Jonathan Littell - Les Bienveillantes
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«Oui, tout à fait». Elle me regardait en cillant à peine. «Si vous le désirez, continua-t-elle, je pourrais vous tenir compagnie pour la nuit» Cette offre inattendue, prononcée sur le même ton indifférent avec lequel on m'avait demandé si je souhaitais manger, me prit, je dois l'avouer, un peu de court: je me sentis rougir et cherchai avec hésitation une réponse. «Je ne crois pas que le Dr. Mandelbrod approuverait», dis-je enfin. – «Au contraire, répondit-elle sur le même ton aimable et tranquille, le Dr. Mandelbrod en serait très content. Il est fermement convaincu que toutes les occasions de perpétuer notre race doivent être mises à profit. Bien entendu, si je venais à tomber enceinte, votre travail n'en souffrirait aucune distraction: la S S dispose d'institutions prévues à cet effet». – «Oui, je sais», dis-je. Je me demandais ce qu'elle ferait si j'acceptais: j'avais l'impression qu'elle entrerait, se déshabillerait sans aucun commentaire, et attendrait, nue, sur le lit, que j'aie fini ma toilette. «C'est une proposition très tentante, fis-je enfin, et je suis vraiment au regret de devoir refuser. Mais je suis très fatigué et la journée de demain sera chargée. Une autre fois, avec un peu de chance». Son expression ne marqua aucun changement; à peine peut-être cligna-t-elle des yeux. «Comme vous le souhaitez, Herr Sturmbannführer, répondit-elle. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous pouvez sonner. Je serai à côté. Bonne nuit». – «Bonne nuit», dis-je en m'efforçant de sourire. Je refermai la porte. Ma toilette achevée, j'éteignis et me couchai. Le train filait dans la nuit invisible, tanguant légèrement au rythme des cahots. Je mis longtemps à m'endormir.
Du discours d'une heure et demie que prononça le Reichsführer le 6 octobre au soir devant les Reichsleiter et Gauleiter assemblés, j'ai peu à dire. Ce discours est moins connu que celui, presque deux fois plus long, qu'il lut le 4 octobre à ses Obergruppenführer et ses HSSPF; mais à part quelques différences dues à la nature des audiences respectives, et le ton moins informel, moins sardonique, moins lardé d'argot du second discours, le Reichsführer disait essentiellement la même chose. Par le hasard de la survie d'archives et de la justice des vainqueurs, ces discours sont devenus célèbres bien en dehors des cercles fermés auxquels ils étaient destinés; vous ne trouverez pas un ouvrage sur la SS, sur le Reichsführer, ou sur la destruction des Juifs où ils ne soient pas cités; si leur contenu vous intéresse, vous pouvez aisément les consulter, et en plusieurs langues; le discours du 4 octobre figure tout entier au protocole du grand procès de Nuremberg, sous la cote 1919-PS (c'est évidemment sous cette forme que j'ai enfin pu l'étudier en détail, après la guerre, bien que dans les grandes lignes j'en eusse pris connaissance à Posen même); il a d'ailleurs été enregistré, soit sur disque, soit sur une bande magnétique à l'oxyde rouge, les historiens ne sont pas d'accord et sur ce point je ne peux pas les éclairer, n'ayant pas été présent à ce discours-là, mais quoi qu'il en soit l'enregistrement a survécu et, si le cœur vous en dit, vous pouvez l'écouter, et ainsi entendre par vous-même la voix monotone, pédante, didactique et précise du Reichsführer, un peu plus pressée lorsqu'il ironise, avec même, mais rarement, des pointes de colère, surtout évidentes, avec le recul, quand il en arrive aux sujets sur lesquels il devait sentir qu'il avait peu de prise, la corruption généralisée par exemple, dont il a aussi parlé le 6 devant les dignitaires du régime, mais sur laquelle il a surtout insisté, cela, je l'ai su à l'époque par Brandt, lors de son discours aux Gruppenführer prononcé le 4. Or si ces discours sont entrés dans l'Histoire, ce n'est bien entendu