Jonathan Littell - Les Bienveillantes

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"En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien: j'ai fait mon travail, voilà tout; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif."Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait: l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.

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À cette dernière remarque, Rizzi m'avait jeté un regard curieux, après la levée de la conférence, je l'entraînai dans mon bureau. «Vous avez des raisons de croire que les Häftlinge ne reçoivent pas ce qu'ils devraient?» me demanda-t-il de sa manière sèche et abrupte. Il me paraissait un homme intelligent, et sa proposition m'avait laissé penser que nos idées et nos objectifs devaient pouvoir se recouper: je décidai de m'en faire un allié; de toute façon, je ne voyais pas de risques à m'ouvrir à lui. «Oui, j'en ai, déclarai-je. La corruption est un problème majeur dans les camps. Une bonne partie de la nourriture achetée par le D IV est détournée. C'est difficile à chiffrer, mais les Häftlinge en bout de chaîne – je ne parle pas des kapos et des Prominenten – doivent être lésés de 20 à 30 % de leur ration. Comme celle-ci déjà ne suffit pas, seuls les détenus qui parviennent à obtenir un supplément, légal ou illégal, ont une chance de rester en vie plus de quelques mois». – «Je vois». Il réfléchit, se frottant la base du nez en-dessous de ses lunettes. «Il faudrait pouvoir calculer précisément l'espérance de vie et la moduler en fonction du degré de spécialisation». Il marqua encore une pause puis conclut: «Bon, je vais voir». Je compris assez rapidement, hélas, que mon enthousiasme initial allait être quelque peu déçu. Les réunions suivantes s'empêtrèrent dans une masse de détails techniques aussi volumineuse que contradictoire. Isenbeck avait mené une bonne analyse des menus, mais semblait incapable de démontrer quel rapport ils entretenaient avec les rations réellement distribuées; Rizzi semblait se focaliser sur l'idée d'accentuer la division entre travailleurs spécialisés et non spécialisés, et de concentrer nos efforts sur les premiers; Weinrowski ne parvenait pas à s'entendre avec Isenbeck et Alicke sur la question des vitamines. Pour tenter de stimuler les débats, j'invitai un représentant du ministère Speer: Schmelter, qui dirigeait leur département pour l'allocation de la main-d'œuvre, me répondit qu'il était grand temps que la SS prenne en compte ce problème et me dépêcha un Oberregierungsrat avec une longue liste de doléances. Le ministère de Speer venait d'absorber une partie des compétences du ministère de l'Économie et d'être rebaptisé ministère de l'Armement et de la Production de Guerre, RMfRuK selon l'acronyme barbare, afin de refléter ses pouvoirs élargis en ce domaine; et cette réorganisation semblait se refléter dans l'assurance sans faille du Dr. Kühne, l'envoyé de Schmelter. «Je ne parle pas seulement au nom du ministère, commença-t-il lorsque je le présentai à mes collègues, mais aussi au nom des entreprises qui utilisent la main-d'œuvre fournie par la S S, dont les plaintes répétées nous parviennent quotidiennement». Cet Oberregierungsrat portait un costume marron, un nœud papillon et une moustache prussienne coupée en brosse; ses rares cheveux filandreux étaient soigneusement peignés de côté, pour recouvrir le dôme oblong de son crâne. Mais la fermeté de son discours démentait son aspect un peu ridicule Comme nous le savions sans doute, les détenus arrivaient généralement aux usines dans un état de grande faiblesse, et souvent, au bout de quelques semaine»à peine, épuisés, ils devaient être renvoyés au camp. Or, leur formation demandait un minimum de plusieurs semaines; les instructeurs manquaient, et l'on n'avait pas les moyens de former de nouveaux groupes tous les mois. En outre, pour le moindre travail exigeant un minimum de qualification, il fallait au moins six mois avant que le rendement atteigne un niveau satisfaisant: et peu de détenus duraient aussi longtemps. Le Reichsminister Speer était très déçu par cet état de choses et jugeait que la contribution de la S S à l'effort de guerre, à ce niveau là, gagnerait à être améliorée. Il conclut en nous remettant un mémoire contenant des extraits de lettres des entreprises. Après son départ, tandis que je feuilletais le mémoire, Rizzi haussa les épaules et lécha ses lèvres fines: «C'est ce que je dis depuis le début. Les travailleurs qualifiés.» J'avais aussi demandé au bureau de Sauckel, le plénipotentiaire général pour l'Arbeitseinsatz ou GB A, d'envoyer