– Mariée! répéta Edmée en tressaillant.
– Vous comprenez bien?
– Sans doute; mais alors, depuis…
– Depuis, le comte put la croire morte.
– Ah!
– Et, en tout cas, l’incendie du presbytère de Smeaton, où avait eu lieu le mariage, devait lui faire croire qu’il ne restait plus aucune preuve légale de cette union.
– De sorte qu’aujourd’hui…
– De sorte que si la malheureuse abandonnée voulait aujourd’hui revendiquer ses droits incontestables, savez-vous ce qui arriverait?
– Oh! taisez-vous, c’est affreux? Et mon père le sait, sans aucun doute, et voilà pourquoi il est maintenant si triste, si soucieux. Quelle épouvantable épreuve!
Edmée laissa tomber son front dans ses deux mains, et pendant quelques secondes elle garda le silence.
Miss Fanny l’observait avec inquiétude.
Enfin, elle releva la tête, et, à travers l’obscurité, ses regards s’attachèrent ardents et fixes à la sœur Rosalie.
– Quelle effroyable aventure! reprit-elle d’une voix tremblante; mais vous ne m’avez pas tout dit.
– Que désirez-vous savoir encore?
– Ma mère?
– Eh bien!
– Vous la voyez souvent. C’est elle probablement qui vous envoie vers moi.
– Ah! si elle pouvait vous dire elle-même tout l’amour qui est en elle.
– Je l’aime, moi aussi, et je suis disposée à lui faire oublier tout ce qu’elle a souffert.
– Elle n’a jamais demandé autre chose à Dieu. Seulement, elle ne veut pas qu’on lui enlève son enfant; et cela, on ne peut le lui refuser! Aussi, quand elle a appris la séquestration dont vous étiez victime; quand surtout elle a compris que l’on allait vous retrancher du monde pour vous enfermer dans un cloître, alors, la révolte s’est faite dans son cœur, et elle a juré de rendre le mal pour le mal.
– Sans doute.
– Qui oserait l’en blâmer?
– Personne, assurément. Mais en agissant de la sorte, elle n’a pas pensé qu’elle allait placer sa fille dans une situation terrible.
– Que voulez-vous dire?
– Moi, j’ai été habituée à considérer M. de Beaufort comme le meilleur et le plus affectueux des pères; et s’il lui arrivait malheur à cause de moi, je sens bien que je n’y survivrais pas.
– Edmée!…
– Vous le lui direz, n’est-ce pas? Et, ce qui vaut mieux, vous la prierez de venir. On ne lui refusera pas de me voir! et elle connaîtra mon âme tout entière. Voyez-vous, je suis bien jeune encore, et j’ignore bien des choses; mais il est impossible qu’elle ne soit pas touchée par les prières que je lui adresserai! Tenez, laissez-moi ajouter quelques mots encore. Si la révélation que vous venez de me faire ne m’a pas étonnée autant que vous vous y attendiez sans doute, c’est qu’il y avait en moi, depuis longtemps déjà, un pressentiment de ce qui arrive. Il me semblait que madame de Beaufort ne m’aimait pas comme une mère doit aimer son enfant. Vaguement j’avais l’instinct de la vérité, et dans mon isolement je m’étais fait un idéal que je pusse aimer avec toutes les tendresses, tous les abandons de l’amour filial: et si vous saviez quel trésor d’affection je conservais au fond de mon cœur à celle qui fut ma mère! Oh! elle peut être assurée que du jour où je l’aurai retrouvée je ne la quitterai plus jamais, et son désespoir, sa haine, sa jalousie, se fondront sous les caresses que je lui prodiguerai. Croyez-vous que cela ne vaille pas mieux que la vengeance qu’elle médite, et qui ne ferait pas seulement le malheur de M. de Beaufort, mais qui me tuerait infailliblement. Voilà ce qu’il faut lui dire, entendez-vous, et vous y ajouterez les baisers de sa fille qui ne sera tout à fait heureuse que lorsqu’elle pourra les lui donner elle-même.
En parlant ainsi, Edmée prit à son tour miss Fanny dans ses bras, et la serra tendrement contre sa poitrine.
Mais presque aussitôt, elle se dressa inquiète et troublée.
– Eh quoi! vous pleurez! dit-elle, frappée de surprise.
