Nous nous contentons de constater que « la salle est mauvaise ». Fort bien – mais pourquoi est-elle tout entière mauvaise ? Le public d’une semaine est identique tous les jours, n’est-ce pas ? Pourquoi ne se trouve-t-il plus cent, cinquante, ou dix personnes pour rire là où toute l’assemblée éclatait le jour précédent ?
Et si l’on doute de cela, qu’on aille trois jours de suite à la même pièce, et, trois fois on aura des sensations différentes ; on jugera l’œuvre de trois manières ; on applaudira deux fois ce passage, une fois cet autre ; deux fois on rira à cette situation qui, la veille, n’avait point ému.
Alors constatez qu’une sorte d’harmonie s’est établie chaque soir entre votre manière de sentir et celle du public. Essayez d’y résister en raisonnant, vous subirez malgré vous l’entraînement, la mystérieuse influence du Nombre ; vous êtes mêlé à tous, enveloppé par l’Opinion confuse, éparse ; vous entrez dans la combinaison inconnue qui forme « l’Opinion publique ». Vous vous en dégagerez une heure plus tard, c’est vrai, mais, au moment même, le courant établi vous emporte.
Et chaque soir le phénomène recommence. Car chaque salle de spectacle forme une foule, et chaque foule se forme une espèce d’âme instinctive différente par ses joies, ses colères, ses indignations et ses attendrissements, de l’âme qu’avait la foule de la veille et de celle qu’aura la foule du lendemain. Et dans la rue, chaque fois que vous vous trouvez mêlé à une émotion publique, vous la partagez un peu malgré vous, quelque intelligent que vous soyez. Car toute molécule d’un corps marche avec ce corps.
De là ces impressions soudaines, les grandes folies et les grands entraînements populaires, ces ouragans d’opinion, ces irrésistibles impulsions des masses, les crimes publics, les massacres inexpliqués, la noyade des deux pauvres diables jetés à la Seine, en 1870, parce qu’un farceur ou un forcené s’était mis à crier « A l’eau ! ».
Comédie et drame
(Le Gaulois, 4 avril 1882)
Les nouvelles des pays voisins ont été, cette semaine, pleines de fantaisie.
Tout est à la pantomine. Pantomine en Prusse et pantomime en Italie.
Il était temps vraiment que M. de Bismarck apportât un peu de nouveauté dans la diplomatie. Cette vieille empaillée, ne changeant jamais ses coutumes surannées, faisait songer au sempiternel cirque Franconi, où l’on voit depuis l’origine des temps le même cheval tourner dans la même piste.
Le chancelier allemand qui semble tenir les représentants étrangers en mince estime – car jamais, sous aucun prétexte, pour aucune raison, il ne consent à causer deux minutes avec eux – vient d’inaugurer un genre nouveau de diplomatie muette, qui lui permet de faire connaître ses intentions aux ambassadeurs, sans ouvrir la bouche.
La première séance a eu lieu au moyen d’un grand dîner-pantomime à la façon des Hanlon-Lees.
C’est quelque chose comme les divertissements d’opéra Connus sous le nom de ballets ; seulement la danse est remplacée par un repas, et les ballerines par des ministres plénipotentiaires, lesquels représentent et figurent les nations d’Europe.
Les journaux nous ont fourni des détails et suggéré des prévisions politiques, à la suite de cette fête où la pétition des convives à table indiquait, de la façon la plus précise et la plus claire, la pensée du chancelier, les tendances de son amitié, les prochaines combinaisons internationales, le déplacement de l’équilibre dit européen, les principales clauses des futurs traités de commerce, les rectifications de frontières, enfin tous les remaniements de la carte d’Europe au moyen de la carte des plats.
