Elle resta ainsi absorbée, songeuse, tourmentée de questions impatientes qu’elle adressait aux hôtes inconnus de la maison abandonnée.
Tout à coup, elle tressaillit, et se retira de la fenêtre qu’elle referma vivement.
Elle venait d’entendre des pas précipités dans le corridor qui conduisait à sa cellule!
Qui cela pouvait-il être? Elle n’attendit pas longtemps.
On frappa à la porte.
– Entrez! dit-elle d’une voix tremblante.
La porte s’ouvrit et un homme parut!
C’était M. de Beaufort.
Elle courut se jeter dans ses bras.
– Mon père! mon bon père! s’écria-t-elle en fondant en larmes.
– Chère Edmée!… dit M. de Beaufort.
Mais il n’acheva pas: Edmée venait de se relever et avait fait un mouvement d’effroi.
– Mon Dieu! balbutia-t-elle, je n’avais pas remarqué d’abord… Vous paraissez ému… votre main est glacée…, Qu’est-il arrivé?
– Rien, rien!
– Ne me cachez pas… je vous en conjure.
– Remets-toi, je vais te dire…
– Il y a un malheur!
– Non.
– Un danger?
– Peut-être.
– Ah! expliquez-vous, au nom du ciel! Que dois-je craindre?
– Rien… pour toi?
– Pour moi! fit Edmée avec étonnement, oh! ce n’est pas de moi que je m’occupe.
– Sans doute, sans doute, ton cœur est excellent, je le sais. C’est aux autres et non à toi que tu penses d’abord. Eh bien, tu as deviné: tout à l’heure, en descendant de voiture, comme j’allais pénétrer dans le couvent, j’ai cru m’apercevoir que j’étais suivi.
– Suivi! répéta Edmée, et pourquoi?
– Tu ne peux comprendre, et il faut que tu le saches cependant; écoute: J’ai des ennemis qui, après avoir juré ma perte, ne reculeront devant aucune audace pour atteindre leur but; et veux-tu que je te dise quel est ce but infâme qu’ils poursuivent?
– Parlez!
– Ils ont comploté de t’enlever à mon amour, de t’arracher de mes bras, enfin…
– Quelle folie! interrompit Edmée, en commençant un sourire qui s’éteignit aussitôt devant l’expression douloureuse qu’elle remarqua sur les traits de son père. Mais vous savez bien qu’aucune violence humaine ne triompherait de l’amour que je vous ai voué et que je vous conserverai tant que je vivrais.
– Oh! ils ne l’ignorent pas non plus: aussi n’est-ce point par la violence qu’ils comptent procéder, et c’est bien plutôt une complice qu’ils espèrent rencontrer en toi.
– Une complice?
– Ils l’ont déjà tenté, et si nous ne t’avions soustraite à leur redoutable influence…
– Que voulez-vous dire, mon père?
En interrogeant ainsi, la pauvre enfant levait sur M. de Beaufort un regard où tremblait une lueur inquiète, et comme son père ne répondait pas assez vite à son gré:
– Quels sont donc ces ennemis qui ont médité un pareil projet? ajouta-t-elle en se penchant, le souffle ardent et la poitrine oppressée.
Vaguement, elle avait été touchée par le soupçon de la vérité, et un frisson passait sur ses épaules. Il y eut un silence.
– Vous vous taisez? insista Edmée.
– Tu ne devines pas? répondit M. de Beaufort.
Edmée pressa son front de ses deux mains.
– Ah! ce n’est pas de sœur Rosalie que vous voulez parler? dit-elle après une courte hésitation.
– C’est d’elle, au contraire, qu’il s’agit, dit M. de Beaufort.
– Pauvre femme!
– Tu la plains?
– Si vous saviez comme elle est malheureuse.
– Elle te l’a dit.
– Souvent je l’ai vue pleurer. Elle a perdu une enfant et ne s’est jamais consolée. Pourquoi vous en voudrait-elle? Quelle raison de croire qu’elle ait eu l’idée de faire de moi une complice, quand il est question d’attenter au bonheur de mon père. Elle connaît mon cœur, je ne lui ai jamais rien caché, et puis…
– Quoi?
