D’autres ouvrages, non moins dignes de foi, affirment que cette religion carnavalesque nous vient en droite ligne des Égyptiens, qui célébraient le bœuf Apis par une procession, vers le printemps.
Et dire qu’il suffit d’écrire trois volumes sur un sujet pareil, pour entrer à l’Académie !
Comme est plus sensé le bon Panurge, « lequel fit quinaud un grand clerc de Angleterre qui arguoit par signes. »
La descente de la Courtille était, il y a une cinquantaine d’années, le plus curieux moment du Carnaval. Le peuple, qui avait passé la nuit au milieu des saladiers à la française, rentrait le mercredi matin, dans Paris, par le faubourg du Temple. Et c’était une cohue d’hommes et femmes encore ivres, hurlants et trinqueballants. Une autre foule l’attendait, celle des masques élégants ayant passé la nuit dans les restaurants à la mode, et les deux légions de pochards se regardaient, s’engueulaient et fraternisaient.
Aujourd’hui, pour tous les vrais Parisiens, le Carnaval n’a de bon que l’instant où il finit ; et pendant ces jours bruyants, à cornets et à trompes de chasse, on entend dire à tout instant : « Mon Dieu, que ces fêtes sont horribles ! » – Fini de rire.
Les héros modestes
(Le Gaulois, 1er mars 1882)
Que d’hommes ne sont point modestes, qui ne sont pas des héros ! Le temps des héros est passé, disait-on ; nous sommes dans le siècle des avocats et des financiers. Montrez-moi donc un héros ! Il en existe, et qui méritent autant ce nom que les plus illustres porteurs de gloire. Seulement ils sont inconnus.
Qu’est-ce qui constitue le héros, selon l’acception ancienne de ce mot démodé ? Suffit-il d’être brave, très brave, téméraire ? D’être bon et dévoué jusqu’à la dernière abnégation ? Non certes. Sauf les très rares exceptions de lâcheté native et inguérissable, tout homme peut être très brave à un moment donné, quitte à ne plus l’être le lendemain. La bravoure, fréquemment, dépend de l’estomac, qui règle l’état de l’esprit. On est souvent capable, après dîner, d’un acte téméraire qu’on n’aurait pas osé à jeun. Qui donc, souffrant d’un violent malaise, risquera sa vie pour sauver quelqu’un ? Qui donc, dans l’excitation de l’appétit satisfait reculerait devant un péril, même excessif ?
Ce qui est rare, par exemple, c’est la bravoure constante, sans défaillances, unie au constant dévouement ! C’est cette sorte d’instinct qui pousse l’homme à risquer sa peau toutes les fois que celle des autres est en danger, et cela sans hésiter, sans réfléchir, sans se demander ce que deviendraient, s’il mourait, sa femme et ses enfants – car sacrifier les siens, c’est encore se sacrifier soi-même.
Je dis qu’il existe beaucoup de ces hommes-là qui sont intrépides sans spectateurs et dévoués sans rémunération.
J’en sais plusieurs. Il en est un dont je veux dire aujourd’hui quelques mots, d’autant plus qu’un peu d’appui lui peut être en ce moment fort utile pour une modeste place qu’il sollicite.
Il s’appelle Alexandre Poret. Il est pilote à Fécamp. Voici sa vie, en quelques mots. Depuis sa jeunesse, il navigue, et sauve des hommes quand l’occasion se présente, de sorte qu’il a aujourd’hui quatre cent dix mois de mer, dont vingt-deux ans de pilotage, et trois ans au service de l’État, et qu’il est porteur d’une médaille d’or de première classe, de deux autres médailles, et de deux certificats de sauvetage pour actes de bravoure. Il est en outre patron du canot de sauvetage du port et... père de neuf enfants bien vivants.
Que peut-on demander de plus à un homme pour le service du pays ? Ne pas plus reculer devant le danger que devant le nombre des enfants, n’est-ce pas accomplir jusqu’à l’excès tous ses devoirs de citoyen ?
Mais ce qu’il y a de particulier chez ce terre-neuvien, c’est qu’il ne sait pas nager.