– Ce n’est rien, balbutia miss Fanny les joues baignées de larmes; ce que vous venez de me dire m’a attendrie; je n’ai pas été maîtresse de me contenir; cela a été plus fort que moi. Mais je suis forte, voyez, et je saurai…
– Mon Dieu! fit Edmée, c’est bizarre!
– Quoi donc?
– Ce que j’éprouve.
– Qu’avez-vous?
– Depuis que vous m’avez parlé de ma mère, depuis que je sais qu’elle vit, que je vais la voir, il me semble parfois que son image se présente à moi, et alors…
– Alors?…
– Mais qui êtes-vous donc vous-même, qui me parlez avec tant de bonté, qui vous intéressez à moi avec tant de dévouement?
– Qu’importe?
– Ne me cachez rien. Voyons, vous m’avez dit naguère que vous aviez une enfant.
– C’est vrai.
– Qu’on vous l’avait enlevée, et que depuis vous la pleuriez toujours. C’était une fille, n’est-ce pas?
– Sans doute.
– Quel âge aurait-elle aujourd’hui?
– Mais…
– Mon âge peut-être?
– En effet.
– C’est qu’alors… si vous saviez les idées qui me viennent.
– Edmée!
– Il y a si longtemps que je suis privée de ses caresses, et ce serait une si douce joie de la presser contre mon cœur, en l’appelant ma mère.
– Ne parlez pas ainsi, ne m’ôtez pas le peu de force qui me reste.
– Mais c’est donc vrai?
– Quoi?
– Vous! C’est vous! Vous ne répondez pas? Ah! vous êtes ma mère! Et que béni soit Dieu, qui m’envoie la plus douce consolation que je pouvais attendre de lui, ma mère!…
– Tais-toi! tais-toi, mon enfant bien-aimée, murmura miss Fanny, à bout de courage et donnant un libre cours à son amour maternel. Oui! oui! c’est moi. Tu l’as compris et je n’ai pas la force de repousser le bonheur qui m’est offert. Pauvre chère? Ah! il y a longtemps que moi aussi j’attendais cette heure bénie. Ils t’ont bien fait souffrir! Ils avaient peur et voulaient te séparer du monde, te jeter dans un couvent, pour que l’écho du passé ne pût venir jusqu’à toi. Mais je veillais, vois-tu, et je suis arrivée à temps pour empêcher une pareille infamie.
– Que voulez-vous faire? interrogea doucement Edmée.
– Tu ne me quitteras plus. Je ne veux pas que tu restes entre leurs mains.
– Que craignez-vous donc?
– Tout… Il faut tout craindre.
– Mais je ne consentirai jamais…
Miss Fanny eut un geste violent.
– Eh, sans doute! répliqua-t-elle d’une voix stridente, je ne doute ni de ton amour ni de ta résolution, à cette heure… parce que je suis là près de toi, et que je te soutiens de mon énergie et de mon ardente affection. Mais que je m’oublie un instant, que je cesse de veiller une seconde, et demain, ils t’auront reprise, et iront t’enfermer dans quelque cloître inconnu, loin de Paris, au fond de la province, où jamais plus on n’entendra parler de toi!
– Croyez-vous que j’accepte un pareil sort?…
– Pauvre cher trésor! Non… tu résisteras, priant et pleurant… Mais est-ce que les prières et les larmes ont jamais attendri les bourreaux?
– Ah! mon père, du moins…
– On ne le consultera pas. Cela se fera mystérieusement, à son insu, et quand il l’apprendra, il sera trop tard, car le moment psychologique sera venu, et toi-même tu auras été vaincue.
– Que dites-vous?
– Ce que tu ignores et ce que je sais, moi! – Oh! on n’emploiera pas la torture; on se gardera bien de heurter des sentiments vivaces qu’une tyrannie brutale ne ferait qu’exalter… mais on fera appel à ton amour filial, on t’enveloppera de mysticisme et d’amour divin… on lassera peu à peu ta résistance, en te parlant de sacrifice ou de renoncement, dans une langue harmonieuse et tendre qui pénétrera ton cœur, et un jour tu seras tout étonnée toi-même d’avoir oublié… ta mère qui t’aimait tant, et l’homme qui t’avait choisie comme la compagne sainte de sa vie.
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