Mais j’avoue que ce genre de critique me jette en un grand embarras. Si chaque lecteur exige que je le fasse coucher dans son lit, manger sa cuisine ordinaire, boire le vin qu’il est accoutumé de boire, aimer les femmes qui auront les cheveux de la sienne, s’intéresser aux enfants portant le petit nom de son fils ou de sa fille, et refuse de comprendre des angoisses, des douleurs ou des joies qu’il n’a point traversées, s’il arrive à proclamer : « Je ne m’intéresserai jamais à tout être qui n’est pas moi et moi seul », il faut renoncer à faire du roman.
Si un de mes personnages, monté dans un fiacre, verse et se casse un bras, vous me répondrez : « Cela m’est bien égal, j’ai un parfait cocher. » Si je fais subir à une jeune femme un accouchement douloureux, vous me répondrez : « Je m’en moque un peu, je ne suis pas femme. »
Si je fais se noyer un jeune homme, dans une promenade sur la Seine, direz-vous : « Que m’importe, je ne vais jamais sur l’eau » ?
Mon confrère Nestor ajoute, il est vrai : « Ah ! si vous m’eussiez raconté les déceptions de la vie d’un employé, ses ambitions, ses amours, ses craintes de l’avenir, bien que mes ambitions, mes amours, mes craintes, soient d’une autre nature, le point de contact serait trouvé. »
J’en doute un peu. L’ambition d’un employé, c’est (avancement de 300 francs tous les trois ans. Ses déceptions viennent de la gratification rognée ; ses amours sont à trop bon marché pour nous ; ses craintes de l’avenir se bornent à ne pouvoir atteindre le maximum de la retraite. Voilà tout.
Et quand je vous aurai décrit cette vie, vous vous déclarerez satisfait ? Et vous me refusez le droit de prendre un employé philosophe, résigné, qui se dit : « Je n’ai pas d’espoir, pas d’avenir. Je tournerai toujours dans le même cercle. Je le sais, je n’y peux rien : tâchons su moins de ne pas trop souffrir physiquement dans cette misère. »
Et il s’efforce inutilement de se faire une vie matérielle supportable. Il est à vau-l’eau, il le sait, ne résiste pas ; mais il voudrait au moins avoir bonnes les heures de table, les autres étant si mauvaises. Et vous dites que cela n’est pas juste, pas humain, pas légitime ?
Quand donc cessera-t-on, de discuter les intentions, de faire aux écrivains des procès de tendance, pour ne leur reprocher que leurs manquements à leur propre méthode, que les fautes qu’ils ont pu commettre contre les conventions littéraires adoptées et proclamées par eux ?
Les foules
(Le Gaulois, 23 mars 1882)
Les uns adorent la foule ; d’autres l’exècrent ; mais bien peu d’hommes, à part ces psychologues étranges, à moitié fous, philosophes singulièrement subtils, bien qu’hallucinés, Edgar Poe, Hoffmann et autres esprits du même ordre, ont étudié ou plutôt pressenti ce mystère : une foule.
Regardez ces têtes pressées, ce flot d’hommes, ce tas de vivants. N’y voyez-vous rien que des gens réunis ? Oh ! C’est autre chose, car il se produit là un phénomène singulier. Toutes ces personnes côte à côte, distinctes, différentes de corps, d’esprit, d’intelligence, de passions, d’éducation, de croyances, de préjugés, tout à coup, par le seul fait de leur réunion, forment un être spécial, doué d’une âme propre, d’une manière de penser nouvelle, commune, et qui ne semble nullement formée de la moyenne des opinions de tous.
C’est une foule, et cette foule est quelqu’un, un vaste individu collectif, aussi distinct d’une autre foule qu’un homme est distinct d’un autre homme.
Un dicton populaire affirme que « la foule ne raisonne pas ». – Or, pourquoi la foule ne raisonne-t-elle pas, du moment que chaque particulier dans la foule raisonne ? Pourquoi une foule fera-t-elle spontanément ce qu’aucune des unités de cette foule n’aurait fait ? Pourquoi une foule a-t-elle des impulsions irrésistibles, des volontés féroces, des entraînements que rien n’arrête, et, emportée par un de ces entraînements, accomplit-elle des actes qu’aucun des individus qui la composent n’accomplirait ?
