— En route ! cria-t-elle.
Elle prit le bras de M. de Belvigne et régla la marche des autres :
— Allons, vous allez former mon bataillon ! Servigny, je vous nomme sergent ; vous vous tiendrez en dehors, sur la droite. Puis vous ferez marcher en tête la garde étrangère, les deux Exotiques, le prince et le chevalier, puis, derrière, les deux recrues qui prennent les armes aujourd’hui. Allons !
Ils partirent. Et Servigny se mit à imiter le clairon, tandis que les deux nouveaux venus faisaient semblant de jouer du tambour. M. de Belvigne, un peu confus, disait tout bas :
— Mademoiselle Yvette, voyons, soyez raisonnable, vous allez vous compromettre.
Elle répondit :
— C’est vous que je compromets, Raisiné. Quant à moi, je m’en fiche un peu. Demain, il n’y paraîtra plus. Tant pis pour vous, il ne faut pas sortir avec des filles comme moi.
Ils traversèrent Bougival, à la stupéfaction des promeneurs. Tous se retournaient ; les habitants venaient sur leurs portes ; les voyageurs du petit chemin de fer qui va de Rueil à Marly les huèrent ; les hommes, debout sur les plates-formes, criaient :
— À l’eau !… à l’eau !…
Yvette marchait d’un pas militaire, tenant par le bras Belvigne comme on mène un prisonnier. Elle ne riait point, gardant sur le visage une gravité pâle, une sorte d’immobilité sinistre. Servigny interrompait son clairon pour hurler des commandements. Le prince et le chevalier s’amusaient beaucoup, trouvaient ça très drôle et de haut goût. Les deux jeunes gens jouaient du tambour d’une façon ininterrompue.
Quand ils arrivèrent sur le lieu de la fête, ils soulevèrent une émotion. Des filles applaudirent ; des jeunes gens ricanaient ; un gros monsieur, qui donnait le bras à sa femme, déclara, avec une envie dans la voix :
— En voilà qui ne s’embêtent pas.
Elle aperçut des chevaux de bois et força Belvigne à monter à sa droite tandis que son détachement escaladait par derrière les bêtes tournantes. Quand le divertissement fut terminé, elle refusa de descendre, contraignant son escorte à demeurer cinq fois de suite sur le dos de ces montures d’enfants, à la grande joie du public qui criait des plaisanteries. M. de Belvigne, livide, avait mal au cœur en descendant.
Puis elle se mit à vagabonder à travers les baraques. Elle força tous ces hommes à se faire peser au milieu d’un cercle de spectateurs. Elle leur fit acheter des jouets ridicules qu’ils durent porter dans leurs bras. Le prince et le chevalier commençaient à trouver la plaisanterie trop forte. Seuls, Servigny et les deux tambours ne se décourageaient point.
Ils arrivèrent enfin au bout du pays. Alors elle contempla ses suivants d’une façon singulière, d’un œil sournois et méchant ; et une étrange fantaisie lui passant par la tête, elle les fit ranger sur la berge droite qui domine le fleuve.
— Que celui qui m’aime le plus se jette à l’eau, dit-elle.
Personne ne sauta. Un attroupement se forma derrière eux. Des femmes, en tablier blanc, regardaient avec stupeur. Deux troupiers, en culotte rouge, riaient d’un air bête.
Elle répéta :
— Donc, il n’y a pas un de vous capable de se jeter à l’eau sur un désir de moi ?
Servigny murmura :
— Ma foi, tant pis.
Et il s’élança, debout, dans la rivière.
Sa chute jeta des éclaboussures jusqu’aux pieds d’Yvette. Un murmure d’étonnement et de gaieté s’éleva dans la foule.
Alors la jeune fille ramassa par terre un petit morceau de bois, et, le lançant dans le courant :
— Apporte ! cria-t-elle.
Le jeune homme se mit à nager, et saisissant dans sa bouche, à la façon d’un chien, la planche qui flottait, il la rapporta, puis, remontant la berge, il mit un genou par terre pour la présenter.
Yvette la prit.
— T’es beau, dit-elle.
Et, d’une tape amicale, elle caressa ses cheveux.
Une grosse dame, indignée, déclara :
— Si c’est possible !
