Pierre Zaccone - La Recluse

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Le 25 mars 1851, un charmant aviso gréé en goélette quittait New-York, vers cinq heures de l'après-midi, et, poussé par une brise favorable, prenait la mer, toutes voiles dehors.
C'était l'Atalante, un des plus fins, voiliers de la marine. La petite goélette faisait partie d'une escadre d'exploration qui, évoluait sur les côtes d'Amérique; elle avait reçu pour mission d'aller prendre à New-York les dépêches de France, et, après avoir mouillé quelques jours en vue du port, elle repartait, alerte et vive, pour rallier l'escadre et lui apporter les correspondances attendues…

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Quelqu’un habitait là, qui venait d’y arriver et qu’elle n’avait pas vu encore.

Qui cela pouvait-il être?

Quoique, en réalité, cet incident eût peu d’importance pour elle, cependant elle s’y attacha avec une curiosité singulière et qui la surprit elle-même.

En premier lieu, c’était une distraction, un aliment pour son esprit, un intérêt pour son désœuvrement.

Et puis, malgré elle, elle se sentait attirée par ce mystère: son cœur se prit battre, comme si quelque chose d’elle-même eût été là; ardemment elle se mit à regarder.

On venait d’ouvrir la fenêtre; elle avait vu un homme passer qu’elle ne connaissait pas.

Cet homme s’était arrêté un moment, avait plongé son regard dans l’enclos et s’était retiré.

Quelques minutes s’écoulèrent.

Elle continuait de voir l’homme qui rangeait les meubles, déplaçant et replaçant la lumière, et revenant de temps à autre jeter un coup d’œil au dehors.

Ce manège intrigua Edmée.

Sa cellule était plongée dans l’ombre; on ne pouvait la voir. Elle n’avait à craindre aucune indiscrétion.

Elle resta à la fenêtre, attendant…

Quoi? Elle eût été bien empêchée de le dire.

Pendant un quart d’heure, aucun incident nouveau ne se produisit; et elle commençait à s’impatienter, quand l’homme reparut brusquement à la fenêtre, se pencha de tout le haut de son corps et prêta l’oreille.

Edmée en fit autant.

Presque aussitôt le roulement d’une voiture se fit entendre.

Le bruit était lointain, mais à chaque seconde il approchait.

On eût dit que la voiture était lancée à fond de train.

Peu de temps après, elle s’arrêtait derrière le mur de clôture, et autant qu’elle pût en juger, à la porte de la maison abandonnée.

Une sueur glacée perla à ses tempes.

L’homme avait disparu avec la lumière pour aller au-devant du véhicule; et elle écouta de toute son âme.

Il y eut alors un long moment de silence.

Mais Edmée avait l’ouïe subtile et fine, et, à travers la nuit calme, elle perçut certains murmures de voix qui, quoique bien faibles, parvinrent cependant jusqu’à elle.

On montait l’escalier de la maison en échangeant quelques paroles rapides.

Puis la chambre aux volets ouverts s’éclaira de nouveau et deux hommes y pénétrèrent.

Le premier, c’était celui qu’elle avait déjà vu – mais l’autre! l’autre!

Elle comprima ses lèvres avec violence et étouffa un cri de joie folle.

C’était Gaston!

Elle fut obligée de se retenir à la fenêtre pour ne pas tomber, et tout son cœur fut près d’éclater.

Gaston! Il était là, près d’elle; il avait découvert sa retraite et venait tenter de l’en arracher.

Elle comprit bien mieux alors tout ce que M. de Beaufort lui avait dit quelques moments auparavant.

Un homme l’avait suivi, en effet, et, après avoir constaté en quel lieu il s’arrêtait, il s’était empressé d’envoyer prévenir le jeune commandant, qui accourait.

Dans l’enivrement qui l’avait surprise, Edmée ne pensa à rien autre chose et s’abandonna à la joie qui l’inondait.

Gaston ne l’avait pas oubliée; il l’aimait encore, toujours! et il devait tout entreprendre pour la protéger et la défendre.

Comme elle l’aima, pendant les premières minutes d’étonnement, et avec quelle ivresse oublieuse elle fût allée à lui, si elle avait pu franchir le seuil de sa prison?

