Jonathan Littell - Les Bienveillantes

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"En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif."Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait: l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.

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L'important, je le voyais bien, était que le RSHA n'ait pas trop d'objections; si le projet leur était acceptable, le département D IV du WVHA ne pourrait pas s'y opposer. J'appelai donc Eichmann pour le sonder: «Ah, mon cher Sturmbannführer Aue! Me rencontrer? C'est que je suis absolument débordé, en ce moment Oui, l'Italie, et autre chose aussi. Le soir alors? Pour un verre. Il y a un petit café pas trop loin de mon bureau, à l'angle de la Potsdamerstrasse. Oui, à côté de l'entrée de l'U-Bahn. À ce soir alors». Lorsqu'il arriva, il s'affala sur la banquette avec un soupir et jeta sa casquette sur la table en se massant la base du nez. J'avais déjà commandé deux schnaps et je lui offris une cigarette qu'il prit avec plaisir, se renversant sur la banquette les jambes croisées, un bras par-dessus le dossier. Entre deux bouffées il se mordillait la lèvre inférieure; son haut front dégarni reflétait les lampes du café. «L'Italie, alors?» demandai-je. -»Le problème, c'est pas tellement l'Italie – bon, là, bien sûr, on en trouvera huit ou dix mille – c'est surtout les zones qu'ils occupaient et qui à cause de leur politique imbécile sont devenues des paradis pour Juifs. Il y en a partout! Le sud de la France, la côte dalmate, leurs zones en Grèce. J'ai tout de suite envoyé des équipes un peu partout, mais ça va être un gros boulot; avec les problèmes de transport en plus, ça ne se fera pas en un jour. À Nice, avec l'effet de surprise, on a réussi à en arrêter quelques milliers; mais la polic e française devient de moins en moins coopérative, et ça complique les choses. Nous manquons terriblement de ressources. Et puis le Danemark nous préoccupe beaucoup». – «Le Danemark?» – «Oui. Ça devait être tout simple et c'est devenu un vrai foutoir. Günther est furieux. Je vous ai dit que je l'avais envoyé là-bas?» – «Oui. Que s'est-il passé?» – «Je ne sais pas au juste. D'après Günther, c'est ce Dr. Best, l'ambassadeur, qui joue un jeu bizarre. Vous le connaissez, non?» Eichmann vida son schnaps d'un trait et en commanda un autre. «C'était mon supérieur, répondis-je. Avant la guerre». – «Oui, eh bien, je ne sais pas ce qu'il a dans la tête, maintenant. Pendant des mois et des mois, il a tout fait pour nous freiner, sous prétexte que ça va»… – il fit un geste de haut en bas, répété – «… heurter sa politique de coopération. Et puis en août, après les émeutes, quand on a imposé l'état d'urgence, nous autres, on a dit, c'est bon, allez-y. Sur place, il y a un nouveau BdS, c'est le Dr. Mildner, mais il est déjà débordé; de plus la Wehrmacht a tout de suite refusé de coopérer, c'est pour ça que j'ai envoyé Günther, pour activer les choses. Alors on a tout préparé, un bateau pour les quatre mille qui sont à Copenhague, des trains pour les autres, et alors Best n'arrête pas de faire des difficultés. Il a toujours une objection, les Danois, la Wehrmacht, e tutti quanti. En plus, ça devait rester un secret, pour pouvoir tous les rafler d'un coup, sans qu'ils s'y attendent, mais Günther dit qu'ils sont déjà au courant. Ça a l'air assez mal parti». – «Et vous en êtes où?» – «C'est prévu pour dans quelques jours. On va faire ça en une fois, de toute façon ils ne sont pas très nombreux. Moi, j'ai appelé Günther, je lui ai dit, Günther, mon ami, si c'est comme ça, dis à Mildner d'avancer la date, mais Best a refusé. Trop sensible, il devait encore discuter avec les Danois. Günther pense qu'il le fait exprès pour que ça foire». – «Pourtant, je connais bien le Dr. Best: c'est tout sauf un ami des Juifs. Vous aurez du mal à trouver un meilleur national-socialiste que lui». Eichmann fit une moue: «Ouais. Vous savez, la politique, ça change les gens. Enfin, on verra. Moi, je suis couvert, on a tout préparé, tout prévu, si ça plante, c'est pas sur moi que ça pourra retomber, je vous le dis. Et votre projet, alors, ça avance?»

