Jonathan Littell - Les Bienveillantes

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"En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif."Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait: l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.

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Ces réflexions, vous devez les juger fort intéressantes, je n'en doute pas un instant; mais je me suis un peu égaré, je n'ai toujours pas parlé de cette fameuse journée du 6 octobre, que je souhaitais décrire brièvement. Quelques coups secs à la porte de mon compartiment m'avaient tiré de mon sommeil; avec les volets baissés, impossible de savoir l'heure, j'étais sans doute plongé dans un rêve, je me souviens d'en avoir été entièrement désorienté. Puis j'entendis la voix de l'assistante de Mandelbrod, douce mais ferme: «Herr Sturmbannführer. Nous arrivons d'ici une demi-heure.» Je me lavai, m'habillai, et sortis me dégourdir les jambes dans l'antichambre. La jeune femme se tenait là: «Bonjour, Herr Sturmbannführer. Avez-vous bien dormi?» – «Oui, je vous remercie. Le Dr. Mandelbrod est-il réveillé?» – «Je ne sais pas, Herr Sturmbannführer. Voulez-vous du café? Un petit déjeuner complet sera servi à l'arrivée». Elle revint avec un petit plateau. Je bus le café debout, les jambes légèrement écartées à cause du balancement du train; elle s'assit sur un petit fauteuil, les jambes discrètement croisées – elle portait maintenant, je le remarquai, une longue jupe à la place de la culotte noire de la veille. Ses cheveux étaient tirés en un chignon sévère. «Vous n'en prenez pas?» demandai-je. – «Non, je vous remercie». Nous restâmes ainsi en silence jusqu'à ce que se fasse entendre le grincement des freins. Je lui rendis la tasse et pris mon sac de voyage. Le train ralentissait. «Bonne journée, me dit-elle. Le Dr Mandelbrod vous retrouvera plus tard». Sur le quai, c'était un peu la confusion; les Gauleiter fatigués sortaient un à un du train en bâillant, accueillis par une escouade de fonctionnaires en civil ou en uniforme SA. L'un d'eux vit mon uniforme S S et fronça les sourcils. Je lui indiquai le wagon de Mandelbrod et son visage s'éclaira: «Excusez-moi», fit-il en s'avançant. Je lui donnai mon nom et il consulta une liste: «Oui, je vois. Vous êtes avec les membres de la Reichsführung, à l'hôtel Posen. Il y a une chambre pour vous. Je vais vous trouver une voiture. Voici le programme». À l'hôtel, un immeuble cossu et un peu triste datant de la période prussienne, je me douchai, me rasai, me changeai, et avalai quelques tartines avec de la confiture. Vers huit heures je descendis dans le hall d'entrée. Des gens commençaient à aller et venir. Je trouvai enfin un assistant de Brandt, un Hauptsturmführer, et lui montrai le programme que l'on m'avait donné. «Écoutez, vous n'avez qu'à y aller maintenant. Le Reichsführer ne viendra que dans l'après-midi, mais il y aura quelques officiers». La voiture prêtée par le Gau attendait toujours et je me fis conduire au Schloss Posen, admirant en route le beffroi bleu et la loggia à arcades de l'hôtel de ville, puis les façades multicolores des étroites maisons bourgeoises serrées sur la Vieille Place, reflets de plusieurs siècles d'architecture discrètement fantaisiste, jusqu'à ce que ce fugitif plaisir matinal vienne se heurter contre le château lui-même, un vaste amas de blocs adossé à une grande place vide, fruste et hérissé de toits pointus avec une haute tour à ogive calée tout contre, massif, digne, sévère, monotone, et devant lequel venaient s'aligner une à une les Mercedes à fanion des dignitaires. Le programme débutait par une série de conférences d'experts de l'entourage de Speer, dont Walter Rohland, le magnat de l'acier, qui exposèrent l'un après l'autre, avec une précision affligeante, l'état de la production de guerre. Au premier rang, écoutant gravement ces sombres nouvelles, se trouvait une bonne partie de l'élite de l'État: le Dr. Goebbels, le ministre Rosenberg, Axmann, le Führer de la Jeunesse du Reich, le grand amiral Dönitz, le Feldmarschall Milch de la Luftwaffe, et un homme gras, à cou de taureau, aux cheveux épais peignés en arrière, que je me fis identifier lors d'une des pauses: le Reichsleiter Bormann, secrétaire personnel du Führer et directeur de la chancellerie du NSDAP. Son nom m'était connu, bien sûr, mais je savais peu de choses de lui; les journaux et les actualités au cinéma ne le mentionnaient jamais, et je ne me souvenais pas d'avoir vu sa photo. Après Rohland, ce fut au tour de Speer: sa présentation, qui dura moins d'une heure, reprenait les mêmes thèmes que ceux abordés la veille au Prinz-Albrecht-Palais, en un langage étonnamment direct, presque brusque. Je remarquai seulement alors Mandelbrod: une place spéciale avait été ménagée sur le côté pour son encombrante plate-forme, et il écoutait avec les yeux plissés, une inattention bouddhique, flanqué de deux de ses assistantes – ainsi, elles étaient bien deux – et de la haute figure taillée à la hache de Herr Leland. Les dernières paroles de Speer provoquèrent un tumulte: revenant sur le thème de l'obstruction des Gaue, il mentionna son accord avec le Reichsführer, menaçant de sévir contre les récalcitrants. Dès qu'il fut descendu de