Pierre Zaccone - La Recluse

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Le 25 mars 1851, un charmant aviso gréé en goélette quittait New-York, vers cinq heures de l'après-midi, et, poussé par une brise favorable, prenait la mer, toutes voiles dehors.
C'était l'Atalante, un des plus fins, voiliers de la marine. La petite goélette faisait partie d'une escadre d'exploration qui, évoluait sur les côtes d'Amérique; elle avait reçu pour mission d'aller prendre à New-York les dépêches de France, et, après avoir mouillé quelques jours en vue du port, elle repartait, alerte et vive, pour rallier l'escadre et lui apporter les correspondances attendues…

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D’un pas rapide elle marcha vers la cheminée, souffla la lampe qui y brûlait, et revint droit à l’angle sombre où Edmée s’était réfugiée.

– Edmée! dit-elle alors d’une voix caressante et douce.

Mais l’enfant était plus morte que vive; son épouvante n’avait fait qu’augmenter; elle repoussa vivement la main dont Fanny Stevenson cherchait à se saisir.

– Laissez-moi! laissez-moi! dit-elle d’une voix défaillante.

– Vous me repoussez?

– Que me voulez-vous? Pourquoi êtes-vous venue me chercher jusqu’ici?

– Je viens vous dire que Gaston vous attend.

– Jamais! jamais!

– Vous refusez de le voir, de l’entendre. Ah! qui donc vous a inspiré de pareils sentiments pour les seuls êtres qui vous aiment et qui donneraient leur vie pour assurer votre bonheur.

– Vous le demandez! dit Edmée, en reprenant courage; mais c’est mon père qui seul a le droit de veiller sur moi et de me conseiller.

– Votre père! répliqua miss Fanny d’un ton incisif; je devais m’en douter; mais il est une autre personne dont il ne vous a pas parlé, et qui, elle aussi, a bien les mêmes droits sacrés sur vous.

– Une autre personne?

– Votre mère.

– Madame de Beaufort!

Et il y eut dans l’accent dont Edmée prononça ce nom une pointe d’ironie qui alla droit au cœur de Fanny Stevenson.

Avidement, elle se pencha vers la jeune fille tout émue.

– Et si madame de Beaufort n’était pas votre mère! murmura-t-elle en lui prenant cette fois les deux mains avec une autorité farouche.

IV

Edmée se rejeta brusquement en arrière, épouvantée de ce qu’elle venait d’entendre.

– Ah! que dites-vous-là? balbutia-t-elle palpitante et en proie au plus violent désordre.

Miss Fanny eut un ricanement sec et strident.

– Voyons, chère enfant, poursuivit-elle, ne vous effrayez pas ainsi et n’ayez pas peur d’une pauvre femme qui n’aime que vous au monde, et qui ne veut et n’ambitionne rien autre chose que de vous voir heureuse. Écoutez-moi, répondez-moi; il n’est pas possible que, depuis longtemps déjà, vous ne vous soyez pas aperçue d’un détail qui a frappé tous ceux qui vous ont approchée. C’est que tandis que votre père vous entourait de toute son affection et de toute sa tendresse, madame de Beaufort ne vous témoignait, elle, qu’une grande froideur, et réservait toutes ses caresses pour votre sœur. Est-ce vrai?

– Peut-être!

– Vous l’avez remarqué!

– Quelquefois.

– Et vous ne vous êtes jamais demandé la cause de cet éloigneraient qu’elle paraissait éprouver pour vous?

– Si je l’ai remarqué, je ne m’en suis jamais plainte, et j’ai pensé qu’à mon insu je lui avais sans doute donné quelque sujet de mécontentement.

– Des reproches qu’elle pourrait vous adresser, il n’y en a qu’un qu’il faille retenir.

– Lequel?

– C’est que vous êtes la fille de M. de Beaufort et non la sienne.

– Mon Dieu!

– Et pour cela, elle vous hait. Votre présence lui est odieuse, et elle ne sera tranquille et rassurée que lorsqu’elle vous aura cloîtrée vivante ou enterrée morte.

– Ah! cher et excellent père! murmura Edmée avec un sanglot, comme il a dû souffrir et combien je vais l’aimer davantage!

Miss Fanny ne répondit pas.

La touchante résignation de la douce enfant la pénétrait dans ses sentiments maternels, et elle était bien près elle-même d’éclater en sanglots.

Mais elle réagit contre cette défaillance et ne tarda pas à reprendre.