quelqu'un exprimer leurs vues: un assistant de Sauckel m'avait répondu assez acerbement que, dès lors que la SP jugeait bon de trouver n'importe quel prétexte pour arrêter des travailleurs étrangers et les envoyer grossir les effectifs des camps, c'était à la S S de s'occuper de leur entretien, et le GB A pour sa part, ne se sentait plus concerné. Brandt m'avait téléphoné pour me rappeler que le Reichsführer attachait beaucoup d'importance à l'avis du RSHA; j'avais donc aussi écrit à Kaltenbrunner, qui m'avait renvoyé à Müller, qui m'avait à son tour répondu de prendre contact avec l'Obersturmbannführer Eichmann. J'avais eu beau protester que le problème dépassait largement celui des seuls Juifs, unique domaine de compétence d'Eichmann, Müller avait insisté; je téléphonai donc à la Kurfürstenstrasse et demandai à Eichmann d'envoyei un collègue; il me répondit qu'il préférait venir en personne. «Mon adjoint Günther est au Danemark, m'expliqua-t-il lorsque je l'accueillis. De toute façon, les questions de cette importance, je préfère les traiter moi-même». À notre table commune, il se lança dans un réquisitoire impitoyable contre les détenus juifs, qui, selon lui, représentaient une menace de plus en plus accrue; depuis Varsovie, les révoltes se multipliaient; un soulèvement dans un camp spécial, à l'Est (il s'agissait de Treblinka, mais Eichmann ne le précisa pas), avait fait plusieurs morts parmi les S S, et des centaines de détenus s'étaient évadés; tous n'avaient pas été repris. Le RSHA, comme le Reichsführer lui-même, craignait que de tels incidents se multiplient; et cela, au vu de la situation tendue au front, on ne pouvait se le permettre. Il nous rappela en outre que les Juifs amenés dans les camps en convois RSHA se trouvaient, tous, sous sentence de mort: «Ça, on ne peut rien y changer, même si on le voulait. Tout au plus a-t-on le droit d'extraire d'eux, en quelque sorte, leur capacité de travail pour le Reich avant qu'ils ne meurent». En d'autres termes, même si certains objectifs politiques étaient différés pour des raisons économiques, ils n'en restaient pas moins en vigueur; il ne s'agissait donc pas de distinguer entre détenus spécialisés ou non – je lui avais brièvement exposé l'état de nos discussions – mais entre les différentes catégories politico-policières. Les travailleurs russes ou polonais arrêtés pour vol, par exemple, étaient envoyés dans un camp, mais leur peine n'allait pas plus loin; le WVHA pouvait donc en disposer à son gré. Quant aux condamnés pour «souillure de race», c'était déjà plus délicat. Mais pour les Juifs et les asociaux transférés par le ministère de la Justice, il fallait que tout le monde soit clair: ils n'étaient en quelque sorte que prêtés au WVHA, car le RSHA gardait juridiction sur eux jusqu'à leur mort; pour eux, la politique du Vernichtung durch Arbeit, la destruction par le travail, devait être strictement appliquée: inutile donc de gaspiller de la nourriture à leur intention. Ces propos firent une forte impression sur certains de mes collègues, et Eichmann reparti, on se mit à proposer des rations différentes pour les détenus juifs et pour les autres; j'allai même jusqu'à revoir l'Oberregierungsrat Kühne pour lui faire part de cette suggestion; il me répondit par écrit que, dans ce cas, les entreprises refuseraient certainement les détenus juifs, ce qui était contraire à l'accord entre le Reichsminister Speer et le Führer, ainsi qu'au décret de janvier 1943 sur la mobilisation de la main-d'œuvre. Mes collègues néanmoins n'abandonnèrent pas tout à fait l'idée. Rizzi demanda à Weinrowski s'il était techniquement possible de calculer des rations propres à faire mourir un homme en un temps donné; une ration, par exemple, qui donnerait trois mois à un Juif non qualifié, une autre qui en donnerait neuf à un ouvrier spécialisé asocial. Weinrowski dut lui expliquer que non, ce ne l'était pas; sans même parler des autres facteurs comme le froid et les maladies, tout dépendait du poids et de la résistance du sujet; avec une ration donnée, un individu pouvait mourir en trois semaines, un autre durerait indéfiniment; d'autant plus que le détenu dégourdi trouverait toujours du rab, alors que celui déjà affaibli et apathique ne s'en laisserait aller que plus rapidement. Ce raisonnement donna une brillante idée au Hauptsturmführer Dr. Alicke: «Ce que vous dites, fit-il comme en pensant à voix haute, c'est que les détenus les plus forts se débrouilleront toujours pour piquer une partie des rations des plus faibles, et donc pour durer.

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