pas à cause de cela, mais surtout parce que le Reichsführer, avec une franchise qu'il n'a jamais à ma connaissance égalée ni avant ni après, avec franchise donc et d'une manière qu'on pourrait même dire crue, y dressait le programme de la destruction des Juifs. Même moi, lorsque j'entendis cela le 6 octobre, je n'en crus tout d'abord pas mes oreilles, la salle était comble, la somptueuse salle Dorée du château de Posen, j'étais tout à fait au fond, derrière une cinquantaine de dirigeants du Parti et des Gaue, sans parler de quelques industriels, de deux chefs de service, et de trois (ou peut-être deux) ministres du Reich; et je trouvai cela, eu égard aux règles du secret auxquelles on nous avait astreints, véritablement choquant, indécent presque, et au début cela me mit très mal à l'aise, et je n'étais certainement pas le seul, je voyais des Gauleiter soupirer et essuyer leurs nuques ou leurs fronts, ce n'était pas qu'ils apprenaient là quelque chose de nouveau, personne, dans cette grande salle aux lumières feutrées, ne pouvait ne pas être au courant, même si certains, jusque-là, n'avaient sans doute pas cherché à penser la chose jusqu'au bout, à en discerner toute l'étendue, à songer, par exemple, aux femmes et aux enfants, et c'est probablement pourquoi le Reichsführer insista sur ce point, nettement plus, d'ailleurs, devant les Reichsleiter et les Gauleiter que devant ses Gruppenführer, qui eux en aucun cas ne pouvaient se faire d'illusions, sans doute pourquoi il insista que oui, nous tuions bien les femmes et les enfants aussi, pour ne laisser subsister aucune ambiguïté, et c'est justement cela qui était si inconfortable, cette absence totale, pour une fois, d'ambiguïté, et c'était comme s'il violait une règle non écrite, plus forte encore que ses propres règles édictées à l'intention de ses subordonnés, ses Sprachregelungen pourtant absolument strictes, la règle du tact peut-être, de ce tact dont il parla dans son premier discours, l'évoquant dans le contexte de l'exécution de Röhm et de ses camarades SA, une sorte de tact naturel parmi nous, Dieu merci, dit-il, une conséquence de ce tact qui a fait que nous n'en avons jamais parlé entre nous, mais peut-être s'agissait-il encore d'autre chose que de la question de ce tact et de ces règles, et c'est là que je commençai à comprendre, je crois, la raison profonde de ces déclarations, et aussi pourquoi les dignitaires soupiraient et suaient autant, car eux aussi, comme moi, commençaient à comprendre, à comprendre que ce n'était pas un hasard si le Reichsführer, ainsi, au début de la cinquième année de la guerre, évoquait ouvertement devant eux la destruction des Juifs, sans euphémismes, sans clins d'oeil, avec des mots simples et brutaux comme tuer – exterminer, dit-il, je veux dire tuer ou donner l'ordre de tuer -, que, pour une fois, le Reichsführer leur parlait ouvertement de cette question…, pour vous dire comment sont les choses, non, ce n'était certes pas un hasard, et s'il se permettait de le faire, alors le Führer était au courant, et pis, le Führer l'avait voulu, d'où leur angoisse, le Reichsführer parlait forcément ici au nom du Führer, et il disait cela, ces mots-là qu'on ne devait pas dire, et il les enregistrait, sur disque ou sur bande, peu importe, et il prenait soigneusement note des présents et des absents -parmi les chefs de la SS, seuls n'assistèrent pas au discours du 4 octobre Kaltenbrunner, qui souffrait de phlébite, Daluege, sérieusement malade du cœur et en congé pour un an ou deux, Wolff, tout juste nommé HSSPF pour l'Italie et plénipotentiaire auprès de Mussolini, et Globocnik, qui venait, je ne le savais pas encore et ne l'appris qu'après Posen, d'être subitement muté de son petit royaume de Lublin à sa ville natale de Trieste, comme SSPF pour l'Istne et la Dalmatie, sous les ordres de Wolff justement, accompagné d'ailleurs, mais