Maintenant il commence à se sentir vieillir, la famille est nombreuse à soutenir ; et la mer rapporte moins que la Bourse, bien que les naufrages soient aussi fréquents dans l’une que dans l’autre.
Enfin le brave homme sollicite une petite place qui dépend de l’ingénieur et du préfet. Je voudrais que ces lignes leur tombassent sous les yeux, et qu’on lui tînt compte autant de son œuvre de repopulation que de son œuvre de dévouement. A ce dernier titre, ses concurrents peuvent être aussi méritants que lui, car nos ports de mer sont remplis de ces sauveteurs modestes et héroïques ; mais en est-il beaucoup qui réunissent, comme lui, des mérites aussi divers que complets.
Il n’est pas bon, parfois, de raconter en quelques mots la vie de ces humbles. Chaque jour les journaux consacrent des colonnes entières à des cabotins sans talent, à des hommes politiques inconnus la veille, oubliés le lendemain, à tous les QUELCONQUES qui traînent dans Paris. Nous lisons tous les jours des PORTRAITS de n’importe qui : de peintres dont l’art consiste surtout à mystifier le public ; de mondains dont les noms semblent des rébus et que personne ne connaît, et qui n’ont rien fait ; de tous les escamoteurs de réputation qui opèrent sur les boulevards. Les simples dévoués ne valent-ils pas ces farceurs ?
Et, puisqu’on décore si facilement ceux-ci, pourquoi oublier si longtemps ceux-là ?
Je sais bien qu’on a fait à l’homme dont je viens de parler des promesses qui seront tenues, et que le bout de ruban ne tardera guère à lui venir. Mais il est timide, toujours rougissant, n’osant rien demander, ne sachant point frapper aux portes. Il attend qu’on aille à lui.
Il a eu cependant son jour d’orgueil. Quand l’impératrice d’Autriche vint passer un été près de Fécamp, elle pria qu’on lui désignât un marin expérimenté pour conduire le petit vapeur mis à sa disposition, par un riche Normand, pour les promenades qu’elle voudrait faire le long des côtes ; et c’est au pilote Alexandre Poret que fut donné le commandement du yacht impérial.
En lisant
(Le Gaulois, 9 mars 1882)
Nous ne connaissons guère que deux romans du XVIIIe siècle : Gil Blas et Manon Lescaut. Tous deux sont baptisés chefs-d’œuvre, bien que le second soit à mon avis incomparablement supérieur au premier, en ce sens qu’il nous renseigne sur les mœurs, les coutumes, la morale ( ?) et les manières d’aimer de cette époque charmante et libertine. C’est le roman naturaliste du temps. Gil Blas, au contraire, n’est point documentaire malgré sa grande valeur. On y sent partout les conventions de l’écrivain, l’aventure d’ailleurs se passe au-delà des monts, et on n’y voit pas percer beaucoup de l’humanité d’alors. Les admirables contes de Voltaire ne nous en apprennent point davantage. Les polissonneries peu littéraires de Crébillon fils et autres ne nous troublent même pas l’esprit, et c’était surtout par la tradition, par les mémoires et l’histoire, que nous pouvions nous figurer cette société exquise et corrompue, raffinée, débauchée, artiste jusqu’aux ongles, gracieuse et spirituelle avant tout, pour qui le plaisir était la seule loi et l’amour la seule religion.
Or, voici qu’un petit roman d’alors, peu connu, bien que souvent réimprimé, nous apporte, grâce à la réédition que vient d’en faire l’éditeur Kistemaeckers, des renseignements inestimablement précieux. Cela s’appelle Themidore, et porte en sous-titre : « Mon histoire et celle de ma maîtresse. »
Oh ! C’est polisson à l’excès, immoral à outrance, pimenté de détails scabreux, mais si jolis, si jolis ! Un vrai miroir enfin de la débauche spirituelle, élégante, bien née et bien portée de cette fin de siècle amoureuse. Nos prêcheurs doctrinaires, ces empêcheurs de danser en rond, farcis d’idées graves et de préceptes pudibonds, rougiraient jusqu’aux cheveux s’ils entrouvraient seulement ce petit volume délicieux qui est un pur... non, un impur chef-d’œuvre.
