, ai-je poursuivi, mon prédécesseur s’appelait Linton?
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