– Que peut-elle tenter, au couvent, d’où elle ne sort jamais?
– Elle s’est fait au dehors un auxiliaire actif, qui, lui aussi, a intérêt à découvrir ta retraite.
– Un auxiliaire?
– M. de Pradelle.
Edmée ferma les yeux comme sous une sensation aiguë.
– M. de Pradelle, répéta-t-elle d’un accent contenu; ah! j’espérais que vous m’épargneriez le chagrin d’entendre calomnier de la sorte l’homme le plus loyal que j’aie connu.
– Tu le défends?
– Oui, mon père! comme je vous défendrais vous-même; car je l’estime autant que je l’aime!…
Et comme à cet aveu son visage se couvrait d’une subite rougeur, elle secoua vivement la tête, pour chasser toute défaillance.
– Au surplus, ajouta-t-elle, je n’ai pas revu M. de Pradelle, et ne le reverrai probablement jamais, non plus que sœur Rosalie; ils m’ont oubliée sans doute: et vous savez que l’on peut compter sur ma résignation, que je ne ferai rien qui ne soit conforme aux idées d’honneur et de vertu que vous m’avez enseignées, et que de quelque côté que vienne la violence, je saurai la repousser avec la même énergie!
Edmée avait prononcé ces paroles d’un ton résolu et ferme qui frappa M. de Beaufort.
Il tressaillit.
– De quelque côté que vienne la violence, répéta-t-il. Quelle pensée est donc la tienne?
– Eh! le sais-je? et que puis-je répondre? répliqua Edmée avec vivacité; vous ne voulez donc pas comprendre ce que je souffre… Être ainsi seule, toujours, livrée aux plus amères réflexions… et vous ne vous imaginez pas quelles nuits je passe, dans cette froide cellule où nous sommes… et quelles résolutions folles viennent parfois m’y solliciter!
– Que dis-tu?
– Toutes les jeunes filles que je connais ont au moins une mère qui les aime; tandis que moi…
– Malheureuse!
– Vous voyez, j’en arrive à être injuste; mais est-ce ma faute? et serai-je responsable, si on me pousse à quelque acte de révolte?
– Edmée?
La pauvre enfant fondit en larmes.
– Non! non! je suis folle. Ne m’écoutez pas, dit-elle, tout ce que je dis là est insensé; mais j’ai tant besoin d’être aimée!
M. de Beaufort ne répondit pas tout de suite.
Il allait et venait à travers la cellule, en proie à une agitation extrême, ne sachant quel parti prendre, ni à quelles paroles avoir recours pour calmer le désespoir de sa fille.
Enfin, il se rapprocha.
– Chère Edmée! dit-il; chère enfant adorée! ne te laisse pas aller à ce désespoir. Je vais partir, mais je reviendrai bientôt, dans quelques jours, et je promets de mettre fin à ton chagrin. Tu me crois, n’est-ce pas?
– Et qui pourrais-je croire, si ce n’est vous?
– Bien, bien; seulement, il faut te raisonner; nous avons, je le répète, des ennemis cruels qu’aucune considération ne doit arrêter, et qui sont résolus à se faire un jeu de notre repos et de notre honneur.
– Ah! ceux-là ne pourront rien contre l’amour que je vous ai voué.
– Eh bien, je pars rassuré. Tu es la meilleure des filles… et crois bien que je n’ai d’autre souci que ton bonheur.
Et M. de Beaufort s’éloigna, laissant sa fille plus agitée et plus émue qu’elle ne l’avait jamais été.
Machinalement, elle alla rouvrir la fenêtre pour rafraîchir son front à l’air du soir, et s’y étant accoudée, elle laissa son regard flotter indécis sur le tableau qui se déroulait devant elle.
Mais alors une sensation violente la prit au cœur et un frisson vint la glacer tout entière… tant ce qu’elle vit lui sembla étrange, ou, pour mieux dire impossible.
Devant elle, au premier étage de cette maison abandonnée qui, depuis quelque temps, attirait impérieusement son attention, les volets de l’une des fenêtres avaient été ouverts et une lumière brillait à l’intérieur.
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