cela je le sus encore plus tard, de presque tout le personnel de l'Einsatz Reinhard, T-4 compris, on liquidait tout, Auschwitz suffirait dorénavant, et la belle côte adriatique ferait un beau dépotoir pour tous ces gens dont on n'avait plus l'usage, même Blobel viendrait les rejoindre un peu plus tard, qu'ils aillent se faire tuer par les partisans de Tito, cela nous épargnerait une partie du ménage; et quant aux dignitaires du Parti, note fut prise aussi des têtes manquantes, mais je n'ai jamais vu la liste – tout cela, donc, le Reichsführer le faisait délibérément, sur instructions, et à cela il ne pouvait y avoir qu'une raison, d'où l'émoi perceptible des auditeurs, qui la saisissaient fort bien, cette raison: c'était afin qu'aucun d'entre eux ne puisse, plus tard, dire qu'il ne savait pas, ne puisse tenter de faire croire, en cas de défaite, qu'il était innocent du pire, ne puisse songer, un jour, à pouvoir tirer son épingle du jeu; c'était pour les mouiller, et ils le comprenaient très bien, d'où leur désarroi. La Conférence de Moscou, à l'issue de laquelle les Alliés jurèrent de poursuivre les «criminels de guerre» jusqu'au coin le plus reculé de la planète, n'avait pas encore eu lieu, ce serait pour quelques semaines plus tard, avant la fin de ce mois d'octobre 1943, mais déjà la BBC, depuis l'été surtout, menait une propagande intensive sur ce thème, en donnant des noms, avec une certaine précision d'ailleurs, car elle citait parfois des officiers et même des sous-officiers de KL spécifiques, elle était très bien informée, la Staatspolizei se demandait bien comment d'ailleurs, et cela, il est tout à fait exact de le noter, provoquait une certaine nervosité chez les intéressés, d'autant que les nouvelles du front n'étaient pas bonnes, pour tenir l'Italie on avait dû dépouiller le front de l'Est, et il y avait peu de chances qu'on puisse rester sur le Donets, on avait déjà perdu Briansk, Smolensk, Poltava et Krementchoug, la Crimée était menacée, bref, n'importe qui pouvait voir que cela allait mal, et certainement nombreux devaient être ceux qui se posaient des questions sur l'avenir, celui de l'Allemagne en général bien entendu mais le leur en particulier aussi, d'où une certaine efficacité de cette propagande anglaise, qui non seulement démoralisait les uns, cités, mais aussi les autres, pas encore cités, en les encourageant à penser que la fin du Reich ne signifierait pas automatiquement leur propre fin, et rendant donc le spectre de la défaite un tout petit peu moins inenvisageable, d'où ainsi, on peut le concevoir, en ce qui concernait en tout cas les cadres du Parti, de la S S et de la Wehrmacht, la nécessité de leur faire comprendre qu'une éventuelle défaite les concernerait aussi, personnellement, histoire de les remotiver un peu, que les prétendus crimes des uns seraient aux yeux des Alliés les crimes de tous, au niveau de l'appareil en tout cas, que tous les bateaux, ou les ponts, comme on préfère, flambaient, qu'il n'y avait aucun retour en arrière possible, et que le seul salut était la victoire. Et en effet la victoire aurait tout réglé, car si nous avions gagné, imaginez-le un instant, si l'Allemagne avait écrasé les Rouges et détruit l'Union soviétique, il n'aurait plus jamais été question de crimes, ou plutôt si, mais de crimes bolcheviques, dûment documentés grâce aux archives saisies (les archives du NKVD de Smolensk, évacuées en Allemagne et récupérées à la fin de la guerre par les Américains, jouèrent précisément ce rôle, lorsque fut enfin venu le temps où il fallut presque du jour au lendemain expliquer aux bons électeurs démocratiques pourquoi les monstres infâmes de la veille devaient maintenant servir de rempart contre les héroïques alliés de la veille, aujourd'hui révélés comme monstres pires encore), voire peut-être, pour reprendre, par des procès en règle, pourquoi pas, le procès