l'estrade, plusieurs Gauleiter l'entourèrent en vociférant; j'étais trop loin, au fond de la salle, pour entendre leurs propos, mais je pouvais les imaginer. Leland s'était penché et murmurait quelque chose à l'oreille de Mandelbrod. Ensuite, on nous invita à retourner en ville, à l'hôtel Ostland, où étaient logés les dignitaires, pour une réception avec buffet. Ses assistantes guidèrent Mandelbrod par une sortie secondaire, mais je le retrouvai dans la cour et allai le saluer, ainsi que Herr Leland. Je pus voir alors comment il voyageait: sa Mercedes spéciale, au salon immense, était équipée d'un dispositif grâce auquel son fauteuil, détaché de la plate-forme, coulissait dans la voiture; un second véhicule transportait la plate-forme, ainsi que les deux assistantes. Mandelbrod me fit monter avec lui et je pris place sur un strapontin; Leland s'assit à l'avant, à côté du chauffeur. Je regrettai de ne pas être monté avec les jeunes femmes: Mandelbrod ne semblait pas s'apercevoir des énormes flatulences puantes qu'émettait son corps; heureusement, le trajet était court. Mandelbrod ne parlait pas, il paraissait somnoler. Je me demandai s'il se levait jamais de son fauteuil, et si non, comment il s'habillait, comment il faisait ses besoins? Ses assistantes, en tout cas, devaient être à l'épreuve de tout. Pendant la réception, je discutai avec deux officiers du Persönlicher Stab, Werner Grothmann, qui n'en revenait pas d'avoir été nommé à la place de Brandt (Brandt, promu Standartenführer, prenait celle de Wolff), et un adjudant chargé de la police. Ce furent eux, je crois, qui me parlèrent les premiers de la forte impression causée parmi les Gruppenführer, deux jours auparavant, par le discours du Reichsführer. Nous causâmes aussi du départ de Globocnik, une véritable surprise pour tout le monde; mais nous ne nous connaissions pas assez bien pour spéculer sur les motifs de cette mutation. Une des deux amazones – décidément, j'avais du mal à les reconnaître, je ne pouvais même pas dire laquelle s'était offerte à moi, la veille – surgit à mes côtés. «Excusez-moi, meine Herren», dit-elle avec un sourire. Je m'excusai à mon tour et la suivis à travers la foule. Mandelbrod et Leland parlaient avec Speer et Rohland. Je les saluai et félicitai Speer pour son discours; il prit un air mélancolique: «Visiblement, il n'était pas du goût de tout le monde». – «Cela ne fait rien, rétorqua Irland. Si vous parvenez à vous entendre avec le Reichsführer, aucun de ces idiots avinés ne pourra vous tenir tête». J'étais étonné: jamais je n'avais entendu Herr Leland parler avec tant de brutalité. Speer hochait la tête. «Essayez de rester en contact régulier avec le Reichsführer, susurra Mandelbrod. Ne laissez pas retomber ce nouvel élan. Pour des questions mineures, si vous ne voulez pas déranger le Reichsführer lui-même, vous n'avez qu'à contacter mon jeune ami ic i présent. Je réponds de sa fiabilité». Speer me contempla distraitement: «J'ai déjà un officier de liaison au ministère». -»Certes, fit Mandelbrod. Mais le Sturmbannführer Aue aura sans doute un accès plus direct au Reichsführer. N'ayez pas peur de le déranger». – «Bien, bien», fit Speer. Rohland s'était tourné vers Leland: «Nous sommes d'accord, alors, pour Mannheim»… D'une brève pression au coude, l'assistante de Mandelbrod me faisait comprendre que l'on n'avait plus besoin de moi. Je saluai et me retirai discrètement jusqu'au buffet. La jeune femme m'avait suivi et se fit verser du thé tandis que je grignotais un hors-d'œuvre. «Je crois que le Dr. Mandelbrod est très content de vous», dit-elle de sa belle voix sans relief. – «Je ne vois pas pourquoi, mais si vous le dites, je dois vous croire. Vous travaillez pour lui depuis longtemps?» – «Depuis plusieurs années». – «Et avant?» – «Je terminais un doctorat en philologie latine et allemande, à Francfort». Je haussai les sourcils: «Je ne l'aurais pas deviné. Ce n'est pas trop difficile, de travailler à plein temps pour le Dr. Mandelbrod? Il me paraît assez exigeant». – «Chacun sert là où il le doit, répondit-elle sans hésiter. Je suis extrêmement honorée par la confiance du Dr. Mandelbrod. C'est grâce à des hommes comme lui et Herr Leland que l'Allemagne sera sauvée». Je scrutai son visage lisse, ovale, à peine maquillé. Elle devait être fort belle, mais aucun détail, aucune particularité, ne permettait de se raccrocher à cette beauté tout à fait abstraite. «Je peux vous poser une question?» lui demandai-je. – «Bien entendu». – «Le couloir du wagon n'était pas très bien éclairé. C'est vous qui êtes venue frapper à ma porte?» Elle eut un petit rire perlé: «Le couloir n'est pas si mal éclairé que ça. Mais la réponse est non: c'était ma collègue Hilde. Pourquoi? Vous auriez préféré que ce soit moi?» – «Non, c'était juste comme ça», fis-je stupidement. – «Si l'occasion se représente, dit-elle en me regardant droit dans les yeux, ee sera avec plaisir. J'espère que vous serez moins fatigué». Je rougis: «Comment vous appelez-vous, alors? Pour que je le sache». Elle me tendit sa petite main aux ongles nacrés; sa paume était sèche et douce et sa poignée de main aussi ferme que celle d'un homme. «Hedwig. Bonne fin de journée, Herr Sturmbannführer».

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