Une autre dit :
— Peut-on s’amuser comme ça !
Un homme prononça :
— C’est pas moi qui me serais baigné pour une donzelle !
Elle reprit le bras de Belvigne, en lui jetant dans la figure :
— Vous n’êtes qu’un oison, mon ami ; vous ne savez pas ce que vous avez raté.
Ils revinrent. Elle jetait aux passants des regards irrités.
— Comme tous ces gens ont l’air bête, dit-elle.
Puis, levant les yeux sur le visage de son compagnon :
— Vous aussi, d’ailleurs.
M. de Belvigne salua. S’étant retournée, elle vit que le prince et le chevalier avaient disparu. Servigny, morne et ruisselant, ne jouait plus du clairon et marchait, d’un air triste, à côté des deux jeunes gens fatigués, qui ne jouaient plus du tambour.
Elle se mit à rire sèchement :
— Vous en avez assez, paraît-il. Voilà pourtant ce que vous appelez vous amuser, n’est-ce pas ? Vous êtes venus pour ça ; je vous en ai donné pour votre argent.
Puis elle marcha sans plus rien dire, et, tout d’un coup, Belvigne s’aperçut qu’elle pleurait. Effaré, il demanda :
— Qu’avez-vous ?
Elle murmura :
— Laissez-moi, cela ne vous regarde pas.
Mais il insistait, comme un sot :
— Oh ! Mademoiselle, voyons, qu’est-ce que vous avez ? Vous a-t-on fait de la peine ?
Elle répéta, avec impatience :
— Taisez-vous donc !
Puis, brusquement, ne résistant plus à la tristesse désespérée qui lui noyait le cœur, elle se mit à sangloter si violemment qu’elle ne pouvait plus avancer.
Elle couvrait sa figure sous ses deux mains et haletait avec des râles dans la gorge, étranglée, étouffée par la violence de son désespoir.
Belvigne demeurait debout, à côté d’elle, tout à fait éperdu, répétant :
— Je n’y comprends rien.
Mais Servigny s’avança brusquement.
— Rentrons, mam’zelle, qu’on ne vous voie pas pleurer dans la rue. Pourquoi faites-vous des folies comme ça, puisque ça vous attriste ?
Et, lui prenant le coude, il l’entraîna. Mais, dès qu’ils arrivèrent à la grille de la villa, elle se mit à courir, traversa le jardin, monta l’escalier et s’enferma chez elle.
Elle ne reparut qu’à l’heure du dîner, très pâle, très grave. Tout le monde était gai cependant. Servigny avait acheté chez un marchand du pays des vêtements d’ouvrier, un pantalon de velours, une chemise à fleurs, un tricot, une blouse, et il parlait à la façon des gens du peuple.
Yvette avait hâte qu’on eût fini, sentant son courage défaillir. Dès que le café fut pris, elle remonta chez elle.
Elle entendait sous sa fenêtre les voix joyeuses. Le chevalier faisait des plaisanteries lestes, des jeux de mots d’étranger, grossiers et maladroits.
Elle écoutait, désespérée. Servigny, un peu gris, imitait l’ouvrier pochard, appelait la marquise la patronne. Et, tout d’un coup, il dit à Saval :
— Hé ! Patron !
Ce fut un rire général.
Alors, Yvette se décida. Elle prit d’abord une feuille de son papier à lettres et écrivit :
« Bougival, ce dimanche, neuf heures du soir.
Je meurs pour ne point devenir une fille entretenue.
YVETTE. »
Puis en post-scriptum :
« Adieu, chère maman, pardon. »
Elle cacheta l’enveloppe, adressée à Mme la marquise Obardi.
Puis elle roula sa chaise longue auprès de la fenêtre, attira une petite table à portée de sa main et plaça dessus la grande bouteille de chloroforme à côté d’une poignée de ouate.
Un immense rosier couvert de fleurs qui, parti de la terrasse, montait jusqu’à sa fenêtre, exhalait dans la nuit un parfum doux et faible passant par souffles légers ; et elle demeura quelques instants à le respirer. La lune, à son premier quartier, flottait dans le ciel noir, un peu rongée à gauche, et voilée parfois par de petites brumes.
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