des meneurs bolcheviques, imaginez ça, pour faire sérieux comme ont voulu le faire les Anglo-Américains (Staline, on le sait, se moquait de ces procès, il les prenait pour ce qu'ils étaient, une hypocrisie, inutile de surcroît), et ensuite tout le monde, Anglais et Américains en tête, aurait composé avec nous, les diplomaties se seraient réalignées sur les nouvelles réalités, et malgré l'inévitable braillement des Juifs de New York, ceux d'Europe, qui de toute façon n'auraient manqué à personne, auraient été passés par pertes et profits, comme tous les autres morts d'ailleurs, tsiganes, polonais, que sais-je, l'herbe pousse dru sur les tombes des vaincus, et nul ne demande de comptes au vainqueur, je ne dis pas cela pour tenter de nous justifier, non, c'est la simple et effroyable vérité, regardez donc Roosevelt, cet homme de bien, avec son cher ami Uncle Joe, combien donc de millions Staline en avait-il déjà tué, en 1941, ou même avant 1939, bien plus que nous, c'est sûr, et même si l'on dresse un bilan définitif il risque fort de rester en tête, entre la collectivisation, la dékoulakisation, les grandes purges et les déportations des peuples en 1943 et 1944, et cela, on le savait bien, à l'époque, tout le monde savait plus ou moins, durant les années 30, ce qui se passait en Russie, Roosevelt le savait aussi, cet ami des hommes, mais ça ne l'a jamais empêché de louer la loyauté et l'humanité de Staline, en dépit d'ailleurs des avertissements répétés de Churchill, un peu moins naïf d'un certain point de vue, un peu moins réaliste, d'un autre, et si donc nous autres avions en effet gagné cette guerre, il en aurait certainement été de même, petit à petit, les obstinés qui n'auraient cessé de nous appeler les ennemis du genre humain se seraient tus un à un, faute de public, et les diplomates auraient arrondi les angles, car après tout, n'est-ce pas, Krieg ist Krieg und Schnaps ist Schnaps, et ainsi va le monde. Et peut-être même en fin de compte aurait-on applaudi nos efforts, comme l'a souvent prédit le Führer, ou peut-être pas, quoi qu'il en soit beaucoup auraient applaudi, qui entre-temps se sont tus, car nous avons perdu, dure réalité. Et même si une certaine tension avait persisté à ce sujet, dix ou quinze ans durant, elle se serait tôt ou tard dissipée, quand par exemple nos diplomates auraient fermement condamné, mais tout en se ménageant la possibilité de faire preuve d'un certain degré de compréhension, les dures mesures, susceptibles de nuire aux droits de l'homme, qu'auraient un jour ou l'autre dû appliquer la Grande-Bretagne ou la France afin de restaurer l'ordre dans leurs colonies rétives, ou, dans le cas des États-Unis, assurer la stabilité du commerce mondial et combattre les foyers de révolte communistes, comme ils ont tous d'ailleurs fini par le faire, avec les résultats que l'on sait. Car ce serait une erreur, grave à mon avis, de penser que le sens moral des puissances occidentales diffère si fondamentalement du nôtre: après tout, une puissance est une puissance, elle ne le devient pas par hasard, et ne le reste pas non plus. Les Monégasques, ou les Luxembourgeois, peuvent s'offrir le luxe d'une certaine droiture politique; c'est un peu différent pour les Anglais. N'était-ce pas un administrateur britannique, éduqué à Oxford ou à Cambridge, qui dès 1922 préconisait des massacres administratifs pour assurer la sécurité des colonies, et regrettait amèrement que la situation politique in the Home Islands rendît impossibles ces mesures salutaires? Ou, si l'on souhaite comme certains imputer toutes nos fautes au compte du seul antisémitisme – une erreur grotesque, à mon avis, mais séduisante pour beaucoup -, ne faudrait-il pas reconnaître que la France, à la veille de la Grande Guerre, faisait bien plus fort en ce domaine que nous (sans parler de la Russie des pogromes!)