Je commandai une nouvelle tournée: j'avais déjà eu l'occasion de remarquer que la boisson avait tendance à détendre Eichmann, à susciter son côté sentimental et amical. Je ne cherchais pas à le flouer, loin de là, mais je voulais qu'il me fasse confiance et voie que mes idées n'étaient pas incompatibles avec sa vision des choses. Je lui exposai les grandes lignes du projet; comme je l'avais prévu, il écouta à peine. Une seule chose l'intéressait: «Comment conciliez-vous tout ça avec le principe du Vernichtung durch Arbeit"?» – «C'est tout simple: les améliorations ne concernent que les travailleurs qualifiés. Il suffira de s'assurer que les Juifs et les asociaux soient assignés à des tâches lourdes mais non qualifiées». Eichmann se gratta la joue. Bien entendu, je savais que, dans les faits, les décisions d'affectation des travailleurs individuels étaient prises par l'Arbeitseinsatz au niveau de chaque camp; mais s'ils voulaient garder des Juifs qualifiés, ce serait leur problème. Eichmann, de toute façon, semblait avoir d'autres soucis. Après une minute de réflexion, il lâcha: «Bon, ça va», et se remit à parler du sud de la France. Je l'écoutais en buvant et en fumant Au bout d'un temps, à un moment opportun, je lui dis poliment: «Pour revenir à mon projet, Herr Obersturmbannführer, il est presque prêt et je voudrais vous l'envoyer pour que vous l'étudiiez». Eichmann balaya l'air de la main: «Si vous voulez. Je reçois déjà tellement de papier». – «Je ne veux pas vous déranger. C'est simplement pour être sûr que vous n'avez pas d'objections». – «Si c'est comme vous dites»… – «Écoutez, si vous avez le temps, regardez-le, et puis faites-moi une petite lettre. Comme ça je pourrai montrer que j'ai pris votre avis en compte». Eichmann eut un petit rire ironique et agita un doigt vers moi: «Ah, vous êtes un malin, Sturmbannführer Aue. Vous aussi vous voulez vous couvrir». Je gardai un visage impassible: «Le Reichsführer souhaite que les avis de tous les départements concernés soient pris en compte. L'Obergruppenführer Kaltenbrunner m'a indiqué que pour le RSHA, je devais m'adresser à vous. Je trouve cela normal». Eichmann se renfrogna: «Bien entendu, ce n'est pas moi qui décide: je devrai soumettre ça à mon Amtchef. Mais si je donne une recommandation positive, il n'y a pas de raison qu'il refuse de signer. En principe, bien sûr». Je levai mon verre: «Au succès de votre Einsatz danoise, alors?» Il sourit; lorsqu'il souriait ainsi, ses oreilles paraissaient particulièrement décollées, il ressemblait plus que jamais à un oiseau; en même temps, un tic nerveux déformait son sourire, en faisait presque une grimace. «Oui, merci, à l'Einsatz. À votre projet aussi».

Je rédigeai le texte en deux jours; Isenbeck avait méticuleusement préparé des beaux tableaux détaillés pour les annexes, et je repris sans trop les retoucher les arguments de Rizzi. Je n'avais pas tout à fait terminé lorsque Brandt me convoqua. Le Reichsführer allait se rendre dans le Warthegau pour y prononcer d'importants discours; le 6 octobre s'y tenait une conférence de Reichsleiter et de Gauleiter, à laquelle le Dr. Mandelbrod serait présent; et ce dernier avait demandé que je sois invité. Où en étais-je de mon projet? Je l'assurai que j'avais presque fini. Je devais simplement, avant de l'envoyer pour accord aux bureaux concernés, le présenter à mes collègues. J'en avais déjà discuté avec Weinrowski, en lui présentant les échelles d'Isenbeck comme une simple élaboration technique de ses idées: il semblait trouver ça très bien. La réunion générale se passa sans heurts; je laissai surtout parler Rizzi et me contentai de souligner que j'avais l'accord oral du RSHA. Gorter paraissait content, et se demandait seulement si nous étions allés assez loin; Alicke se montrait dépassé par la discussion économique de Rizzi; Jedermann grommela que ça allait quand même coûter cher, et où trouver l'argent? Mais il se rassura lorsque je lui garantis que si le projet était approuvé, il serait financé grâce à des crédits supplémentaires. Je demandai à chacun une réponse écrite de son Amtchef pour le 10, comptant être de retour à Berlin d'ici là; je fis aussi parvenir une copie à Eichmann. Brandt m'avait laissé entendre que je pourrais sans doute présenter le projet au Reichsführer en personne, une fois que les départements auraient donné leur accord.

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