Toutefois, au bout d’un instant, une réflexion cruelle lui vint, et une tristesse inattendue lui gâta son bonheur.

D’où venait que le loyal gentilhomme avait recours à ces procédés mystérieux pour approcher de la femme qu’il aimait? Pourquoi n’allait-il pas simplement, franchement, trouver M. de Beaufort, et ne lui demandait-il pas la main de sa fille?

Pourquoi, enfin, ces moyens détournés, qui semblaient si incompatibles avec la nature élevée et droite du jeune marin?

Il y avait là un point noir, dont l’ombre passa sur sa joie.

Quoi qu’il en soit, cette impression dura peu, et reprise aussitôt par l’intérêt puissant qu’éveillait en elle la présence de Gaston, elle revint vers la fenêtre et s’y pencha de nouveau.

Cette fois, Gaston était seul. Son compagnon s’était retiré.

Le jeune commandant se tenait debout à la fenêtre ouverte, et il semblait prendre la topographie du couvent.

Tantôt son regard plongeait dans l’enclos et suivait la clôture; tantôt il s’arrêtait sur le couvent même, et en fouillait âprement tous les étages.

Edmée n’eut pas de peine à deviner ce qu’il cherchait ainsi; du moins, elle crut que son observation se portait surtout sur les cellules où il espérait découvrir la retraite de mademoiselle de Beaufort.

Mais elle ne tarda pas à être singulièrement détrompée.

En effet, au bout de quelques minutes, elle s’aperçut avec stupéfaction que le regard de Gaston se fixait obstinément sur un autre point de la communauté, et quelque chose de bien important devait l’attirer de ce côté, car il ne prit bientôt plus aucune attention aux autres parties du couvent et même, à un moment, elle remarqua qu’il échangeait quelques signaux rapides avec une personne qu’elle ne pouvait pas voir.

Qu’est-ce que cela voulait dire?

Que se passait-il de ce côté? et quelle intelligence Gaston s’était-il ménagée?

Elle en fut presque effrayée et retomba dans les mauvais soupçons que lui avait suggérés son père.

Peu après, du reste, elle fut rendue à elle-même et à toutes ses réflexions.

Gaston avait fermé la fenêtre; la lumière s’était éteinte et elle avait entendu de nouveau le roulement d’une voiture qui s’éloignait.

Il était parti, la nuit s’était faite autour d’elle; elle regagna tristement sa petite couchette.

Pendant plusieurs heures, elle resta éveillée et songeant.

Instinctivement, elle se reprenait à toutes ses appréhensions, et l’image de Gaston, évoquée à son chevet, ne parvenait ni à la distraire ni à dissiper ses pensées sombres.

Aussi fut-elle une des premières à quitter sa cellule le lendemain matin.

Elle avait besoin de se confier à Dieu et de le prier du plus profond de son cœur.

Elle descendit à la chapelle.

Elle était déserte à peu près et n’y trouva que deux personnes.

La sœur sacristine et une jeune femme, qu’elle avait remarquée depuis plusieurs jours et qui était venue au couvent, lui avait-on dit, pour y passer quelques semaines de retraite.

Ce n’était point là un fait nouveau pour Edmée, et elle savait depuis longtemps que c’est une coutume admise, pour faciliter à certaines âmes pieuses de se retirer momentanément du monde et de se réconforter dans le recueillement et la prière.

La jeune femme avait un moment éveillé l’attention d’Edmée; mais elle était toujours voilée, et paraissait absorbée dans ses méditations; elle n’insista pas, et s’était défendue jusque-là de toute curiosité indiscrète. Mais ce matin, elle ne put rester complètement calme, et dès qu’elle l’eut aperçue, elle ne la quitta plus du regard.

La sacristine continuait ses fonctions banales; elle allait d’un pas furtif, presque silencieux, à travers la chapelle, donnant un coup d’œil à chaque objet, surveillant avec une investigation minutieuse.

Enfin, quand elle eut tout inspecté soigneusement, elle se dirigea à pas lents vers la sacristie, et disparut.

Edmée restait seule avec l’inconnue.

Celle-ci était placée à peu de distance, mais elle ne pouvait la voir qu’obliquement, et d’ailleurs le voile épais qui tombait de son front lui cachait entièrement ses traits.

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