? J'espère que vous ne serez pas trop surpris d'ailleurs que je dévalorise ainsi l'antisémitisme comme cause fondamentale du massacre des Juifs: ce serait oublier que nos politiques d'extermination allaient chercher bien plus loin. À la défaite – et loin de vouloir réécrire l'Histoire, je serais le premier à le reconnaître – nous avions déjà, outre les Juifs, achevé la destruction de tous les handicapés physiques et mentaux incurables allemands, de la majeure partie des Tsiganes, et de millions de Russes et de Polonais. Et les projets, on le sait, étaient encore plus ambitieux: pour les Russes, la diminution naturelle nécessaire devait atteindre selon les experts du Plan quadriennal et du RSHA trente millions, voire se situer entre quarante-six et cinquante et un millions selon l'avis dissident d'un Dezernent un peu zélé de l'Ostministerium. Si la guerre avait encore duré quelques années, nous aurions certainement entamé une réduction massive des Polonais. L'idée était déjà dans l'air du temps depuis un moment: voyez la volumineuse correspondance entre le Gauleiter Greiser du Warthegau et le Reichsführer, où Greiser demande, à partir de mai 1942, la permission de se servir des installations de gazage de Kulmhof pour détruire 35 000 Polonais tuberculeux qui constituaient, selon lui, une grave menace de santé pour son Gau; le Reichsführer, au bout de sept mois, lui fit enfin comprendre que sa proposition était intéressante, mais prématurée. Vous devez trouver que je vous entretiens bien froidement de tout cela: c'est simplement afin de vous démontrer que la destruction par nos soins du peuple de Moïse ne procédait pas uniquement d'une haine irrationnelle pour les Juifs – je crois avoir déjà montré à quel point les antisémites du type émotionnel étaient mal vus au SD et à la S S en général – mais surtout d'une acceptation ferme et raisonnée du recours à la violence pour la résolution des problèmes sociaux les plus variés, ce en quoi, d'ailleurs, nous ne différions des bolcheviques que par nos appréciations respectives des catégories de problèmes à résoudre: leur approche étant fondée sur une grille de lecture sociale horizontale (les classes), la nôtre, verticale (les races), mais toutes deux également déterministes (je crois l'avoir déjà souligné) et parvenant à des conclusions similaires en termes de remède à employer. Et si l'on y réfléchit bien, on pourrait en déduire que cette volonté, ou du moins cette capacité à accepter la nécessité d'une approche bien plus radicale des problèmes affligeant toute société, ne peut être née que de nos défaites lors de la Grande Guerre. Tous les pays (sauf peut-être les États-Unis) ont souffert; mais la victoire, et l'arrogance et le confort moral nés de la victoire, ont sans doute permis aux Anglais et aux Français et même aux Italiens d'oublier plus facilement leurs souffrances et leurs pertes, et de se rasseoir, parfois même de se vautrer dans leur autosatisfaction, et donc aussi de prendre peur plus facilement, de crainte de voir se désagréger ce si fragile compromis. Quant à nous, nous n'avions plus rien à perdre. Nous nous étions battus; aussi honorablement que nos ennemis; on nous a traités comme des criminels, on nous a humiliés et dépecés, et on a bafoué nos morts. Le sort des Russes, objectivement, n'a guère été meilleur. Quoi de plus logique, alors, que d'en venir à se dire: Eh bien, s'il en est ainsi, s'il est juste de sacrifier le meilleur de la Nation, d'envoyer à la mort les hommes les plus patriotes, les plus intelligents, les plus dévoués, les plus loyaux de notre race, et tout cela au nom du salut de la Nation – et que cela ne serve à rien – et que l'on crache sur leur sacrifice – alors, quel droit à la vie garderaient les pires éléments, les criminels, les fous, les débiles, les asociaux, les Juifs, sans parler de nos ennemis extérieurs? Les bolcheviques, j'en suis convaincu, ont