Cette vie, passée au milieu des tempêtes et des drames marins, a commencé par un drame. Nous ne connaissons guère, nous autres gens des villes, cette existence accidentée sur les flots, cette lutte incessante avec la vague, ce coudoiement continu de la mort. La mort nous apparaît, à nous, comme une chose possible à tout instant, mais que nous croyons toujours éloignée, cachée en tout cas par des rêves de bonheur ; et nous n’y songeons pas volontiers. Ces gens-là, les sauveteurs, ont pour mission de la combattre sans cesse, de la voir en toute occasion. Lutter avec elle est leur métier ; ils y pensent donc à chaque minute, sans la redouter d’ailleurs, comme chacun pense à la profession qu’il a prise. Tout matelot commence par être mousse. Le jeune Poret fut donc mousse à bord d’un bateau de pêche. Or, en ce temps-là, les droits d’entrée sur les marchandises étrangères donnaient de gros bénéfices aux fraudeurs ; et la contrebande se faisait largement tout le long de la côte normande.
Comme le patron et les hommes du bateau de pêche craignaient les indiscrétions du mousse, on le laissa seul, par un soir de brouillard, en pleine mer dans le petit canot de l’embarcation, pour aller sans doute opérer sans lui le transport de marchandises prohibées d’un navire anglais à la terre.
Mais la brume, faible d’abord, augmenta bientôt ; la marée montante entraîna la barque où dormait l’enfant, et, quand on le voulut reprendre, on ne le trouva plus. La nuit se passa, le jour vint, puis la nuit encore. Le petit mousse, mourant de faim et de soif, se mit à pêcher, allant toujours à la dérive. Il prit quelques poissons, qu’il mangea crus. Je laisse à deviner ce qu’il but.
Ce n’est que le troisième jour qu’il fut rencontré au large par un navire qui passait.
Voilà un début dans la vie maritime.
Le sauvetage qui lui valut sa grande médaille d’or est particulièrement dramatique.
Par une furieuse tempête, un navire en détresse, se voulant réfugier dans le port de Fécamp, manqua la passe et se brisa sur les roches. Une partie de l’équipage gagna la terre ; mais, sous la grande voile abattue et que chaque vague couvrait d’une masse d’eau, un homme enseveli se débattait ; on voyait de loin ses efforts, et personne n’osait tenter de lui porter secours. Le pilote Poret se dévoua, et se mit à chercher anxieusement quatre matelots qui oseraient sortir par cet ouragan pour le jeter à bord du navire naufragé. Beaucoup refusèrent de l’accompagner ; enfin il rencontra quatre gaillards déterminés, qui montèrent avec lui dans un canot et partirent. Vingt fois on les crut perdus ; enfin ils abordèrent le navire : Poret saisit une corde, et entre deux lames grimpa sur le pont. Il portait entre ses dents un couteau grand ouvert, et, cramponné aux moindres objets, il laissait passer sur lui les flots monstrueux. Enfin il s’engagea sous la voile ; mais soudain le plancher se déroba sous lui et il tomba dans la cale inondée, dont il n’avait pu voir l’ouverture. Il se crut perdu ; il put cependant, à force d’énergie, ressaisir l’orifice du trou et remonter. Mais, dans sa chute, son couteau lui avait échappé, et, quand il atteignit l’homme alors sans connaissance, c’est avec ses dents qu’il fut obligé d’ouvrir les doigts crispés sur un cordage.
Son courage ne servit à rien cette fois-là, l’homme qu’il rapporta était mort. Ce fut, pour le sauveteur, un gros chagrin.
Un autre jour, un navire encore s’était brisé sur la jetée où le pilote se trouvait de garde ; il aperçut soudain dans l’écume des vagues un matelot qui se noyait. Oubliant sa consigne et bien qu’il ne sût pas nager, il se précipita dans la mer, saisit le naufragé et le sauva.
Il n’eut en cette occasion aucune récompense, car il avait abandonné son poste !
Читать дальше
Конец ознакомительного отрывка
Купить книгу