Oui, un chef-d’œuvre ! Et ils sont rares les chefs-d’œuvre. Et tout séduit dans cette merveille de grâce décolletée ; et l’esprit y coule avec une abondance prodigieuse. C’est de ce bon esprit français, qui sonne clair, de cet esprit naturel, sautillant, pivotant, impertinent, léger, sceptique et brave, et il jaillit, cet esprit, dans un style exquis et simple, d’allure crâne et coquette, souple et finement méchante. Voilà de bonne prose de notre vieux pays, de la prose bien transparente qu’on boit comme nos vins, qui scintille comme eux, et monte aux têtes, et rend joyeux. C’est un bonheur de lire cela, un bonheur savoureux, une volupté presque sensuelle de l’intelligence.
L’auteur, qui cachait son nom, était un fermier général, Godard d’Aucourt. Vraiment, on eût aimé souper en sa compagnie.
Et le sujet ? dira-t-on. Presque rien : l’histoire d’un jeune élégant dont le père fait enfermer la maîtresse, Rosette, et qui parvient à la délivrer. Et qu’il eut raison, l’heureux coquin !
Ce livre donne étrangement la sensation de ce temps déjà lointain, et des gens d’alors, et de leurs habitudes ; c’est toute une résurrection.
M. Kistemaeckers n’a pas souvent la main aussi heureuse dans ses réimpressions.
De Bruxelles encore, nous arrive une bien singulière nouvelle de l’écrivain naturaliste J.-K. Huysmans. Elle a pour titre : A Vau-l’Eau.
Ce petit conte, qui me séduit profondément dans sa sincérité banale et navrante, a le don de faire dresser les cheveux sur la tête des amateurs de sentiment. Et j’ai vu des gens hors d’eux à son souvenir, ou bien abattus comme des porteurs d’Union Générale, ou bien frénétiquement furibonds. J’en ai vu gémir et j’en ai vu hurler. La donnée si modeste suffit à les exaspérer. C’est l’histoire d’un employé à la recherche d’un bifteck. Rien de plus. Un pauvre diable d’homme, forçat de ministère, n’ayant que trente sous à consacrer à chaque repas, erre de gargote en gargote, écœuré par la fadeur des sauces, l’insipide coriacité des viandes inférieures, les douteuses senteurs de la raie au beurre noir, et la saveur acide des liquides frelatés.
Il va de la table d’hôte au marchand de vin, de la rive gauche à la rive droite, retourne découragé aux mêmes maisons où il retrouve les mêmes plats, ayant toujours les mêmes goûts. C’est, en quelques pages, la lamentable histoire des humbles qu’étreint la misère correcte, la misère en redingote. Et cet homme est un intelligent, un résigné, qui ne se révolte que devant la bêtise acclamée. Cet Ulysse des gargotes, dont l’odyssée se borne à des voyages entre des plats où graillonnent les beurres rancis autour de copeaux de chair inavalables, est navrant, poignant, désespérant, parce qu’il nous apparaît d’une effrayante vérité.
Les gens dont j’ai parlé s’écrient : « Ne nous montrez pas les vérités hideuses ; ne nous montrez que les vérités consolantes ! Ne nous découragez pas ; amusez-nous ».
Il est certain que les esprits construits de façon à s’amuser à la lecture d’un roman de M. Cherbuliez s’ennuieraient mortellement au récit des découragements de M. Folantin. Je comprends à la rigueur l’opinion de ces gens ; mais je ne comprends plus qu’ils refusent à d’autres le droit de préférer infiniment l’œuvre du romancier naturaliste aux combinaisons d’aventures attendrissantes qu’imaginerait l’autre écrivain.
A côté des livres qui amusent, admettez-vous les livres qui émeuvent ? Oui, n’est-ce pas ? Or, c’est à mon tour de ne pas admettre qu’on puisse être ému par le tissu d’invraisemblances des romans dits consolants. Quoi de plus émouvant, de plus poignant que la vérité ? Et quoi de plus vrai que la toute simple histoire d’un employé pauvre à la recherche d’un dîner passable ?
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