Dans une foule, un inconnu jette un cri, et voilà qu’une sorte de frénésie s’empare de tous ; et tous, d’un même élan auquel aucun n’essaie de résister, emportés par une même pensée qui instantanément leur devient commune, sans distinction de castes, d’opinions, de croyances et de mœurs, se précipiteront sur un homme et le massacreront sans raison, presque sans prétexte.
Et, le soir, chacun, rentré chez soi, se demandera quelle rage, quelle folie l’ont saisi, l’ont jeté brusquement hors de sa nature et de son caractère, comment il a pu céder à cette impulsion stupide, comment il n’a pas raisonné, pas résisté ? C’est qu’il avait cessé d’être un homme pour faire partie d’une foule. Sa volonté individuelle s’était noyée dans la volonté commune comme une goutte d’eau se mêle à un fleuve. Sa personnalité avait disparu, devenant une infime parcelle d’une vaste et étrange personnalité, celle de la foule. Les paniques ne sont-elles pas aussi un autre saisissant exemple de ce phénomène ?
En somme, il n’est pas plus étonnant de voir les individus réunis former un tout, que de voir des molécules rapprochées former un corps.
Combien de fois n’avons-nous pas constaté les étonnements des auteurs devant une salle de première.
Cette salle, disent-ils, est composée de Parisiens blasés, corrompus, de viveurs coudoyant chaque jour tous les vices, de sceptiques riant de tout, et de femmes qui font de l’aventure amoureuse un plaisir charmant quand elles n’en font pas un métier. Tous ces gens-là ne s’indignent jamais à la lecture des romans les plus salés. Eh bien, si une phrase, un mot, une situation dans la pièce parait peu conforme à la morale enseignée – mais nullement pratiquée – par tout ce monde, qui ne cache même pas son indifférence dans les conversations intimes, une tempête furieuse éclate, avec des sifflets, des colères, des indignations véhémentes et sincères.
C’est que, par le seul fait de leur agglomération, toutes ces gens, tous ces blasés parisiens ont formé à leur insu et spontanément une société, et qu’en eux s’est développée tout à coup une sorte d’esprit social, cette âme collective des peuples qui enlève à chacun son propre jugement, ou plutôt le modifie au profit du jugement général ; qui fait que tous subitement, par suite d’une sorte de dégagement cérébral commun, pensent, sentent et jugent comme une seule personne, avec un seul esprit et une même manière de voir.
Or, la foule ne raisonne pas, dit-on, elle ressent, et, dans ce cas sa sensation participe de toutes les idées accumulées et courantes, de tous les sentiments préconçus, de tous les préjugés anciens, de toutes les opinions établies qui pèsent théoriquement sur les institutions sociales.
Faites une salle de forçats libérés : le résultat sera le même qu’avec une salle d’honnêtes gens.
Mais, quand une personne lit un livre en sa chambre, elle réfléchit sans cesse, s’arrête, reprend un chapitre, se fait une opinion lentement, pose l’ouvrage pour méditer, et souvent dépouille d’anciennes convictions que détruisent des raisonnements, se laisse séduire enfin par les hardiesses des novateurs originaux, ou dompter par la vigueur des écrivains audacieux et justes.
C’est au théâtre qu’on peut le mieux étudier les foules. Quiconque fréquente un peu les coulisses a entendu bien souvent les acteurs dire : « La salle est bonne, aujourd’hui », ou bien : « Aujourd’hui, la salle est détestable. »
C’est là une constatation dont on n’a pas donné l’explication. Telle scène, un soir, soulève spontanément les bravos des spectateurs. « Les effets portent », dit-on. Et le lendemain, au même passage, il n’y aura pas un applaudissement, pas une personne empoignée sur deux mille assistants. Parfois même on siffle le lendemain ce qu’on avait applaudi la veille.
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