C’est ingénieux et malin comme tout, simple comme l’œuf de Christophe Colomb ; et cela supprime la parole, toujours si dangereuse dans les rapports des représentants des peuples. La parole d’ailleurs, grâce aux principes élémentaire de la diplomatie et aux pratiques séculaires adoptées dans le corps des Excellences, dont M. de Bismarck vient de faire une sorte de corps de ballet, était d’une inutilité complète pour l’arrangement des combinaisons politiques. Comme il est bien entendu et connu de tous que jamais un ministre étranger ne doit exprimer sa pensée, ni même la laisser deviner, ni laisser échapper un geste, un regard, un soupir, un mouvement pouvant indiquer ce qui se passe en lui, ni s’engager à rien, ni promettre rien, ni rien affirmer, ni rien nier, le commerce habituel de ces gens devait manquer de fantaisie et d’imprévu.
C’était là, sans doute, l’opinion de M. de Bismarck avant qu’il eût trouvé le moyen pratique et discret d’exprimer lui-même ses volontés, sans se compromettre par un mot.
Après cet important dîner, afin d’éviter toujours de laisser parler ses convives, et pour les distraire un peu, l’amphitryon leur a raconté, d’une façon fort intéressante, la guerre de Trente Ans et ses suites, avec quelques anecdotes de l’époque. Les invités, qui ignoraient absolument ces événements, ont été ravis de recevoir encore un peu d’instruction après un excellent repas ; et ils n’ont pu cacher leur étonnement au récit plein d’intérêt du chancelier. Ils se répétaient l’un à l’autre : « Est-il possible que nous ayons pu vivre jusqu’à ce jour sans connaître ces choses ? » Puis il leur a dit : « Maintenant, mes enfants, à bon entendeur salut. Allez vous coucher. Ça suffit. »
Seul l’ambassadeur de Russie, placé à une petite table à part, et qu’on avait privé de crème, pleurait doucement en s’en allant.
L’ambassadeur de Turquie l’a consolé en lui affirmant que le chancelier l’aimait beaucoup.
Je sais bien que la Prusse est la patrie du grand Frédéric, et que la France n’est que la patrie de Voltaire ; mais il me semble que, chez nous, ce dîner-pantomime, avec le petit cours d’histoire sur la guerre de Trente Ans, suffirait à faire sombrer dans une tempête de rires le plus génial des ministres.
En Italie, c’est encore une pantomime, mais d’un autre genre.
Voulant nous faire comprendre d’une façon moins que discrète que nous ne leur étions plus sympathiques, les Italiens n’ont rien trouvé de mieux que de célébrer en grande pompe, dans tout le royaume, l’anniversaire des Vêpres siciliennes.
Pour les gens peu au courant des dates historiques, c’est en 1282 qu’eut lieu ce célèbre massacre des Français. La manifestation italienne est aussi claire que k dîner Bismarck. Des gens s’en blessent ; n’en vaut-il pas mieux rire ? Faut-il vraiment que ces Italiens aient du temps de reste et des loisirs cérébraux pour organiser, pendant des mois, et exécuter, pendant des jours, ce sixième bout de siècle d’une boucherie d’oppresseurs.
Mais, si la patrie de Polichinelle se met sérieusement à célébrer les anniversaires de toutes ses reprises de liberté, les trois cent soixante-cinq jours de l’année ne suffiront pas, tant elle a été de fois envahie, battue et bas contente.
Si, d’ailleurs, chaque nation en faisait autant, à commencer par nous, il faudrait passer sa vie en des fêtes patriotiques. Pourquoi aussi ne pas rappeler par des deuils publics les jours d’envahissement ?
Du reste, en France, peu d’émotion s’est déclarée à la nouvelle de cette manifestation. Nous nous en « battons l’œil », comme on dit dans certain monde.
Il y a vraiment des jours où des peuples entiers sont bêtes comme un seul homme.
On nous affirme, je le sais bien, que ces réjouissances publiques ne sont pas dirigées contre nous.
Cela m’a fait songer à un procès en séparation dont je lisais dernièrement les détails.
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