Weinrowski nous invita chez lui. Il vivait avec sa femme dans un appartement de trois pièces, à Kreuzberg. Sur le piano, il nous montra deux photos de jeunes hommes, l'une encadrée de noir avec un ruban: son aîné, Egon, tué à Demiansk; le cadet, lui, servait en France et avait été tranquille jusque-là, mais sa division venait d'être envoyée d'urgence en Italie, pour renforcer le nouveau front. Tandis que Frau Weinrowski nous servait du thé et des gâteaux, nous commentions la situation italienne: comme à peu près tout le monde s'y attendait, Badoglio ne cherchait qu'une occasion pour retourner sa veste, et dès que les Anglo-Américains avaient posé le pied sur le sol italien, il l'avait saisie. «Heureusement, heureusement, le Führer a été plus malin que lui!» s'exclama Weinrowski. – «Tu dis ça, marmonna tristement Frau Weinrowski en nous proposant du sucre, mais c'est ton Karl qui est là-bas, pas le Führer». C'était une femme un peu lourde, aux traits bouffis et fatigués; mais le dessin de sa bouche et surtout la lumière de ses yeux laissaient entrevoir une beauté passée. «Oh, tais-toi, grommela Weinrowski, le Führer sait ce qu'il fait. Regarde ce Skorzeny! Si ça c'était pas un coup de maître». Le raid sur le Gran Sasso, pour libérer Mussolini, faisait depuis des jours la une de la presse de Goebbels. Depuis, nos forces avaient occupé l'Italie du Nord, interné 650 000 soldats italiens, et installé une république fasciste à Salo; et tout cela était présenté comme une victoire considérable, une anticipation brillante du Führer. Mais la reprise des raids sur Berlin en était aussi une conséquence directe, le nouveau front drainait nos divisions, et en août les Américains avaient réussi à bombarder Ploesti, notre dernière source de pétrole. L'Allemagne était bel et bien prise entre deux feux.
Hohenegg sortait son cognac et Weinrowski alla chercher des verres; sa femme avait disparu dans la cuisine. L'appartement était sombre, avec cette odeur musquée et renfermée des appartements de vieux. Je m'étais toujours demandé d'où venait cette odeur. Est-ce que moi aussi, je sentirais ainsi, si jamais je vivais assez longtemps? Curieuse idée. Aujourd'hui, en tout cas, je ne sens rien; mais on ne sent jamais sa propre odeur, dit-on. Lorsque Weinrowski revint, Hohenegg versa trois mesures et nous bûmes à la mémoire du défunt fils. Weinrowski semblait un peu ému. Puis je sortis les documents que j'avais préparés et les montrai à Hohenegg, après avoir demandé à Weinrowski de donner un peu plus de lumière. Weinrowski s'était installé à côté de son ancien collègue et commentait les papiers et les tableaux au fur et à mesure que Hohenegg les examinait; inconsciemment, ils étaient passés à un dialecte viennois que j'avais un peu de mal à suivre. Je me renfonçai dans mon fauteuil et bus le cognac de Hohenegg. Tous deux avaient une attitude plutôt curieuse: en effet, comme Hohenegg me l'avait expliqué, Weinrowski, à la faculté, avait plus d'ancienneté que lui; mais en tant qu'Oberst il était supérieur en grade à Weinrowski, qui à la S S avait rang de Sturmbannführer de réserve, l'équivalent d'un Major. Ils ne semblaient pas savoir lequel des deux devait la préséance à l'autre, et en conséquence ils avaient adopté une attitude déférente, avec force «Je vous en prie», «Non, non, bien sûr, vous avez raison», «Votre expérience»…, «Votre pratique»…, ce qui devenait assez comique. Hohenegg leva la tête et me regarda: «Si je comprends bien, selon vous, les détenus ne reçoivent même pas les rations complètes décrites ici?» – «À part quelques privilégiés, non. Ils en perdent au minimum 20 %». Hohenegg se replongea dans sa conversation avec Weinrowski. «C'est mauvais, ça». – «Certes. Ça leur fait entre 1300 et 1 700 kilocalories par jour». – «C'est toujours plus que nos hommes à Stalingrad». Il me regarda à nouveau: «Qu'est-ce que vous visez, en fin de compte?» – «L'idéal serait une ration minimale normale». Hohenegg tapota les papiers: «Oui, mais ça, si j'ai bien compris, c'est impossible. Manque de ressources». – «En quelque sorte, oui. Mais on pourrait proposer des améliorations». Hohenegg réfléchissait: «En fait, votre vrai problème, c'est l'argumentation. Le détenu qui devrait recevoir 1 700 calories n'en reçoit que 1300; pour qu'il en reçoive effectivement 1700»… – «Ce qui est de toute façon insuffisant», interjecta Weinrowski – «… il faudrait que la ration soit de 2100. Mais si vous demandez 2100, vous devez justifier 2100. Vous ne pouvez pas dire que vous demandez 2100 pour recevoir 1700». – «Docteur, comme toujours, c'est un plaisir de discuter avec vous, fis-je en souriant. À votre habitude, vous allez droit au fond du problème». Hohenegg continuait sans se laisser interrompre: «Attendez. Pour demander 2 100, vous devriez démontrer que 1 700 ne suffisent pas, ce que vous ne pouvez pas faire, car ils ne reçoivent pas réellement 1 700. Et bien sûr, vous ne pouvez pas tenir compte du facteur détournement dans votre argumentation». – «Pas vraiment. La direction sait que le problème existe, mais nous n'avons pas à nous en mêler. Il y a d'autres instances pour ça». – «Je vois». – «En fait, le problème serait d'obtenir une augmentation