raisonné de la même manière. Puisque respecter les règles de la prétendue humanité ne nous a servi à rien, pourquoi s'entêter dans ce respect dont on ne nous a même pas su gré? De là, inévitablement, une approche beaucoup plus raide, plus dure, plus radicale de nos problèmes. Dans toutes les sociétés, en tout temps, les problèmes sociaux ont connu un arbitrage entre les besoins de la collectivité et les droits de l'individu, et ont donc donné lieu à un nombre de réponses somme toute fort limité: schématiquement, la mort, la charité, ou l'exclusion (surtout, historiquement, sous la forme de l'exil extérieur). Les Grecs exposaient leurs enfants difformes; les Arabes, reconnaissant qu'ils constituaient, économiquement parlant, une charge trop lourde pour leurs familles, mais ne souhaitant pas les tuer, les plaçaient à la charge de la communauté, par le mécanisme de la zakat, la charité religieuse obligatoire (un impôt pour les bonnes œuvres); de nos jours encore, chez nous, il existe des établissements spécialisés pour de tels cas, afin que leur malheur n'afflige pas la vue des bien-portants. Or, si l'on adopte une telle vision d'ensemble, on peut constater qu'en Europe du moins, à partir du XVIIIe siècle, toutes les solutions distinctes aux divers problèmes – le supplice pour les criminels, l'exil pour les malades contagieux (léproseries), la charité chrétienne pour les imbéciles – ont convergé, sous l'influence des Lumières, vers un type de solution unique, applicable à tous les cas et déclinable à volonté: l'enfermement institutionnalisé, financé par l'État, une forme d'exil intérieur si l'on veut, à prétention pédagogique parfois, mais surtout à finalité pratique: les criminels, en prison, les malades, à l'hôpital, les fous, à l'asile. Qui ne peut pas voir que ces solutions si humaines, elles aussi, résultaient de compromis, étaient rendues possibles par la richesse, et restaient, en fin de compte, contingentes? Après la Grande Guerre beaucoup ont compris qu'elles n'étaient plus adaptées, qu'elles ne suffisaient plus pour faire face à la nouvelle ampleur des problèmes, du fait de la restriction des moyens économiques et aussi du niveau, autrefois impensable, des enjeux (les millions de morts de la guerre). Il fallait de nouvelles solutions, on les a trouvées, comme l'homme trouve toujours les solutions qu'il lui faut, comme aussi les pays dits démocratiques les auraient trouvées, s'ils en avaient eu besoin. Mais pourquoi alors, demanderait-on aujourd'hui, les Juifs? Qu'est-ce que les Juifs ont à voir avec vos fous, vos criminels, vos contagieux? Pourtant, il n'est pas difficile de voir que, historiquement, les Juifs se sont eux-mêmes constitués comme «problème», en voulant à tout prix rester à part. Les premiers écrits contre les Juifs, ceux des Grecs d'Alexandrie, bien avant le Christ et l'antisémitisme théologique, ne les accusaient-ils pas d'être des asociaux, de violer les lois de l'hospitalité, fondement et principe politique majeur du monde antique, au nom de leurs interdits alimentaires, qui les empêchaient d'aller manger chez les autres ou de les recevoir, d'être des hôtes? Ensuite, bien entendu, il y a eu la question religieuse. Je ne cherche pas ici, comme on pourrait le croire, à rendre les Juifs responsables de leur catastrophe; je cherche simplement à dire qu'une certaine histoire de l'Europe, malheureuse selon les uns, inévitable selon les autres, a fait en sorte que même de nos jours, en temps de crise, il est naturel de se retourner contre les Juifs, et que si l'on s'engage dans une refonte de la société par la violence, tôt ou tard les Juifs en font les frais – tôt, dans notre cas, tard, dans celui des Soviétiques – et que ce n'est pas tout à fait un hasard. Certains Juifs aussi, la menace de l'antisémitisme éloignée, sombrent dans la démesure.
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