Seulement, comme elle allait poursuivre, Edmée venait de faire un mouvement sous l’empire d’une sensation nouvelle et elle attendit.

Edmée hésita encore quelques secondes, puis faisant un effort sur elle-même, elle s’approcha de miss Fanny et baissa la voix.

– Vous savez donc l’histoire du passé? interrogea-t-elle d’un accent troublé.

– Oui, chère enfant.

– Vous avez connu mon père?

– Beaucoup.

– Il y a longtemps?

– Il y a près de vingt années.

– Mais alors…

– Quoi? Achevez.

– Ma mère! Vous l’avez connue aussi?

– Sans doute.

– Et… elle est morte?

Edmée était à bout de force; sans trop savoir ce qu’elle faisait, elle se jeta éplorée dans les bras de miss Stevenson.

– Morte, non, pauvre âme aimée, dit celle-ci, rassurez-vous, elle vit!

– Est-ce possible?

– Vous la verrez.

– Ne me trompez pas.

– Eh! qui aurait la cruauté de vous tromper, chère ange! Non, elle vit, je le répète… et un jour, bientôt peut-être, elle vous dira elle-même tout ce qu’elle a souffert de vous avoir perdue, et la joie qu’elle a ressentie quand elle vous a retrouvée!

– Mais d’où vient qu’elle m’a abandonnée? interrogea encore Edmée, qui avait peine à se retrouver au milieu des idées confuses qui lui venaient.

– Est-ce qu’une mère peut abandonner son enfant? répartit vivement miss Fanny.

– Cependant…

– Ah! vous apprendrez quelque jour les tortures qui ont été son triste lot dans cette vie misérable qu’elle a menée; elle n’était coupable que d’avoir trop aimé et d’avoir eu confiance, et on a indignement abusé d’elle. Après son abandon, dont elle ne veut plus conserver aucune amertume, il lui restait au moins sa fille. Pauvre enfant! qui n’avait pas demandé à vivre, et à laquelle elle ne demandait qu’à consacrer ses jours!… Mais on n’a pas voulu lui laisser cette joie suprême.

– Qui cela?

– Un jour, on la lui a ravie, et on l’a enfermée entre les murs d’une étroite prison où elle n’entendit jamais que la tempête déchaînée, où nulle voix humaine ne vint jamais lui parler de sa fille.

– C’est horrible!

– Et ce supplice, que l’on ne souhaiterait pas à son plus cruel ennemi, ce supplice a duré dix années, dix années, entendez-vous? pendant lesquelles elle a vieilli, ne redoutant qu’une chose, qui était de mourir sans avoir revu et embrassé son enfant.

– Pauvre mère!

– Oui, plaignez-la, chère Edmée, aimez-la surtout!… car désormais elle n’a plus que vous au monde, et vous seule pourrez la consoler de toutes les souffrances qu’elle a endurées.

– Ah! vous lui direz que je veux la voir.

– Et quel bonheur ce sera pour elle de vous appeler sa fille!

– Pourquoi n’est-elle pas venue déjà?

– Elle était obligée à une grande prudence.

– À quel propos?

– Madame de Beaufort fait épier toutes ses actions.

– Mais mon père?

– Lui!

– Il est bon, généreux.

– Sans doute.

– Si vous le voulez, quand il viendra, je lui dirai…

– Non! non! interrompit vivement Fanny, le moment n’est pas venu, il ne faut pas qu’il sache… tout serait compromis!

– Je ne vous comprends pas.

– C’est que je ne vous ai pas tout dit.

– Qu’y a-t-il encore?

Miss Fanny eut une seconde d’hésitation qu’elle surmonta bien vite.

Elle prit dans ses bras l’enfant qui, cette fois, s’abandonna sans crainte, et la serra follement contre sa poitrine.

– Mieux vaut vous dire toute la vérité, poursuivit-elle d’un ton âpre; il y a des choses que vous ignorez, et ces choses sont graves. Je vous parlais de votre mère, tout à l’heure.

– Oui, oui, parlez-moi d’elle.

– Et je vous disais qu’elle était restée seule avec son enfant; mais il y a un détail qu’il faut bien que vous connaissiez, car il peut créer à M. de Beaufort un danger terrible.

– Que dites-vous?

– Cette femme n’était point indigne de l’amour que M. de Beaufort, qui s’appelait alors le comte de Simier, avait conçu pour elle; elle était jeune, de caractère léger, peut-être, mais se rappelant toujours les sévères leçons de vertu qu’elle avait reçues dans son enfance; et quand elle succomba, elle était légitimement mariée au comte.

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