du budget global. Mais ceux qui gèrent ce budget estiment qu'il devrait suffire et c'est difficile de prouver le contraire. Même si on démontre que les détenus continuent à mourir trop vite, on nous répond que ce n'est pas en jetant de l'argent sur le problème qu'on va le résoudre». – «Ce en quoi on n'a pas forcément tort». Hohenegg se frottait le sommet du crâne; Weinrowski se taisait et écoutait. «Est-ce qu'on ne pourrait pas modifier les répartitions?» demanda enfin Hohenegg. – «C'est-à-dire?» – «Eh bien, sans augmenter le budget global, favoriser un peu plus les détenus qui travaillent, et un peu moins ceux qui ne travaillent pas». – «En principe, cher docteur, il n'y a pas de détenus qui ne travaillent pas. Il n'y a que les malades: mais si on les nourrit encore moins qu'on ne le fait, ils n'auront aucune chance de récupérer et de redevenir aptes. Dans ce cas, autant ne pas les nourrir du tout; mais alors la mortalité augmentera de nouveau». – «Oui, mais, ce que je veux dire, c'est que les femmes, les enfants, vous les gardez bien quelque part? Donc ils doivent bien être nourris aussi?» Je le fixais sans répondre. Weinrowski aussi restait muet. Enfin je dis: «Non, docteur. Les femmes et les vieux et les enfants, on ne les garde pas». Hohenegg écarquilla les yeux et me regarda sans répondre, comme s'il voulait que je confirme que j'avais bien dit ce que j'avais dit. Je hochai la tête. Enfin il comprit. Il soupira longuement et se frotta le dos de la nuque: «Eh bien»… Weinrowski et moi gardions toujours le silence. «Ah oui… oui. Ah, c'est raide, ça». Il respira fortement: «Bien. Je vois ce que c'est. J'imagine qu'après tout, surtout depuis Stalingrad, on n'a pas trop le choix». – «Non, docteur, pas vraiment». – «Quand même, c'est fort. Tous?» – «Tous ceux qui ne peuvent pas travailler». – «Eh bien»… Il se ressaisit: «Au fond, c'est normal. Il n'y a pas de raison qu'on traite nos ennemis mieux que nos propres soldats. Après ce que j'ai vu à Stalingrad… Même ces rations-là sont du luxe. Nos hommes tenaient avec bien moins. Et puis, ceux qui ont survécu, qu'est-ce qu'on leur donne à manger, maintenant? Nos camarades, en Sibérie, qu'est-ce qu'ils reçoivent? Non, non, vous avez raison». Il me fixa d'un air pensif: «N'empêche, c'est une Schweinerei, une vraie saloperie. Mais quand même vous avez raison».
J'avais eu raison, aussi, de lui demander son avis Hohenegg avait tout de suite compris ce que Weinrowski ne pouvait pas voir, qu'il s'agissait d'un problème politique et non technique. L'aspect technique devait servir à justifier un choix politique, mais ne pouvait le dicter. Notre discussion, ce jour-là, ne parvint pas à une conclusion; mais cela me fit réfléchir et, à la fin, je trouvai la solution. Comme Weinrowski me semblait incapable de suivre, je lui demandai pour l'occuper un autre compte-rendu, et me tournai vers Isenbeck pour le soutien technique nécessaire. J'avais sous-estimé ce garçon: il était très vif et se montra tout à fait capable de comprendre ma pensée, voire de l'anticiper. En une nuit de travail, seuls dans notre grand bureau au ministère de l'Intérieur, buvant du café que nous apportait une ordonnance somnolente, nous traçâmes ensemble les grandes lignes du projet. Je partis du concept de Rizzi en établissant une distinction entre ouvriers qualifiés et ouvriers non qualifiés: toutes les rations seraient augmentées, mais celles des ouvriers non qualifiés seulement un peu, tandis que les ouvriers qualifiés pourraient recevoir toute une série de nouveaux avantages. Le projet ne traitait pas des différentes catégories de détenus, mais permettait, si le RSHA insistait, d'assigner les catégories que l'on voulait défavoriser, comme les Juifs, à des travaux non qualifiés uniquement: de toute manière, les options restaient ouvertes. À partir de cette distinction centrale, Isenbeck m'aida à en décliner d'autres: travail lourd, travail léger, hospitalisation; à la fin, cela formait une grille à laquelle il suffisait d'indexer des rations. Plutôt que de nous débattre avec des rations fixes, qui de toute façon, ne pourraient pas être respectées à cause des restrictions et des difficultés d'approvisionnement, je demandai à Isenbeck de calculer – en partant quand même de menus types – une enveloppe budgétaire quotidienne correspondant à chaque catégorie, puis, en annexe, de suggérer des variations de menus qui correspondraient à ces budgets. Isenbeck insistait pour que ces suggestions incluent aussi des options qualitatives, comme distribuer des oignons crus plutôt que cuits, en raison des vitamines; je le laissai faire. À bien y regarder, ce projet n'avait rien de révolutionnaire: il reprenait des pratiques en cours et les modifiait légèrement pour essayer de faire passer une augmentation nette; afin de la justifier, j'allai trouver Rizzi, lui exposai le concept, et lui demandai de me rédiger un argumentaire économique en termes de rendement; il accepta tout de suite, d'autant que je lui attribuais volontiers la paternité des idées clefs. Moi-même, je me réservais la rédaction du projet, une fois que j'aurais en main tous les éléments techniques.
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